De la difficulté d’écrire

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En général, j’écris ce qui paraît sur ce blog de manière rapide et facile (d’aucuns pourront dire que ça se voit !) Je réunis la documentation nécessaire, et c’est parti. D’où vient donc en ce début d’année, qui fut glacé (comme on le voit ci-dessus : neige sur le canal St Martin…),  puis aujourd’hui d’un gris qui se reflète sur mon humeur, je n’arrive pas à démarrer ? J’ai écrit la note précédente, celle consacrée à J.-B. Pontalis, en ressentant l’obligation de lui rendre hommage ; le peu que j’ai dit est venu naturellement. Mais maintenant, alors que je me dis que le mois de janvier s’exténue, et qu’il serait bon que cette note ne reste plus orpheline, je cale, je renâcle et je piétine.

J’aurais eu envie de montrer au moins deux expositions vues récemment ; mais le fait que je suis allée les voir au tout dernier jour, et que je pourrais ainsi allécher inutilement le lecteur, me rebute. On pourra, à défaut, se reporter aux sites qui les affichent encore pour quelque temps, j’espère. Il s’agit de l’exposition du photographe finlandais Pentti Sammalahti à la galerie Camera Obscura : magnifiques panoramiques et présence obsédante des chiens…

Et d’autre part de L’Age d’or des cartes marines, à la BNF : splendeur des portulans, ce mot longtemps mystérieux qui me rappellera toujours le roman de Georges Perec Les Choses.
PS le 14 février – un joli développement sur les portulans à lire ici

(photo ELC)

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Incunables de notre temps

 

 Voici venu le temps des liens qui délient.
Juliette Mézenc

 

Une semaine après le début de ce fameux Rendez-Vous des Lettres à la BNF, que m’en est-il resté ? Difficile synthèse. Disons qu’essentiellement, c’est l’impression qu’on se trouve à une période un peu floue de transition, de mutation en cours. L’édition numérique est encore balbutiante en France (0,5 % du marché du livre en 2011, c’est dire…) Cela ne signifie pas pour autant que les livres numériques existants ne sont pas aboutis ; simplement, qu’une fois que l’édition numérique aura pris toute l’ampleur dont le potentiel existe, ces premiers livres en seront les incunables, aussi rares, aussi précieux.

 

Chroniques de Nuremberg, 1493
(image Wikipedia)

Les trois journées (deux en fait pour moi, n’ayant pas assisté à la troisième) m’ont permis tout de même de me faire une idée plus précise de ce dont on parle quand on dit « culture numérique ». Entendons-nous : je ne suis pas (enfin, pas encore…) auteur de livres numériques, ni même lectrice (quoique actuellement assez tentée par l’hypothèse d’acquisition d’une liseuse)… Je suis très attachée au livre papier, je l’aime en tant qu’objet, je serais très triste s’il devait totalement disparaître – ce à quoi je ne crois évidemment pas. L’informatique est entrée dans mon existence après toute une vie, déjà, d’écriture à la main et à la machine (pas toujours électrique). J’ai à peu près le même âge qu’Antoine Compagnon, et en l’écoutant au début de ces Journées, j’étais d’un côté agacée par son attitude de mandarin des lettres (et d’ailleurs, à quoi bon trente ans de recherche sur Proust si l’on doit ensuite prôner la plongée dans le texte brut ?), de l’autre touchée par certaines de ses réticences – par exemple sur la disparition éventuelle de la notion de texte linéaire…

 

En fait, je retiendrai surtout deux éléments qui m’ont frappée. Le premier, d’ordre théorique, était l’intervention d’Yves Citton, montrant que les humanités, aujourd’hui dévalorisées, cultivent une compétence incontournable, celle de l’interprétation – qu’il importe de préserver. Les machines n’ont que la capacité de reconnaître et mettre en corrélation des éléments déjà identifiés ; l’interprétation humaine, recourant au tâtonnement, à l’intuition, au non quantifiable, permet de découvrir de nouvelles grilles de lecture. La surabondance de l’information a conduit à une nouvelle forme de rareté : celle du temps d’attention, et plus encore de la qualité d’attention accordée. Citton appelle ainsi à la mise en œuvre d’une véritable écologie de l’attention, où la préservation de « vacuoles » d’isolation et de silence (au sens où l’a dit Gilles Deleuze) contribue à la construction des subjectivations. Il attire notre attention sur la responsabilité individuelle et collective dans la constitution d’ « objets d’attention » propres à nous libérer ou à nous aliéner…

 

« On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. […] Nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. » (Gilles Deleuze, « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, éd. de Minuit, 1990)

 

Le second élément, concret celui-là, c’était bien évidemment la série des Pecha Kucha du mardi après-midi (voir ma note du 22 novembre). Une dizaine d’auteurs de livres numériques, dont une bonne partie faisant partie de la « constellation » de l’éditeur publie.net, ont procédé à cet exercice de haute voltige. Brèves présentations (à raison de 20 images exposées durant 20 secondes chacune, cela fait 6 minutes 40 par personne) mais immersion totale, chaque fois, dans l’univers d’un créateur, dont la parole se fait réellement entendre. Dans ces objets, d’ailleurs, l’image et le texte sont intimement liés et ne sauraient exister l’un sans l’autre ; leur conjugaison indissociable aboutit à une autre forme d’expression artistique, encore en voie d’élaboration.

Un livre numérique
qui vient de sortir…

Individu, l’indivision

Ainsi, la vie nous apparaît comme chose rare en dehors de la terre ;
quant à l’humanité,
il y a apparence que nous autres, hommes terrestres,
en sommes les seuls représentants ;
et, dans cette espèce qui sans doute
ailleurs n’a point sa pareille, chaque individu lui-même
est sans pareil.
Chacun de nous représente un objet certainement unique

dans un groupe vraisemblablement unique.
Jean Rostand

On sait ce que c’est que l’indivision : selon Wikipedia, « un mécanisme juridique mettant en jeu le démembrement de la propriété. Un bien est dit indivis lorsqu’il appartient à un ensemble de personnes, sans que l’on puisse le répartir en lots entre elles, ni qu’elles puissent en vendre leurs parts sans l’accord des autres. Une autre définition est aussi possible : l’indivision est le concours de plusieurs droits de même nature sur un même bien sans qu’il y ait division matérielle des parts. »

La plupart de ceux qui ont eu l’expérience de ce régime savent qu’il suppose un minimum (et plus de préférence) d’accord, d’harmonie, de bienveillance mutuelle entre les personnes concernées. C’est ce qui m’est venu à l’esprit en recherchant, comme une soudaine nécessité, l’étymologie du mot « individu » et en voyant qu’elle renvoyait à cette notion d’indivision – au sens plus large que le juridique, évidemment. Est individu, selon le TLF, « un être organisé, vivant d’une existence propre et qui ne peut être divisé sans être détruit ».

Division cellulaire, doc. CNRS

Cela n’empêche pas, comme on en fait l’expérience couramment, que nous soyons constitués (je parle de ce que nous avons dans le crâne…) d’éléments qui nous semblent hétérogènes et que nous avons bien du mal à faire s’accorder de manière à ce que la machine tourne rond. Il s’agit bien souvent de faire de nécessité vertu, car la cohésion de l’individu constitue la condition de sa survie. (C’était ma séquence pédante, dogmatique et péremptoire).

–> Comment devenons-nous des individus ? Conférence samedi 27 octobre à la BnF.

La loi des séries


Depuis quelques années, les chaînes de télé programment les séries policières par palanquées de deux, trois, voire quatre épisodes par soirée. (Et encore, il y en a peut-être que je ne connais pas qui en déroulent davantage à la suite). Je suis une grande fan des séries policières – américaines, de préférence – et je dévore couramment FBI portés disparus, NCIS, Les Experts (Manhattan, Las Vegas), New York police judiciaire (dont je préfère évidemment le titre original, Law & Order), Cold Case, Mentalist, Numbers – et j’en oublie probablement (ah oui, Castle !). Alors que pour les « vrais » films j’exige la VO, pour les séries la VF ne me gêne pas du tout.

"Je ne suis pas un personnage de série !" Photo ELC

Le fait de présenter plusieurs épisodes à la suite les uns des autres induit une sorte de dilution de l’attention, déjà passablement flottante quand on est chez soi et qu’on peut être dérangé par le téléphone ou toute autre interruption. Ainsi on raccorde vaguement les éléments de l’enquête, quitte à être parfois (légèrement) déconcerté, ce qui peut aussi être agréable tant les histoires sont prévisibles, ou plutôt la manière de les raconter, l’alternance des séquences d’action et de celles d’humour ou de sentiment, les pauses à suspense aménagées pour intercaler les écrans publicitaires. Mais ce caractère hautement probable a quelque chose de reposant. On devient soi-même plus ou moins expert à déceler comment les réalisateurs ont appliqué, ou parfois contourné, le cahier des charges si précis qu’ils sont tenus de suivre. Et l’on peut admirer comment, dans ces conditions, les scénaristes ont conçu des histoires qui sont dans l’ensemble bien construites, cohérentes, efficaces malgré la simplification à outrance. Tout cela dans le délai de 52 minutes maximum, et maintenant souvent moins…

A lire : la rubrique de Martin Winckler sur les séries TV

Superstitions

 

 

L’autre jour, en pleine rue, je suis abordée par une enquêtrice pour une chaîne de télé :

– Vous voulez bien répondre à une enquête ?

Je demande à quel sujet.

– C’est à propos de la superstition.

Je dis d’accord.

– Bon, alors vous êtes superstitieuse ?

Je dis que non.

– Ah, alors ça ne va pas !

Et l’enquêtrice et son équipe disparaissent instantanément. J’ai compris a posteriori qu’ils n’avaient pas envie de faire une vraie enquête sur la superstition, d’envisager les diverses postures possibles, ils voulaient juste récolter des anecdotes.

Chat noir et jointures de trottoir...

Du coup j’ai réfléchi à ma réponse négative spontanée. Ne suis-je pas superstitieuse, malgré celle-ci ? Assurément je ne me préoccupe pas d’éviter de passer sous une échelle, de me lever du pied gauche ou de croiser un chat noir (et même j’aime particulièrement les chats noirs). Mais en fait, j’ai mes superstitions personnelles. Par exemple, étant donné que plusieurs lignes du métro passent par-dessus la Seine, il est nécessaire selon mon code particulier que je regarde l’eau lors de ces passages. Dans la mesure du possible, je préfère aussi ne pas marcher sur les jointures des pavés ou bordures de trottoir, mais je ne suis pas trop stricte sur ce point.

En fait, je pense que ce genre de choses répond à un besoin de repères devant l’absurdité du monde, le même besoin qui pousse à organiser sa journée en se fixant des horaires ou à se donner des habitudes (au-delà des raisons purement pratiques qui incitent à faire certaines choses toujours de la même façon). En l’absence de tout repère de ce genre, on se sent tout simplement perdu.

 

Image : page Origine de la superstition liée au chat noir

 

 

Innocence de l’eau


Le beau temps aidant, j’ai passé un moment l’autre jour près de la fontaine des Innocents, aux Halles. J’en ai fait un croquis sur mon carnet, mais je ne sais pas dessiner et le résultat est lamentable. J’ai eu en rentrant la curiosité d’en apprendre davantage sur la fontaine. A moi, Wikipedia !

La fontaine des Innocents a été réalisée en 1549 sous le règne de Henri II en remplacement d’une fontaine plus ancienne, remontant probablement à l’époque de Philippe Auguste. Elle est l’œuvre de l’architecte Pierre Lescot, sa décoration et ses sculptures sont de Jean Goujon. Sur chacune de ses faces, l’arcade est encadrée par deux délicieuses naïades…

Fontaine des Innocents - Image Cosmovisions

Elle était implantée sous forme de loggia au croisement de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers (partie de l’actuelle rue Berger). Adossée à l’église des Saints-Innocents, elle ne possédait alors que trois arcades ornées de cinq naïades. Par la suite, elle sera déplacée deux fois, la dernière en 1856, et installée au centre de la place qui s’appelait alors place du marché des Innocents, et une quatrième arcade est créée de toutes pièces à l’imitation de celles existantes.

Regardant l’eau jaillir de la vasque de bronze et retomber dans les six bassins étagés en-dessous, j’étais fascinée par la trajectoire des flots. Chaque goutte d’eau, sans hésiter un instant, se précipite dans la direction voulue par la mécanique des fluides. Pourtant leur parcours n’est pas uniforme, tantôt l’eau tombe en larges nappes, tantôt elle asperge les alentours de quelques gouttes isolées, et ces mouvements semblent alterner de manière aussi rapide qu’aléatoire. Il y a comme une innocence de l’eau, que rien ne va dévier de son destin aquatique, quand bien même le résultat serait aussi meurtrier qu’un tsunami.

Actes de dévotion


Tous les amateurs de livres, lecteurs, liseurs et autres bibliomanes connaissent bien ce problème récurrent : ranger sa bibliothèque. Les livres ont une irrésistible tendance à proliférer ; les lecteurs boulimiques comme moi ont, eux, tendance à prendre de bonnes résolutions du genre « pour chaque nouveau livre qui entre ici, j’en élimine un » (sachant bien sûr qu’éliminer, en l’occurrence, ne signifiera jamais détruire ou jeter, mais donner ou vendre afin qu’un autre lecteur prenne  en charge le problème) et puis évidemment de ne pas les tenir, ce qui est le propre des bonnes résolutions.

Jolie, mais généralement très insuffisante...

Et encore quand je dis « ranger sa bibliothèque », je ne parle pas d’une pièce de mobilier unique, mais de l’ensemble formé par tous les livres qu’on possède et qui sont inévitablement répartis entre divers meubles, étagères et autres lieux plus ou moins propres à les accueillir. En ce qui me concerne, je suis prise de temps en temps par une frénésie organisationnelle qui me pousse à vouloir trouver, contre toute espérance, le système idéal permettant que tous les ouvrages soient facilement accessibles par l’exercice d’une logique imparable (rires). Et là forcément, je me heurte aux problèmes inhérents à cette quête, ceux que Georges Perec a si bien décrits dans Penser/Classer (voir un extrait de ce texte sur le site Désordre de Philippe de Jonckère) : problème d’espace, problème d’ordre. Un accroissement imprévu des livres appartenant à une catégorie quelconque – disons par exemple ceux portant sur la culture du kiwi dans le Poitou – entraîne la nécessité de déplacer ceux d’une autre catégorie – disons par exemple les romans érotiques en langue birmane, selon que le nombre des uns et des autres « colle » plus ou moins juste avec la longueur d’une planche. Sans compter qu’au cours de ce rangement, on tombe fatalement sur des livres qu’on ne se rappelait plus posséder et qu’il nous paraît soudain urgent de lire. Du coup, il y a quelques livres de plus qui traînent hors des rangements.

« Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l’illusion de l’achevé et le vertige de l’insaisissable. Au nom de l’achevé, nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’accéder d’emblée au savoir ; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard. » Georges Perec

Finalement, on est bien obligé de se rendre compte qu’il s’agit d’une entreprise aussi vaine qu’illusoire, dont le résultat sera immanquablement remis en question. Je me demande alors si les tentatives persistantes auxquelles se livre le lecteur dans le but déclaré de ranger sa bibliothèque (éventuellement accompagnées de fermes déclarations d’intention) ne sont pas simplement de sa part des actes de dévotion adressés à la déesse Lecture, actes aussi modestes et aussi peu durables que le balayage d’une chapelle.

image de L’envers du décor