Les villes improbables de Palle Nielsen

Quelque chose, dans l’oeuvre de l’artiste danois Palle Nielsen, m’a fait penser à Chirico, et je crois que j’ai trouvé ce que c’est.

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Palle Nielsen, Orpheus and Eurydice (1st part), Sheet 5. “Despair”. 1955

Palle Nielsen, Orpheus and Eurydice (1st part), Sheet 5. “Despair”. 1955

J’ai eu l’occasion de voir le travail de Nielsen ces jours-ci avec l’exposition[1] qui se tient du 22 septembre au 25 octobre 2009 au Musée d’Art Cycladique d’Athènes (qui, en dehors de la collection permanente d’art antique des Cyclades, présente aussi des expositions temporaires de grande qualité). Un grand nombre d’œuvres de techniques diverses : dessins, gravures, aquarelles.

Palle Nielsen, Orpheus and Eurydice (1st part), Sheet 4. “The Bottom”, 1955

Palle Nielsen, Orpheus and Eurydice (1st part), Sheet 4. “The Bottom”, 1955

Le point commun, à mon sens, réside dans la manière dont ces deux artistes – largement contemporains l’un de l’autre[2] –ont créé des univers qui conjuguent dans une harmonie tout à fait personnelle des élements provenant de la mythologie gréco-romaine et de l’architecture urbaine classique. L’exposition du musée athénien en témoigne, qui comporte plusieurs séries d’œuvres de Nielsen, dont une comprenant 53 planches sur le thème d’Orphée et Eurydice et une autre intitulée « La Ville enchantée » ; mais les deux se rejoignent pour susciter ces espaces transversaux.

Le monde de Nielsen est plus sombre que celui de Chirico ; il est fortement marqué par les destructions de la 2e guerre mondiale et présente souvent des êtres humains anonymes, sans visage, désorientés dans un paysage dévasté, où les éléments urbains (poteaux, câbles, pancartes…) les enferment dans un réseau étouffant de lignes entrecroisées. Un travail passionnant qui associe la force du propos et la finesse du trait en rendant fraternelles ces créatures improbables.

Palle Nielsen, Orpheus and Eurydice (1st part), Sheet 9. “Omen”. 1955

Palle Nielsen, Orpheus and Eurydice (1st part), Sheet 9. “Omen”. 1955

Les images proviennent du site du Musée d’Art Cycladique, à l’exception de la première qui se trouve sur le site du journal athénien City Press. On peut voir aussi quelques images d’oeuvres de Nielsen sur le site du Vejle Kunstmuseum (textes en danois).


[1] Organisée en collaboration avec l’Institut Danois d’Athènes et le Vejle Kunstmuseum au Danemark

[2] Chirico 1888-1978, Nielsen 1920-2000

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Les figures bizarres de Giovanni Battista Braccelli

Au cours de l’une de mes promenades virtuelles dans les vastes champs de moutarde et autres plantes roboratives de la Toile, j’ai rencontré dans la Bibliothèque Numérique Mondiale l’ouvrage du peintre et graveur florentin Giovanni Battista Braccelli, Bizzarie di varie figure.

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Ce livre, publié à Livourne en 1624, est l’un des plus rares au monde. On ne connait qu’un seul exemplaire complet de cette suite de 50 planches : celui de la collection Lessing Rosenwald, actuellement conservé à la Bibliothèque du Congrès.

Bizzarie contient une série de 50 eaux-fortes qui célèbrent l’apparence humaine par des formes géométriques. Des carrés, des triangles, des cercles, des parallélogrammes prennent la place des muscles, des os et des tissus, redéfinissant le corps à l’aide d’un nouveau vocabulaire visuel. L’œuvre de Braccelli – redécouverte au début du 20e siècle notamment par l’historien d’art Sir Kenneth Clark – a eu une influence considérable sur les générations suivantes d’artistes. Les surréalistes, notamment, l’ont reconnu pour l’un des leurs et Tristan Tzara lui a consacré un livre, Propos sur Braccelli (édité par Alain Brieux, 1963).

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Ce thème me donne l’occasion de citer un blog de haute tenue, aujourd’hui arrêté (depuis octobre 2007, mais les notes anciennes sont toujours accessibles), Giornale Nuovo (en anglais, comme son titre ne l’indique pas). L’auteur – dont le nom est peut-être Aitch – y souligne l’analogie des figures de Braccelli avec celles de Chirico.  Braccelli est aussi listé dans les précurseurs du Surréalisme par ce vaste site d’histoire mondiale de l’art : A World History of Art.

On peut voir également des images du livre sur ce site : Rare Book Room, et les éditions Octavo en ont publié une édition numérique.

Braccelli avait également publié un Alfabeto figurato (1632) où les lettres de l’alphabet sont figurées par la calligraphie acrobatique de formes humaines, ainsi qu’une collection de gravures représentant des personnages jouant d’instruments de musique, intitulée Figure Con Instrumenti Musicali E Boscarecci.

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Giorgio de Chirico, le grand énigmatique

Je savais, parcours oblige, qu’il est né en Grèce. A Volos, en Thessalie, port de départ des Argonautes, où son père était ingénieur dans les chemins de fer. Il y a passé les dix-huit premières années de sa vie et cette origine a laissé une marque durable dans sa personnalité et dans son œuvre. Sa ville natale a d’ailleurs donné le nom de Giorgio de Chirico à une galerie d’art présentant les œuvres réunies par le collectionneur Alexandros Damtsas.

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La Tour Rouge (1913), musée Guggenheim,  New York

Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris consacre une exposition rétrospective, intitulée « La fabrique des rêves », à Giorgio de Chirico (1888 – 1978) : environ 170 peintures, sculptures, œuvres graphiques et une sélection d’archives qui retracent le parcours de l’artiste, actif de 1909 à 1975. J’ai compris en la parcourant que je n’avais qu’une idée très partielle de son œuvre. Je m’étais toujours focalisée sur sa « peinture métaphysique » des années 1910, notamment en raison de la résonance qu’elle avait eue chez les surréalistes. Mais loin de m’éclairer, la vision de cette œuvre dans son ensemble n’a fait que me rendre Chirico encore plus énigmatique.

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La Mélancolie du Départ (1916), Tate Gallery, Londres

On distingue généralement trois périodes dans l’évolution de Chirico :
. les années 1910 dont les œuvres dites « métaphysiques » le consacrent comme symbole de la modernité,
. les années 1920-1930, période de retour à un peinture « classique » au cours de laquelle Chirico revient sur des positions qu’il avait précédemment dénoncées. Il est alors voué aux gémonies par le groupe surréaliste, Breton en tête, qui voit en lui un « renégat ».
. les années après 1940, qui voient le retour à une « néo-métaphysique » où il multiplie les répliques de ses œuvres anciennes.

J’avoue que j’ai du mal à comprendre son parcours. Philippe Dagen, dans son article du Monde en date du 13 février 09,  voit dans sa période « néo-classique » des années 20-30 une grande bacchanale parodique où Chirico « joue des maîtres et des sujets avec une désinvolture sans remords ». Il souligne également son goût de la dérision. Le retour ultérieur à la peinture métaphysique revisitée serait alors l’exercice d’une suprême ironie.

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Ariane (1913), Metropolitan Museum of Art, New York

Finalement, peu m’importe. J’ai trop de plaisir à errer dans les paysages improbables de Chirico, sur ses « places d’Italie », entre les statues allongées et les petites locomotives à vapeur (papa est toujours là aussi…), les grandes arcades d’ombre et les régimes de bananes. J’aime trop ses titres : La récompense du devin, La mélancolie d’une belle journée, Le retour au château… Qu’il me reste énigmatique ne me gêne pas. Il n’est pas toujours nécessaire de dévoiler le sens.

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En complément : le site du Musée d’Art moderne. L’exposition dure jusqu’au 24 mai 2009.
Artcyclopedia, un site qui recense les images d’œuvres de Giorgio de Chirico accessibles en ligne (et d’où proviennent les images de cette note).