Complainte de la puînée

Suite de “Trois personnages
en quête d’identité” (3)

qu’est-ce que je fais là je n’ai pas demandé à y être je ne me souviens pas comment j’y suis arrivée de mon plein gré ou bien contrainte et forcée et puis dans quel but je n’ai rien à dire à tous ces gens ils sont tous supérieurement intelligents éduqués cultivés courtois dotés de bonnes manières et moi rien de tout ça et d’abord pourquoi est-ce qu’on m’a placée dans ce couloir avec sa moquette rouillée et son jardin inaccessible je voudrais qu’on m’explique qu’on me dise qu’on me comprenne mais non ils passent tous le pas léger la démarche allègre dopés par l’adrénaline du savoir et je n’ose pas leur dire attendez regardez-moi je suis là j’existe je reste debout tassée passant d’un pied sur l’autre regardant dans le vide et je me demande à quoi ça aboutira si je dois rester ici l’éternité et un jour ou si ça finira par finir

Photo de l’auteur

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La place du milieu

 Suite de “Trois personnages
en quête d’identité” (2)

« Je suis ravie d’être ici, disait la médiane. Vous ne voyez pas avec quelle joie insolente je m’étale ? Ici tout m’appartient, sachez-le bien. Des collections fabuleuses, que tous les pays du monde nous envient…  patiemment amassées par des rois et des présidents, des révolutionnaires et des conservateurs – au double sens du terme, ha ha ha – sans parler de l’innombrable armée des simples employés et bibliothécaires. Si toutefois un bibliothécaire peut être simple : j’en connais qui vont tiquer. Mais en fait tout cela est à moi ! Je pourrais partir avec ! Faire atterrir mon hélicoptère privé dans le jardin intérieur (toujours inaccessible mais peu importe) et embarquer, comme ça me chante, une bible de Gutenberg, des bois gravés par Toulouse-Lautrec, que sais-je encore ? pour les stocker dans mon île, c’est une possibilité. Je vois bien qu’à cette seule perspective les lecteurs tremblent, les bibliothécaires encore plus, et je me délecte de leur terreur anticipée. Mais non, bande de pleutres, je ne vais rien détourner ! Juste me livrer à quelques galopades effrénées, quoique silencieuses, sur cette moquette diaprée dont la teinte rouille se prête à mes ébats. Puis je reviendrai guetter votre arrivée et vous accueillir comme il se doit. »

(Photo de l’auteur)

L’aînée des trois

Suite de « Trois personnages
en quête d’identité »

« Ce n’est pas parce que j’ai une clef papillon sur la nuque que l’on peut me remonter à volonté, disait l’aînée. Je suis ici pour garder l’entrée du palais et c’est parce que je suis l’aînée que vous me devez respect, soumission et obéissance. J’entends que vous vous conformiez à mes exigences sans hésitation ni murmure, sous peine d’expulsion définitive. Car si vous vous retrouvez exclus du temple, petits malins, que croyez-vous devenir ? D’où viendront vos jolies références ? Des perroquets du jardin intérieur, peut-être ? Jardin inaccessible d’ailleurs, alors ne comptez pas sur eux. Vous feriez mieux de m’apporter des douceurs, de me faire des courbettes, et que vos silences soient autant de compliments muets dont je me repaîtrai sans modération. Vous pourriez replier en hâte vos machines électroniques permettant le traitement automatisé des données et autres liseuses qui ne tiennent pas chaud par les soirées d’hiver. Je n’ai pas besoin de vous. Et ils n’ont pas besoin de vous non plus, ceux que je garde, ceux que je conserve à l’abri de vos mains sales et de vos regards perçants. Passez donc votre chemin ; ou si vous voulez vraiment accéder à la zone ultime, sachez que ce sera à vos risques et périls. »

Image : photo de l’auteur

Trois personnages en quête d’identité

Pour Christine Genin

La scène se passe à Paris, dans le 13e arrondissement. Dans un grand bâtiment de forme globalement rectangulaire, mais dont le centre est évidé.

Les visiteurs ont franchi les portes de bronze et de ténèbres pour descendre dans les entrailles du monstre. Ils avaient, auparavant, montré la blancheur de leurs pattes, réalisé les ablutions nécessaires et confié leur destin à telles divinités de leur choix. Ils portent sur leur tête les chapeaux marquant la fierté d’avoir été jugés dignes de la transmission du savoir. Maintenant ils abordent un couloir qu’éclairent de larges baies vitrées. De l’autre côté, un jardin que les oiseaux déplorent inaccessible.

Et c’est là qu’ils rencontrent ces trois personnages anonymes. Parques ou Grâces ? Douaniers ou drogmans ? Ils gardent le silence, et on ne saura jamais si les lettres de créance qu’on leur présente auront été déclarées recevables. Mais ce sont là des questions dont les réponses (si elles existent) ne sont pas forcément dans les livres.

(Photos de l’auteur)

Du vent dans les haubans


 

Le son que j’entends, alors que je travaille à la bibliothèque, est très faible et j’imagine, je ne sais pourquoi, être la seule à l’entendre (sans certitude, car je n’en ai jamais parlé à personne). Ce sont de longs et bas mugissements, pas toujours sur la même note, de longueur inégale, et qui parfois s’enchaînent l’un à l’autre. J’ai longuement cherché ce qui pouvait produire ce bruit et j’ai pensé que cela devait provenir du vent – de l’air tout simplement – qui siffle dans les haubans attachés aux barres verticales, horizontales, obliques qui strient la façade du bâtiment. Cela pourrait être aussi les haubans d’un grand pont, en pleine campagne, et l’on s’est arrêté avant de le franchir, et le moteur s’étant tu, on n’entend plus que ce faible sifflement musical venu de très loin, en face de l’immensité vide du ciel. Ou bien encore ce serait le son produit par des instruments inconnus, dont joueraient les membres d’une peuplade primitive, qui ne vit pas ici, mais bien loin de l’autre côté des forêts. Et ils ne s’interrompent jamais, il s’en trouve toujours un pour prendre le relais du précédent, tandis que, la tête levée comme un lapin à l’orée du bois, j’essaie sans trop y croire de déterminer d’où proviennent les ondes sonores.

Jeux de glaces

Caspar David Friedrich : Morning in the Mountain, 1822. Musée de l'Ermitage, St Petersbourg

Caspar David Friedrich : Morning in the Mountain, 1822. Musée de l'Ermitage, St Petersbourg

du néant l’attraction chose voluptueuse
m’a capté dans ses lacs par un étranglement
et me tourmente en vain la mer tumultueuse
de cette vérité dont le miroir te ment
avec elle en plongeant dans ses yeux de tueuse
et conduit jusqu’au bord ténu d’éclatement
d’une impulsion gravie la cîme impétueuse

Source image : Web Gallery of Art