Le contresens de la réalité

 

 

Lorsque nombres et figures ne seront plus
La clef de toutes créatures,
Lorsque tous ceux qui s’embrassent et chantent
En sauront plus que les savants profonds,
Lorsque le monde reprendra sa liberté
Et reviendra au monde se donner,
Lorsqu’en une clarté pure et sereine alors
Ombre et lumière de nouveau s’épouseront,
Et lorsque dans les contes et les poésies
On apprendra l’histoire des cosmogonies,
C’est là que s’enfuira devant un mot secret
Le contresens entier de la réalité

Novalis

 

Beaucoup d’éléments de et sur Friedrich Leopold von Hardenberg, dit Novalis (1772-1801), poète et romancier allemand, sur le site de Jean Moncelon (c’est de là que provient la signature du poète).

La voix qui doit venir

 

« Un poème sur le papier n’est rien qu’une écriture soumise à tout ce qu’on peut faire d’une écriture. Mais parmi toutes ses possibilités, il en est une, et une seule, qui place enfin ce texte dans les conditions où il prendra force et forme d’action. Un poème est un discours qui exige et qui entraîne une liaison continuée entre la voix qui est et la voix qui vient et qui doit venir. Et cette voix doit être telle qu’elle s’impose, et qu’elle excite l’état affectif dont le texte soit l’unique expression verbale. Otez la voix et la voix qu’il faut, tout devient arbitraire. Le poème se change en une suite de signes qui ne sont liés que pour être matériellement tracés les uns après les autres. »

Paul Valéry, Première leçon
du cours de poétique
, 1937

Mille carnets ouverts

En 2002 j’ai participé au projet « 1000 journals ». (Ce pluriel qui peut surprendre s’explique par le fait que le nom du projet est en anglais.) Le principe de départ était simple. On s’inscrivait sur une liste pour y participer. Mille carnets devaient circuler dans le monde (en fait sous forme de livres reliés pour être solides…), chacun y ajoutant une ou plusieurs pages de textes, dessins, collages, etc. de son cru, puis l’expédiant à la personne suivante de la liste. Quelqu’un qui trouvait le carnet accidentellement pouvait aussi y contribuer librement. A terme, le carnet/livre achevé devait revenir à son point de départ.

J’ai ainsi eu le bénéfice de commencer le journal n° 986, dont on peut voir les pages correspondantes sur le site « 1000 journals ». Mais pas de chance, la 5e personne après moi n’a pas continué la chaîne, et le journal 986 a disparu de la circulation…

Le créateur du projet, Brian Singer, portant le pseudo de « Someguy » et ‘basé’ à San Francisco, s’exprimait ainsi sur le lancement de son initiative (je traduis à la truelle) :

1000journals-51D5bMuPVzL._SS500_bis« L’objectif est de fournir une méthode d’interaction et de partage de la créativité entre des amis et des étrangers. Comment ça fonctionne ? Ceux qui trouvent le carnet lui ajoutent quelque chose. Une histoire, un dessin, une photo, n’importe quoi. Puis ils passent le carnet à un ami ou un étranger et l’aventure continue.

 

Malheureusement, vous avez plus de chances de gagner à la loterie que de mettre la main sur un des « 1000 journals ». Le problème est là, parce qu’il n’y en a que mille. (NB : Un nouveau projet fait suite, intitulé « 1001 journals ». On peut encore y participer.)

 

Comment tout a commencé : J’ai toujours été fasciné par les graffiti que les gens inscrivent sur les murs des toilettes et dans les espaces publics. Depuis des années je les prends en photo et je voulais en faire un livre. Puis il m’a semblé approprié d’encourager les lecteurs à devenir des contributeurs. A partir de là, j’ai décidé qu’un livre blanc (vide) serait plus amusant, surtout s’il circulait pour récolter des réflexions et opinions plus variées. Et puis pourquoi pas mille ? C’est un nombre si absurde.

 

Le projet a été officiellement lancé en août 2000, quand les cent premiers carnets ont été diffusés à San Francisco. J’en ai donné à des amis, j’en ai laissé dans des bars, des cafés, sur des bancs dans les jardins publics. Bientôt des gens ont commencé à m’envoyer des e-mails pour me demander à y participer… »

 

Bien que destiné à voyager dans le monde entier, le projet s’est surtout développé aux USA, et en consultant les carnets visibles sur le site, on voit bien que la majorité des contributeurs sont anglophones. Someguy a ensuite écrit un livre sur cette expérience, qui a aussi fait l’objet d’un film réalisé par Andrea Kreuzhage.

 

Les soleils noirs de William Blake

blake-portraitGénie visionnaire, poète prophétique, artiste apocalyptique, les qualificatifs les plus extrêmes sont convoqués quand on aborde l’œuvre incomparable – au sens littéral, c’est-à-dire « qui ne peut être comparé à rien ou à personne d’autre » – de William Blake, poète, peintre et graveur. Œuvre non pareille donc, qui fait l’objet actuellement (jusqu’à fin juin) d’une remarquable exposition au Petit Palais, avec environ 150 pièces (dessins, aquarelles, gravures…) et qui mérite largement ces termes démesurés.

Dimensions que l’on peut percevoir dès la première salle où l’on trouve des œuvres telles que « L’homme qui enseigna la peinture à Blake dans ses rêves » (autoportrait à la mine de plomb, vers 1819) ou le « Fantôme de puce en pied », au dos crénelé, ainsi que des portraits de Dante, Milton, Chaucer, Voltaire. Blake a réalisé des illustrations pour les grands poèmes des deux premiers, et il travaillait encore à la Divine Comédie en 1827, au jour même de sa mort.

On a pu qualifier l’œuvre de Blake de fantastique, mais comme le souligne Alain Seilhean, « la proximité de Blake avec le fantastique est ailleurs : dans la rupture qu’introduit son œuvre dans la perception des réalités de son temps et la vision qu’il propose de l’homme. L’œuvre de Blake est une réflexion poétique et mystique sur la place de l’homme entre le réel et son imaginaire. » La place de l’imaginaire, comme intercesseur entre l’homme et le divin, est immense chez Blake, même si son œuvre porte la marque des grands événements de son époque, tels que la Révolution Française ou la déclaration d’indépendance de l’Amérique.

Hécate ou la Nuit de la Joie d’Enitharmon

Hécate ou la Nuit de la Joie d’Enitharmon

Avec Blake, la frontière entre le réel et l’imaginaire, entre la perception et la « vision » d’ordre surnaturel n’est jamais très claire. Il semble que sa capacité de visionnaire ait été révélée en 1787 (il a trente ans), à la mort de son jeune frère Robert : il voit l’âme de son frère s’élever vers le ciel en applaudissant de joie. C’est encore son frère qui va lui dicter en songe la nouvelle technique de gravure en relief qu’il va mettre en pratique dans les années suivantes, technique lui permettant de publier ses poèmes illustrés de ses dessins sans passer par la typographie.

Il a évoqué une cosmogonie entière dans ses poèmes et ses gravures. « Les personnages de ses poèmes portent des noms fabuleux propres à cette mythologie de Blake : Uritzen est le créateur ; il donne au monde des mesures et des lois ; Ahania est la part féminine de la création ; Los figure l’imaginaire : il est le créateur de l’existence intérieure de l’homme ; il réconcilie l’homme et Dieu par le triomphe de l’imagination. » (Alain Seilhean)

blake-afficheBlake, qui a vécu à l’époque des Lumières, avait une relation complexe à cette école d’idées. Il s’oppose au triomphe du matérialisme et à la conception rationaliste d’un univers qui ne prend pas en compte les forces surnaturelles (conception symbolisée par un compas dans la gravure portant le titre de « Newton »). Mais en même temps il peut être rattaché à ce mouvement dans la mesure où il applique ses principes de rejet des idées reçues, des systèmes, de la tradition et de l’autorité vue comme outil d’oppression. Dans ses recueils « prophétiques » allégoriques (tels que « Europe, prophétie » dont est tirée l’image de l’affiche), il démontre que l’histoire des humains n’est qu’une longue lutte entre la liberté et la tyrannie. Il proclame la nécessité de libérer l’humanité des oppressions religieuses, de l’esclavage et de l’inégalité entre hommes et femmes.

Le travail pictural de Blake est d’une originalité totale et d’une grande liberté. Je suis frappée par la fluidité et la puissance de son trait – les personnages emportés par des flux qui les entraînent, les regards des figures entre elles, les disproportions entre petits personnages et géants. Ses rapprochements incongrus qui préfigurent les œuvres surréalistes.

L’exposition s’achève par une évocation de la postérité artistique de Blake, avec notamment le portrait de William Blake par Francis Bacon, une série de tableaux de Jean Cortot : « Huit variations en hommage à William Blake » et la projection d’extraits du film « Dead Man » de Jim Jarmusch où un personnage-clef porte son nom.

Je suis loin d’avoir lu tous les poèmes de Blake, juste quelques extraits, dont je citerai simplement ces vers célèbres :

« Voir un univers dans un grain de sable
Le ciel dans une fleur sauvage

Tenir l’Infini dans la paume de la main
Et l’Éternité en une heure »

qui me font penser aussi aux textes de l’auteur sur lequel je travaille actuellement, Henry David Thoreau. Tous deux rejoignent une conception du rapport de l’homme au monde et à la nature qui s’apparente à ce que nous enseignent les philosophies orientales (pour le dire vite).

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En complément :

la page Blake chez José Corti qui a publié notamment ses Ecrits Prophétiques

une note sur le blog Leaule, une autre sur le site Artnet

un article du site Rue 89 avec nombreuses images en « zoomorama »

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(Images de cette note : Web Gallery of Art et Wikipedia)