Jade, et c’est naguère

Verde que te quiero verde.
Verde viento. Verdes ramas.

Federico García Lorca

Son nom signifie en maya « Grand Soleil Bouclier Rayonnant ». K’inich Janaab’ Pakal, connu aussi sous le nom de Pacal le Grand, était le plus célèbre souverain de la cité-État maya de Palenque, au 7e siècle de notre ère. La découverte de son tombeau, en 1952, par l’archéologue mexicain Alberto Ruz Lhuillier est considérée comme l’une des plus importantes de l’archéologie maya. Aujourd’hui, Pakal est aussi la vedette de l’exposition de la Pinacothèque de Paris « Masques de jade mayas ».

 

On a bien failli ne jamais les voir à Paris, ces fameux masques. Souvenez-vous, c’était en février 2011 : l’année du Mexique en France devenait la victime collatérale de l’affaire Cassez. Bien des manifestations prévues sont passées à la trappe. J’ignore comment l’exposition de la Pinacothèque a échappé à ce triste sort, toujours est-il qu’en janvier dernier, avec juste quelques mois de décalage, les masques étaient bien là.

Masque funéraire en mosaïque de jade, Tombe I, Calakmul, Campeche (vers 660-750 ap. JC)

« Les masques de jade exposés ont été retrouvés dans les sépultures des élites mayas. Une partie des masques funéraires représente les visages individualisés des dirigeants mayas. C’est le cas de l’extraordinaire masque du roi Pakal qui fige pour l’éternite les traits du souverain. La lecture des œuvres est enrichie par une fructueuse mise en contexte : les masques sont en effet présentés avec le reste du trousseau funéraire qui comprend colliers, boucles d’oreilles, bracelets, pectoraux, céramiques et autres offrandes. C’est la première fois, depuis leur exhumation et leur dispersion dans différents musées, que ces œuvres sont rassemblé. Sept tombes de dirigeants mayas sont ainsi reconstituées.
Une autre partie des masques exposés représente les divinités du panthéon maya qui, à l’instar des ancêtres mythiques incas, combinent des traits humains, animaux et végétaux. Portés par l’élite maya durant les cérémonies rituelles, les masques lui permettaient d’endosser le visage de la divinité et d’accomplir ainsi son rôle d’intermédiaire entre les sphères terrestre et céleste. » (extrait de la présentation du musée)

Masque funéraire en mosaïque de jade de chrysoprase, Temple des Cormorans, Dzibanché, Quintana Roo (vers 600-750 aP. JC)

La présentation des masques parmi les autres éléments du « trousseau funéraire » joue en effet un double rôle : elle permet de mieux comprendre leur fonction mais aussi d’étoffer ce qui, sans cela, aurait pu apparaître comme d’ampleur limitée. Les Mayas, semble-t-il, avaient une prédilection pour la couleur verte, et le jade était pour eux le matériau le plus précieux. Ce jade – ou parfois la chrysoprase qui le remplace – a une couleur beaucoup plus foncée que celui employé pour les objets chinois. C’est un vert sombre et profond, qui donne aux masques un aspect saisissant.

 

Les objets présentés proviennent pour l’essentiel des sites de Palenque (État du Chiapas), de Calakmul (Campeche), d’Oxkintok (Yucatán) et de Dzibanché (Quintana Roo), couvrant l’essentiel de la partie mexicaine du monde maya, qui s’étendait également dans des zones qui appartiennent aujourd’hui au Guatemala, au Belize et au Salvador. Les sites archéologiques mayas se comptent par centaines et tous ne sont pas encore explorés, loin de là. On peut suivre sur le site Découvertes archéologiques quelques-unes des découvertes les plus récentes, comme par exemple fin 2011 les restes d’un palais maya vieux de 2000 ans au sud-est de l’état du Chiapas, témoignant d’une occupation des lieux par cette civilisation beaucoup plus ancienne que celle généralement admise.

Lire aussi l’article de Céline Piettre sur le site Fluctuat et Le masque dans l’art rituel maya sur Artscape

Principaux sites archéologiques mayas

images : © Photo: Martirene Alcántara/INAH.

carte : Bibliothèque virtuelle

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Sur les traces de Corto Maltese

 

Pour moi, le dessin est aussi une calligraphie,
c’est une sorte d’écriture,
une écriture avec d’autres moyens.

Hugo Pratt

 

Je n’allais tout de même pas manquer ça. La Pinacothèque de Paris accueille jusqu’au 21 août 2011 une exposition intitulée le Voyage imaginaire d’Hugo Pratt. À travers cette grande rétrospective, une invitation à (re)découvrir toute l’étendue du talent du créateur de l’immortel Corto Maltese. Artiste hors norme, cosmopolite, polyglotte, semblable à un personnage de ses propres albums…

 

« Immense lecteur, l’éclectisme d’Hugo Pratt allait des écrivains voyageurs aux récits mythologiques de plusieurs civilisations, de William Shakespeare à James Joyce, de Jorge Luis Borges à John Reed ou la Bible en passant par Octavio Paz… Tout en menant une existence de héros de roman, digne de celle de Blaise Cendrars ou de Joseph Kessel, il ne cesse de démontrer à travers son œuvre qu’il est le plus érudit des dessinateurs de son époque. C‘est probablement cela qui a amené Umberto Eco à déclarer : « Quand j’ai envie de me détendre, je lis un essai d’Engels, et, si je souhaite m’engager, en revanche, je lis Corto Maltese ». (DP de la Pinacothèque)

 

L’exposition présente plus de cent cinquante aquarelles, témoignant de l’immense talent de Pratt dans cette technique picturale, ainsi que des planches historiques, notamment la totalité des cent soixante-quatre planches de la mythique Ballade de la mer salée – le premier volume de la saga de Corto Maltese, paru en 1967. Faire de ce personnage un Maltais permettait à Hugo Pratt de lui donner cette double culture, méditerranéenne et anglo-saxonne, qui le caractérise si vivement.

 

Corto Maltese est le personnage majeur de Pratt, celui qui l’a amené à une reconnaissance internationale. Comme tous les héros qui prennent une dimension mythique, sa vie dépasse le cadre de ses aventures dessinées. On connaît sa date de naissance (1887 à La Valette, Malte), son itinéraire, ses parents – sa mère, la gitane Niña de Gibraltar, et son père, un marin anglais – ses aventures entre deux albums, mais la date présumée de sa mort fait l’objet de débats passionnés (1947 ? 1965 ?)

 

Une des aquarelles de l’expo montre Corto Maltese à l’île de Pâques, lisant un livre, adossé à ce qui ressemble à une pierre tombale portant le nom du navigateur La Pérouse (qui n’est pas enterré là, puisque perdu en mer au large des îles Vanuatu ; mais il s’était rendu à l’île de Pâques en 1786). Dans une autre, le héros est assis dans une ruelle de Rhodes (image tirée de la Maison dorée de Samarkand).

 

Hugo Pratt a réalisé aussi des illustrations, notamment pour les Lettres d’Afrique de Rimbaud (Vertige Graphic, 2005) ou les Sonnets érotiques du vénitien Baffo (Vertige Graphic, 1994)

 

On peut visiter, à Venise, la maison de Corto Maltese. On peut aussi se contenter de rêver.

La naissance d’un musée

 

 

 

 

Avant de devenir des espaces publics, la plupart des grands musées d’Europe ont été des collections privées, constitués par des dynasties entières de rois et d’empereurs. La Pinacothèque de Paris – qui vient de s’agrandir en s’étendant de l’autre côté du carrefour (rue Vignon et rue de Sèze) – consacre une de ses expositions actuelles aux « trésors des Romanov », un ensemble d’une centaine d’œuvres du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Il va de soi que cette sélection ne représente qu’une infime, minime, minuscule part de ce que possède ce musée, probablement le plus grand musée du monde. (Plus de 60 000 pièces y sont exposées dans un millier de salles tandis que près de 3 millions d’objets sont conservés dans les réserves.) J’ai visité l’Ermitage il y a fort longtemps, lorsque sa ville s’appelait encore Leningrad. J’avoue ne pas avoir de souvenir très précis des collections de peinture, mais plutôt de la vastitude (si j’ose dire) des salles et de la splendeur des objets précieux en lapis lazuli, malachite et autres tourmalines…

La grande Catherine fut l’un des principaux artisans de la collection de l’Ermitage. Elle enrichit les collections constituées par Pierre le Grand et fait construire les espaces dédiés à leur présentation : le Petit Ermitage, édifié à côté du Palais d’Hiver, puis le Grand ou Vieil Ermitage. A la fin du 18e siècle, la collection comptait déjà près de 4 000 œuvres.

« Catherine II s’appliqua à donner d’elle l’image d’une souveraine éclairée, fervente adepte des idées de Voltaire et Montesquieu et protectrice généreuse des arts. La création de la splendide galerie du palais servait on ne peut mieux cette image, tout en révélant les moyens financiers et les goûts raffinés de l’Impératrice. » (extrait du catalogue)

En l’espace de deux siècles, les Romanov ont ainsi élaboré l’une des plus belles collections du monde et construit un musée moderne, ouvert au grand public dès 1805. A la même époque, en France, Napoléon confie à Vivant Denon la direction du musée du Louvre et y instaure le principe du libre accès du public : « Les gens pouvaient entrer seulement le samedi et le dimanche de quatorze heures à seize heures. C’était peu, mais très insolite par rapport au passé », écrit Philippe Sollers dans son merveilleux livre sur Vivant Denon, Le Cavalier du Louvre.

Rembrandt : David et Jonathan

Ce parcours à travers un choix des chefs-d’œuvre des collections de peinture occidentale des Romanov permet d’admirer les toiles de maître des écoles françaises (Chardin, Poussin, Greuze, Lancret…), italiennes (Garofalo, Titien, Francia, Bugiardini, Fetti…), hollandaises (Rubens, Jan Steen, Rembrandt, Ruysdael, Van Dyck, Metsu…) et espagnoles (Velasquez, Murillo, Ribalta…). Ce ne sont pas toujours des œuvres majeures, surtout en ce qui concerne les artistes italiens – bien que j’aie un faible pour la Marie-Madeleine pénitente de Vaccaro – mais les deux Rembrandt, magnifiques, vaudraient à eux seuls le déplacement. L’un est un portrait, dont malheureusement je n’ai pas noté le titre exact, et l’autre le David et Jonathan (1642) appelé aussi La Séparation de David et Jonathan. Je ne connaissais pas cette histoire qui se trouve dans les deux livres de Samuel de l’Ancien Testament. David, le héros du combat avec Goliath, était devenu l’ami de Jonathan, fils du roi Saül. Comme ce roi en voulait à la vie de David, Jonathan l’avait averti du danger qu’il courait. « Jonathan remit ses armes à son garçon, et lui dit : Va, porte-les à la ville. Après le départ du garçon, David se leva du côté du midi, puis se jeta le visage contre terre et se prosterna trois fois. Les deux amis s’embrassèrent et pleurèrent ensemble, David surtout fondit en larmes. » (Premier livre de Samuel, chapitre 20.) David et Jonathan étaient-ils plus qu’amis ? Leur nom a été donné à une association créée en 1972 « qui regroupe des homosexuel-le-s en recherche spirituelle ».

François Marius Granet, Le Chœur de la Chapelle des Capucins à Rome

Dans un tout autre genre, j’ai admiré aussi le tableau de Granet, Le Chœur de la Chapelle des Capucins à Rome (1818). Le grand maître aixois a passé une vingtaine d’années à Rome et y a peint beaucoup de toiles représentant des intérieurs d’églises et de couvents. Celle-ci avec sa perspective incroyable me fait penser à des peintres hollandais plus anciens comme ceux de l’école de Delft. En sortant de l’exposition Romanov, on peut voir aussi maintenant plusieurs salles de la collection permanente de la Pinacothèque, pleines de merveilles. Par contre, à la suite de cette stupide embrouille au sujet de l’année du Mexique en France, on n’y verra pas les masques de jade mayas…

(Images Wikipedia)

Un petit coin de carrelage rose

« Le tableau dit à l’homme :
ce que tu penses ne me regarde pas. »
G. Perros

Il est trop tard maintenant pour voir l’exposition L’Âge d’Or hollandais, à la Pinacothèque de Paris, puisqu’elle s’achevait le 7 février. J’y suis allée dans les derniers jours. En association avec le célèbre Rijksmuseum d’Amsterdam, elle présentait un ensemble de plus de cent trente pièces, dont une soixantaine de tableaux, représentatifs de l’une des périodes les plus riches de l’histoire de l’art occidental, le 17e siècle hollandais.

Comme le souligne la Pinacothèque, il convient de mettre à part « des individualités comme Vermeer ou Rembrandt qui finalement ne sont pas très représentatifs de cette époque. Ils en sont pourtant devenus les symboles. » L’exposition montrait certes plusieurs Rembrandt, dont le très beau Reniement de saint Pierre, et un Vermeer fameux, la Lettre d’amour. Mais il n’est pas vain de s’intéresser aussi à d’autres artistes moins connus, tels que Jan Davidsz de Heem, Ambert Jansz van der Schoor, Abraham Mignon, Adam Pynacker, Aert de Gelder, Dirck van Saantvoort.

Pieter de Hooch : Scène d’intérieur avec mère épouillant son enfant (vers 1658). DR

J’ai ainsi particulièrement remarqué le tableau de Jan de Bray intitulé L’Imprimeur de Haarlem Abraham Casteleyn et sa femme Margarieta (1663). L’imprimeur solennel, la main droite levée, semble discourir sur les bienfaits de la science et de l’instruction ; de la main gauche, il tient celle de sa femme, qui le regarde de côté avec tendresse (et de gros yeux globuleux). Mais j’ai surtout passé un long moment avec Pieter de Hooch : Scène d’intérieur avec mère épouillant son enfant (vers 1658). A vrai dire, je n’avais pas remarqué, au début, que ce fût là son occupation, car la silhouette de l’enfant, la tête enfoncée dans le giron de la mère, est plutôt sombre. Ce qui m’avait frappée, par contre, c’était la luminosité de l’image (que la reproduction ne rend pas suffisamment), la complexité de sa composition avec tous les plans successifs, la fenêtre ouverte dans la pièce du fond (une cuisine ?) projetant un carré de lumière sur le carrelage rose orangé, et le petit chien qui, nous tournant le dos, regarde justement dans cette direction. Eugène Fromentin, qui n’était pas seulement un écrivain, mais aussi un peintre de talent, appréciait Pieter de Hooch qu’il évoque dans son livre consacré aux peintres flamands et hollandais, Les Maîtres d’autrefois (1877). Et bien que fort peu proustienne, j’ai tout de même pensé au petit pan de mur jaune de Bergotte. Après avoir vu ce tableau, j’ai aussi envie de lire l’ouvrage de Tsvetan Todorov sur la peinture hollandaise de cette époque, intitulé Eloge du quotidien.

De Hooch peignit ses meilleurs tableaux durant sa période à Delft. La série de cours intérieures qu’il réalisa vers 1658 constitue un apogée dans l’évolution de la peinture de genre et dans la représentation de scènes d’intérieur où les femmes vaquant à leurs occupations quotidiennes ont une place centrale. L’intérêt pour ce thème, vite populaire, se développa dans les années 1640. Les taches ménagères étaient chargées d’évocations morales. On opposait la vanité, la paresse, l’indolence, les plaisirs de la chère ainsi que l’appât du gain aux vertus familiales comme la modestie et la réserve, la piété, la soif d’apprendre, l’économie et la fidélité.  (…)

La peinture de genre hollandaise du 17ème siècle ne peut être envisagée sans l’œuvre remarquable de Pieter de Hooch qui illustre la vie quotidienne au Siècle d’or d’une manière restée inégalée. Vers 1658, l’artiste a peint à Delft une étonnante série de pièces où des femmes vaquent à leurs occupations de tous les jours. Il a décrit ces tâches simples et routinières avec une grande précision et une sympathie manifeste. (…)

Ses tableaux dépeignent une société sereine et apparemment sans souci. Ils ne nous font aucun récit, mais montrent simplement un événement, ordinaire, de la vie quotidienne. Ces scènes familières, de tous les jours, dans lesquelles on voit quelqu’un éplucher une pomme, nourrir un enfant ou verser du lait d’un broc, ressemblent, à première vue, à des instantanés modernes. (Source)