Tetro ou le jeu des miroirs


Comme ce film est beau ! Il y a longtemps qu’un film ne m’avait pas frappée autant par sa démonstration éclatante de l’accord entre la forme et le fond. Tetro déploie tous les ingrédients d’un mélo, ou d’un drame, ou d’une tragédie (cela dépend de la manière de considérer les choses) : les événements tragiques, les retournements de situation, les secrets de famille enfouis et révélés. Tetro a aussi toutes les qualités d’une œuvre d’art accomplie : la correspondance entre les thèmes et leurs métaphores, le style narratif approprié, la beauté visuelle des images, avec leur noir et blanc velouté, l’interprétation d’une justesse totale. (Le film est en noir et blanc, avec quelques séquences de ballet en couleurs, inspirées des Contes d’Hoffman de Michael Powell.

Synopsis – d’après celui des Cahiers du Cinéma

Tetro conte l’histoire d’Angelo (Vincent Gallo) et Benny (Alden Ehrenreich), les deux fils du célèbre Carlo Tetrocini (Klaus Maria Brandauer), un grand chef d’orchestre, arrogant et cruel. Angelo a quitté la famille il y a dix ans pour aller vivre à Buenos Aires, la ville natale de son père, avec l’intention de devenir écrivain. Et n’a plus donné signe de vie. Ayant toujours idolâtré son frère aîné, Benny, juste avant de fêter ses 18 ans, profite d’une escale du navire sur lequel il travaille à Buenos Aires et débarque chez celui qui se nomme désormais Tetro. Celui-ci vit avec Miranda (Maribel Verdu) dans le quartier bohème de La Boca ; ayant toujours caché ses origines, il est furieux de l’irruption de son petit frère. En outre, n’ayant pas pu terminer la saga familiale qui était censée le révéler comme artiste à l’égal de son père détesté, Tetro a renoncé à l’écriture.

La confrontation des deux frères va les amener à prendre conscience de leurs vraies motivations et faire éclater un secret de famille. La famille, Francis Ford Coppola en connaît un bout sur ce sujet inépuisable. Et dans ce film il dissèque – avec une emphase qui n’empêche pas la pudeur – les conflits et les contradictions des relations humaines au sein de ce microcosme qui est chaque fois un théâtre de passions violentes. Il s’est visiblement fortement impliqué dans ce film dont il a écrit lui-même le scénario, d’ailleurs il le dit dans un entretien aux Cahiers du Cinéma : « Avec Tetro, il y avait des choses personnelles que je ne comprenais pas, et que je voulais comprendre mieux en faisant le film. (…) Il y a beaucoup de moi dans le frère, le père, l’oncle Alfie, et dans Benny. »

Impossible de ne pas penser en effet à la propre famille de Coppola, à son père Carmine Coppola, qui était justement compositeur (il a notamment fourni des morceaux de musique pour Le Parrain), mort en 1991, à ses enfants tous engagés dans les métiers du cinéma. Mais indépendamment de ces facteurs personnels, Tetro nous montre des personnages animés de leurs démons intimes, de leurs propres capacités d’autodestruction, comme Angelo-Tetro qui, de crainte de ne pouvoir être à la hauteur de son redoutable père, préfère se saborder, ne plus être personne, rien, jusqu’à ce que l’irruption du petit frère le remette en présence de tout ce qu’il a pris soin de refouler.

Thèmes que Coppola entrelace avec un art consommé, jouant à merveille du dédoublement : Angelo devenu Tetro, le personnage du père et celui de l’oncle joués par un seul acteur – le magnifique Klaus Maria Brandauer -, les manuscrits de Tetro écrits à l’envers (comme les carnets de Leonardo da Vinci) et que Benny déchiffre en les regardant dans un miroir, l’accident de la circulation de Benny qui renvoie à celui où Angelo, autrefois, a tué sa propre mère. Références au cinéma et au théâtre avec les Contes d’Hoffmann et Faust. Le film n’est pas exempt de séquences comiques avec notamment le personnage d’Abelardo (le transexuel argentin) et les avatars des représentations de sa pièce Fausta, et aussi toute la partie concernant le festival de cinéma en Patagonie (avec en prime des paysages fabuleux). Je ne suis pas trop convaincue par le happy end relatif et les retrouvailles des deux héros. Mais c’est un défaut mineur au regard des très grandes qualités du film.

PS – il y a aussi un très beau générique.

A lire aussi :

Un excellent article de Jean-Luc Douin dans le Monde, notamment au sujet de la symbolique de la lumière dans Tetro.

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Images Allociné

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Lectures de Gombrowicz


« Le normal est un funambule
au-dessus de l’abîme de l’anormal. »
Gombrowicz, Ferdydurke, 1937.

Saison 2, épisode 6. Le prochain café littéraire de l’Œil Bistre, animé par Marc Le Monnier et son équipe de joyeux lecteurs, aura lieu le dimanche 14 mars. Avec au menu un morceau de choix : Witold Gombrowicz.

WG enfant, image du site "Witold Gombrowicz"

« Gombrowicz procède à une percée au laser du vivant et de ses multiples couches. À la manière d’un Rabelais ou d’un Cervantès, c’est par une écriture grotesque, un goût pour l’aventure, que cet écrivain polonais majeur du XXe siècle atteint au plus juste le réel.

C’est cette perception singulière du monde et de la modernité que nous aurons la joie de vous faire entendre.  » Marc Le Monnier

« Mon oeuvre est très chic, comme un nécessaire de voyage : une grande valise – ce sont mes romans, deux valises moyennes – ce sont mon Journal et mon théâtre, et une petite valise – ce sont mes contes. » (Propos de Witold Gombrowicz à sa femme Rita).

Se trouvant plus ou moins par hasard à Buenos Aires à l’été 1939 quand éclate la 2e Guerre mondiale, Gombrowicz restera pendant 23 ans en Argentine. Ce séjour a inspiré un de ses romans, Trans-Atlantique : « Une nuit que je rentrais à pied de Caballito [NDLR : un quartier de Buenos Aires], je me mis, par jeu, à ordonner sur le mode grandguignolesque les souvenirs de mes premiers jours à Buenos Aires et, ce faisant, par la force du passé même, je me suis senti anachronique, drapé d’un style archaïque, empêtré dans une sclérose presque préhistorique et cela m’a tellement réjoui que je me suis mis à écrire quelque chose qui devait constituer mes mémoires préhistoriques de cette époque… » (Gombrowicz, Journal, vol. 1)

Buenos Aires dans les années 40 – photo Horacio Coppola

Dimanche 14 mars à 17 h au café « L’Apostrophe », 23 rue de la Grange-aux-Belles, 75010 Paris Métro : Jacques Bonsergent (5) ou Colonel Fabien (2).

Rappel : Lecteurs opportuns, ou au débotté, vous êtes les bienvenus.

La photo de Buenos Aires provient du blog « Nulla dies sine linea »

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PS le 12 mars. L’annonce de cette séance de lecture est relayée par le site Gombrowicz. Lire ici.