Deux regards sur le Mexique

 

Du 11 janvier au 22 avril 2012, la Fondation HCB rend hommage, avec une exposition discrète mais efficace, à deux grands maîtres de la photographie : Henri Cartier-Bresson et Paul Strand. L’exposition présente 90 tirages en noir et blanc : les œuvres de Paul Strand proviennent de collections espagnole, américaine et mexicaine ; celles de Cartier-Bresson, dont certaines inédites, sont issues de la collection de la Fondation HCB. La mise en perspective de leurs travaux sur le Mexique entre 1932 et 1934 est l’occasion pour le public de découvrir deux visions d’un même pays et surtout deux approches différentes de la photographie.

A l’automne 1932, Paul Strand (1890-1976) quitte les États-Unis pour se rendre au Mexique. C’est sur une invitation du compositeur Carlos Chávez, désormais responsable de la culture au ministère mexicain de l’éducation, que Strand découvre ce pays dont il disait : « Je pensais au Mexique comme quelque chose de mystérieux, sombre et dangereux, inhospitalier. » Strand restera pourtant deux ans au Mexique jusqu’à son retour à New York en décembre 1934.

Après une première exposition à la Sala de Arte du ministère de l’éducation en février 1933, Strand part au printemps 1933 enquêter sur l’art et l’artisanat mexicain dans l’état du Michoacán. Fasciné par la culture indigène et la piété des habitants, il ramènera de cette mission des portraits de statues religieuses, d’hommes, de femmes et d’enfants dans les rues, de paysages et d’architecture. Ce sont ces images qui forment l’essentiel de l’exposition. Strand photographie des églises, des Christs, des femmes avec des paniers, des châles, des enfants, des hommes avec des grands chapeaux. Des images fortement structurées, des figures emblématiques. Au village de Janitzio, dans l’île du même nom, les filets de pêcheurs accrochés à de hautes perches semblent composer un décor de théâtre…

Paul Strand, Paysage près de Saltillo, 1932 © Aperture Foundation Inc.

Le ministère lui confie ensuite la réalisation d’une série de films sur le Mexique. Il tourne alors son premier long-métrage, Redes, un docu-fiction basé sur la lutte d’un groupe d’hommes, des pêcheurs, contre une société corrompue. Les acteurs du film sont principalement les habitants du village d’Alvarado, près de Vera Cruz. Le film sort au Mexique en juin 1936 et, sous le titre The Wave, l’année suivante aux USA. Lorsque le nouveau gouvernement mexicain mis en place en 1934 avec l’élection de Lázaro Cardenas abandonne le projet de série de films, Strand décide de rentrer à New York. Il s’engage auprès de l’association de cinéastes Nykino, se consacre au cinéma politique et devient président de Frontier Film, nouveau nom de Nykino.

The film – the first (and last) of its kind – was expected to play a small part in the Government’s plan to educate millions of illiterate citizens throughout the enormous country and bring them out of their isolation. […] The picture was to be made for the Federal Department of Fine Arts, headed by composer Carlos Chávez. The producer would be Paul Strand. […] We had recruited practically all ‘actors’ from among the local fishermen, who needed to do no more than be themselves. They were splendid and loyal friends, and working with them was a joy. In addition to acting, they carried all the equipment, rowed the boats and did a multitude of other jobs, earning more money than ever before – forty-five cents per day, per man – and enjoying themselves hugely. […] I’m told that some years later the Nazis found the negative in Paris and burned it. A few prints still exist. (Fred Zinnemann –World Cinema Foundation)

En 1940, Strand publie Photographs of Mexico, un portfolio, édité en 250 exemplaires, de 20 photogravures représentatives de son travail sur le Mexique ; un exemplaire en est présenté dans l’exposition. Paul Strand passe la fin de sa vie en France, à Orgeval, où il décide de s’installer en 1951, alors que la chasse aux sorcières est lancée aux États-Unis par le sénateur McCarthy.

Surréaliste toujours

Henri Cartier-Bresson, son cadet d’une vingtaine d’années, débarque à Mexico en juillet 1934. Il fait alors partie d’une mission ethnographique envoyée pour suivre la construction d’une grande route panaméricaine. La mission s’engage mal car les financements promis par le gouvernement mexicain se font attendre. La majorité des membres de l’expédition rentre alors en France, déçus de voir le projet abandonné. Mais HCB décide de rester car « il éprouve un vrai coup de foudre pour ce pays ». Parcourant le pays avec son Leica, il se débrouille pour y survivre, se lie d’amitié avec des poètes, se passionne pour les muralistes et leurs fresques révolutionnaires, travaille pour la presse. Il expose au Palacio de Bellas Artes en mars 1935 avec le photographe mexicain Manuel Alvarez Bravo. « Au moment de partir, il se décrète à vie Français du Mexique. » Il travaille ensuite à New York avec Paul Strand et s’initie au cinéma, rejoignant lui aussi le groupe Nykino. À son retour en France, il assistera Jean Renoir sur plusieurs de ses films (La vie est à nous, Une partie de campagne) avant de partir en Espagne réaliser des documentaires sur le front espagnol.

Cartier-Bresson, 1934 © Magnum Photos - Source Slash Paris

Cartier-Bresson photographie des marchés, des cercueils, des enfants qui jouent, et à Mexico la série désormais familière des prostituées passant la tête par leurs petits guichets de bois. Ses photos du Mexique (celles des années 30, mais aussi des années 60) ont notamment été publiées dans le volume Carnets mexicains de HCB aux éditions Hazan (1998). On a dit, suggère l’éditeur, que ces photographies appartiennent à sa période surréaliste, mais tout ce qui fera plus tard sa gloire est déjà là. « En fait, la photographie surréaliste, je ne sais pas ce que c’est : pour moi le surréalisme, c’est avant tout la littérature. Mais pour la conception de l’existence, si le surréalisme c’est l’amour, la liberté, l’imagination, le pouvoir de l’inconscient, la révolte permanente, alors je n’ai jamais cessé d’être surréaliste. »

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Classique de chez classique

Sans surprise, mais magistrale, l’exposition « L’imaginaire d’après nature » (jusqu’au 13 septembre 2009 au Musée d’Art Moderne) est la reconstitution de celle qu’Henri Cartier-Bresson avait lui-même réalisée en 1978 et qui avait alors tourné pendant plusieurs années en Europe. Un exemple du regard que peut poser un artiste sur son propre travail, et une sorte de testament photographique puisque c’est alors la période où il décide d’abandonner la photo pour se consacrer au dessin.

Simiane-la-Rotonde, France, 1969 - Musée d'Art moderne de la Ville de Paris - © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Simiane-la-Rotonde, France, 1969 - Musée d'Art moderne de la Ville de Paris - © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Des images peu nombreuses (dans les 70) mais fortement représentatives. Elles sont réparties en quatre sections : après celle des premières œuvres (années 30), nous avons trois sections thématiques, HCB témoin de son temps, HCB photographe de la vie quotidienne, HCB portraitiste. Enfin l’expo est complétée par un petit film où HCB commente son travail à partir de planches contact – avec modestie : « Nous sommes des artisans ».

Il y a certes des photos très, très célèbres comme celle du pique-nique des bords de Marne ou bien celle du gamin de la rue Mouffetard, vous savez, avec un litron de rouge à chaque bras. D’autres qui le sont (un peu) moins, pour moi du moins. Ainsi une visite du général de Gaulle dans le Rouergue en 1961 : la photo représente des gens tassés sur l’escalier d’un perron, cinq mamies en fichu et blouse de satinette noire à petits dessins, et un papy en béret ; tous ont l’air sérieux et légèrement méfiant. La seule personne détendue, à côté d’eux, est un gros chien ébouriffé. Un chien regarde bien un évêque, alors pourquoi pas un général ?

J’ai été bêtement contente de voir que trois images représentaient la Grèce : une scène de rue à Sifnos, avec un escalier dans l’ombre et des maisons cycladiques bien blanches ;  un chemin de terre en Épire où un jeune garçon fait le poirier ; une rue d’Athènes où deux femmes en noir passent devant une maison ancienne à caryatides passablement décaties (maison qui existe toujours, encore plus décatie).

J’ai toujours aimé les portraits et mon jeu consiste alors à accoler à chaque personne une épithète. Voici donc :

Colette mélancolique

Irène et Frédéric Joliot-Curie sinistres (même attitude aux mains croisées, mêmes bouches aux commissures tombantes)

Faulkner sec (avec deux petits chiens secs)

Matisse magique (avec des colombes blanches)

Giacometti pluvieux

Constantin Melnikoff paisible

Alexei Brodovitch perplexe

Willy Varlin attentif

Prévert débonnaire

Braque à l’oeil noir vif et malicieux

Calder en rogne aux sourcils broussailleux

Bonnard maigre et paumé (on dirait un oiseau qui est entré par hasard dans une pièce et qui ne sait plus comment sortir)…

« Photographier, a dit Henri Cartier-Bresson, c’est dans un même instant et en une fraction de seconde reconnaître un fait et l’organisation rigoureuse de formes perçues visuellement qui expriment et signifient ce fait. C’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. C’est une façon de vivre. »

—- PS : Je me demande pourquoi le Musée d’Art Moderne ne dispose pas d’un site internet digne de ce nom. Il n’y a qu’une section minimale sur le site de la ville de Paris. J’ai cru longtemps ne pas avoir trouvé la bonne adresse jusqu’à ce que je constate que les documents papier du musée lui-même ne renvoient qu’à celle-là.

Site de la fondation Henri Cartier-Bresson (à Paris, 14e)