Immédiateté


« Le tableau dit à l’homme :
Ce que tu penses ne me regarde pas. »
Georges Perros, Dessiner ce qu’on a
envie d’écrire
, éd. Finitude

Bien probablement, des critiques, des philosophes, des écrivains, ont pensé à ça avant moi, mais je ne crois pas l’avoir jamais lu (si vous connaissez des références, dites-le moi…) Je m’explique. Il me semble qu’il y a une différence fondamentale dans la perception que nous avons de la musique, de la peinture et du texte écrit.

Pour la musique, il y a nécessairement une persistance auditive – au sens où on parle de persistance rétinienne – qui nous permet de l’apprécier dans le rapport qui existe entre les sons successifs. Pour le texte écrit, il nous faut évidemment l’acte de lecture qui est le plus souvent linéaire, en français de gauche à droite et de haut en bas de la page, mais qui peut être également fragmentaire ou aléatoire si le texte (ou notre fantaisie) s’y prête : en tout cas un processus qui s’inscrit également dans la durée.

Giorgione, La Tempête (vers 1507) - Gallerie dell'Accademia, Venise - Image Web Gallery of Art

Mais la peinture, c’est la rencontre immédiate et totale avec le tableau. Même si une observation prolongée nous conduit à nuancer notre impression première, à découvrir des détails significatifs, à connecter l’image à celle d’autres œuvres, l’essentiel reste dans l’immédiateté de la toute première appréhension, de l’ordre du choc.

PS → Voir chez Raymond Alcovère le commentaire de Philippe Sollers sur la Tempête de Giorgione.

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Deadline ou l’aiguillon de la mort


Car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille,
mais le fruit qui est au centre de tout
c’est la grande mort que chacun porte en soi.

R.M. Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort

Assurément, le thème de l’exposition Deadline[1] (au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris) suscite des réactions diverses et contrastées. On peut trouver morbide l’idée de réunir des œuvres qui n’ont de commun que l’imminence de la mort connue par leur auteur. On peut se dire aussi comme moi (enfin, comme j’essaie de le faire…) que la mort fait partie de la vie et même que sans elle la vie n’est pas complète. J’avais été très frappée par ce passage de l’autobiographie de Etty Hillesum, Une vie bouleversée[2] :

En disant « J’ai réglé mes comptes avec la vie », je veux dire : l’éventualité de la mort est intégrée à ma vie ; regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir cette vie. A l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie.

L’exposition est en effet consacrée à l’oeuvre tardive de douze artistes internationaux, disparus au cours des vingt dernières années[3]. Chacun d’eux, conscient de l’approche de la mort, a intégré dans son travail l’urgence de l’oeuvre à achever et le dépassement de soi. Ce sont : Absalon, Gilles Aillaud, James Lee Byars, Chen Zhen, Willem de Kooning, Felix Gonzalez-Torres, Hans Hartung, Jörg Immendorff, Martin Kippenberger, Robert Mapplethorpe, Joan Mitchell, Hannah Villiger. Chacun d’entre eux est présenté dans une salle différente avec une dizaine d’œuvres.

Hans Hartung, Sans titre (DR)

La prise de conscience de la proximité de la mort conditionne le rapport que nous entretenons avec l’existence. Conscients de l’approche de la mort, en raison de la vieillesse ou de la maladie, ces artistes donnent à leur production (peintures, photographies, installations, sculptures, vidéos) une intensité nouvelle qui atteint parfois une plénitude inattendue. Leur juxtaposition permet de distinguer des attitudes différentes :

– Certains artistes développent les recherches déjà élaborées auparavant : Absalon prolonge ses expérimentations autour des cellules d’habitation en réalisant des vidéos dans lesquelles il se met en scène jusqu’à la révolte. Joan Mitchell accentue le lyrisme de ses peintures par la limitation des moyens et l’allégement de la forme, avec une vigueur singulière. Willem De Kooning peint des toiles libres et épurées, renouvelant dans une économie de moyens le vocabulaire de la période précédente. Sur les thèmes du passage, de l’éphémère et de la disparition, Felix Gonzalez-Torres est représenté par des oeuvres disséminées tout au long du parcours.

– D’autres artistes changent plus radicalement de thème, de formes ou de rythmes : Gilles Aillaud, qui a souvent peint des animaux en captivité, choisit désormais le silence et se limite à quelques rares toiles représentant des oiseaux perdus dans l’immensité. Ces tableaux respirent une grande sérénité. Hans Hartung se confronte à des grands formats et renouvelle sa gamme chromatique dans une véritable explosion de couleurs lumineuses. Il est précisé qu’il a utilisé durant cette période un système de projection de la peinture conçu à partir d’une sulfateuse à vigne (j’aime bien cette idée…)

– D’autres encore donnent à voir explicitement la réalité et l’évolution tragique de leur maladie : Jörg Immendorff puise, dans la peinture de la Renaissance, la continuation de son oeuvre. Les motifs de cette peinture deviennent le fond sur lequel se déploient d’agressifs branchages. Atteint d’une maladie incurable, Chen Zhen traite du corps comme paysage, invitant à scruter les organes, les cycles de vie, dans leurs rapports aux différentes médecines. J’avoue avoir eu du mal à supporter certaines de ses œuvres, comme ce Berceau enroulé dans des lambeaux de tissus et émettant des gémissements continuels. Après avoir photographié son corps nu, Hannah Villiger tend à dissimuler ses formes décharnées sous des tissus-linceuls.

– D’autres enfin rendent la mort visible dans leurs oeuvres : en référence à la sculpture antique et aux « vanités », Robert Mapplethorpe photographie des bustes  de marbre et des crânes. L’année d’avant sa disparition, il se montre dans un autoportrait aux yeux hallucinés, le poing refermé sur une canne dont le pommeau est un crâne. Martin Kippenberger, citant Géricault, se représente dans les poses des survivants du Radeau de la Méduse. James Lee Byars matérialise un idéal d’éternité à travers la mise en scène de sa propre mort, passée au prisme magnifiant d’une obsession de l’or et de la couleur dorée.

C’est au Musée d’Art moderne jusqu’au 10 janvier 2010. On peut faire aussi une visite virtuelle.


[1] On sait que cette expression (littéralement : ligne morte, ou ligne de mort) utilisée surtout dans le travail de la presse signifie « date limite, échéance ». Rien de tel que d’avoir un deadline pour stimuler la production…

 

[2] Etty Hillesum, Une vie bouleversée, éd. du Seuil, 1995 – p 146

[3] J’utilise dans cette note le texte de présentation du musée en le remaniant et en y ajoutant des appréciations de mon cru.

La robe jaune d’Artemisia

Connaissez-vous Artemisia Gentileschi ? Peut-être que non. Eh bien c’est un peintre italien étonnant, dans la lignée du Caravage.

Artemisia Gentileschi, Judith et sa servante avec la tête d’Holopherne, vers 1625 - The Detroit Institute of Arts, USA (image Wikipedia)

 

Vivant dans la première moitié du XVIIe siècle (elle était née en 1593), elle reprend de son père Orazio, lui-même peintre et élève du Caravage, la limpide rigueur du dessin en lui ajoutant une forte accentuation dramatique. Elle rejoint son père à Londres en 1638 puis s’installe à Naples et devient ainsi un peintre de cour à succès, sous le patronage des Médicis et de Charles Ier d’Angleterre.

Remarquablement douée et aujourd’hui considérée comme l’un des premiers peintres baroques, l’un des plus accomplis de sa génération, elle s’est imposée par son art à une époque où les femmes peintres ne sont pas facilement acceptées. Elle a laissé d’elle un autoportrait d’une grande vigueur qui dénote une maîtrise consommée de son art. Sa peinture se caractérise par l’abondance des couleurs vives, la luminescence soyeuse des tissus, l’attention quasi hyper-réaliste aux détails des bijoux et des armes.

En 1916, un essai de l’historien d’art Roberto Longhi, maître de la critique italienne et grand spécialiste de Piero della Francesca, a eu le mérite de ramener l’attention de la critique sur la stature artistique d’Artemisia Gentileschi, la désignant comme « l’unique femme en Italie qui ait jamais su ce que voulait dire peinture, couleur, mélange, et autres notions essentielles… ». Mais cet éloge doit être « recadré ».

Dans son commentaire de la peinture la plus célèbre d’Artemisia, la Judith décapitant Holopherne des Offices, Longhi écrit : « Qui pourrait penser que sous un drap étudié de candeurs et d’ombres glacées dignes d’un Vermeer grandeur nature, pouvait se dérouler une boucherie aussi brutale et atroce (…) ? Mais – avons-nous envie de dire – mais cette femme est terrible ! Une femme a peint tout ça ? » et il ajoute : « qu’il n’y a ici rien de sadique, qu’au contraire, ce qui surprend, c’est l’impassibilité féroce de qui a peint tout cela et a même réussi à vérifier que le sang giclant avec violence peut orner le jet central d’un vol de gouttes sur les deux bords ! Incroyable, vous dis-je ! Et puis, s’il vous plaît, laissez à la Signora Schiattesi – c’est le nom d’épouse d’Artemisia – le temps de choisir la garde de l’épée qui doit servir à la besogne ! Enfin ne vous semble-t-il pas que l’unique mouvement de Judith est de s’écarter le plus possible pour que le sang ne lui salisse pas son tout nouveau vêtement de soie jaune ? N’oublions pas qu’il s’agit d’un habit de la maison Gentileschi, la plus fine garde-robe de soie du XVIIe européen, après Van Dyck ». (Roberto Longhi, Gentileschi père et fille, 1916)

Voilà qui semble passablement misogyne. Ici il faut noter qu’Artemisia Gentileschi est aussi un personnage emblématique pour les mouvements féministes (elle a d’ailleurs inspiré plusieurs romans et films). En effet, elle avait été à dix-huit ans victime d’un viol par un peintre collaborateur de son père, Agostino Tassi. Gentileschi père ayant porté plainte, elle dut subir de plus un procès éprouvant. Par la suite, elle réussit cependant à se reconstruire et, après s’être séparée de son mari, à mener une carrière autonome de peintre. Il est certain qu’on regarde autrement les Judith et Holopherne d’Artemisia (je dis « les » car elle a peint plusieurs tableaux autour de ce thème) quand on connaît les événements de sa vie…

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pour en savoir plus : un article de Pascale Beaudet : Artemisia Gentileschi, artiste peintre et femme libre

Une visite à Matisse en son Cateau

Comment suis-je passée si longtemps à côté de Matisse sans le voir, je ne sais pas trop. Je me suis laissée piéger par sa fausse simplicité, je le trouvais trop évident. J’avais peut-être des excuses… Comme le dit Bernard Noël : « Tout comme la réalité, la peinture de Matisse se dérobe dans sa parfaite visibilité. » (Matisse, éd. Fernand Hazan) Pourquoi en va-t-il ainsi ? « Matisse simplifie parce qu’il tire le visible vers ce qui, à travers lui, fait signe. » Mais de fait, « la ‘spontanéité’ de Matisse est la forme la plus discrète de la maîtrise. »

Matisse : Autoportrait, 1918 (image : History of Art, http://www.all-art.org/

Matisse : Autoportrait, 1918

Il m’a fallu cette visite au très beau musée Matisse du Cateau-Cambrésis, sa ville natale, pour que je me rende compte de ce que j’avais jusqu’ici manqué. Installé dans des bâtiments anciens (le palais Fénelon, ancienne résidence des archevêques de Cambrai), mais conçu avec les notions actuelles de la muséographie[1], ce musée associe avec bonheur une riche collection permanente et une exposition temporaire stimulante. Actuellement, cette dernière a pour titre Ils ont regardé Matisse et met en relation des oeuvres du peintre français avec celles d’artistes abstraits de l’après-guerre aux Etats-Unis et en Europe.

À partir de prêts exceptionnels provenant de collections publiques et privées, l’exposition montre l’assimilation du travail de Matisse par les abstraits américains, et comment en retour, à partir des années 60, cette assimilation entre en résonance avec les recherches des artistes européens et américains.

Scandé par quinze oeuvres emblématiques de Matisse, le parcours de l’exposition est composé d’une cinquantaine d’oeuvres de Jackson Pollock, Mark Rothko, Barnett Newman, Raymond Hains, Jacques Villeglé, Simon Hantaï, Ellsworth Kelly, Sam Francis, Morris Louis, Frank Stella, Claude Viallat, François Rouan, Richard Tuttle, Daniel Buren et Blinky Palermo.

museematisse_ilsontregarde-sL’exposition s’ouvre d’ailleurs sur la « Porte-fenêtre à Collioure » de Matisse (1914) qui est un tableau quasi-abstrait où l’espace de la fenêtre – permettant l’échange entre l’espace pictural et celui, concret, du spectateur – s’ouvre sur un panneau central tout noir.

« Le choix de la couleur pure oriente Matisse vers lui-même, dit encore Bernard Noël. (…) Matisse parle souvent de la couleur, mais au nom du senti et pas d’une vérité théorique ou historique. Il dit par exemple : « Les couleurs ont en elles-mêmes, indépendamment des objets qu’elles servent à exprimer, une action importante sur le sentiment de celui qui les regarde. »

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On peut voir également dans ce même musée une série d’oeuvres d’Auguste Herbin, comprenant notamment un vitrail très bien placé et mis en valeur, et une section consacrée à la donation effectuée en  2007 par Alice Tériade, la veuve du critique, éditeur d’art et collectionneur (d’origine grecque). Cette donation porte sur le contenu de la Villa Natacha, maison que le couple possédait à St-Jean-Cap-Ferrat. Elle comprend notamment la salle à manger de la villa, reconstituée à l’identique avec un vitrail et un mur de céramique dessinés par Matisse ; ainsi que des sculptures de Miró, Giacometti et Laurens, et de nombreux tableaux parmi lesquels quatre toiles de Léger, quinze huiles sur papier de Rouault, un Picasso (Tête de femme couronnée de fleurs, 1969), un Chagall (Amoureux au bouquet, 1949), un Matisse (Jeune Femme à la pelisse, fond rouge, 1944) et un portrait de Tériade par Giacometti (1960). Elle comprend également des photographies, en particulier d’Henri Cartier-Bresson montrant Tériade ou Matisse dans le jardin de la villa.

Matisse : La Maison bleue, 1906

Matisse : La Maison bleue, 1906

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Pour en revenir simplement (simplement !) à Matisse, il me semble que ce qui le caractérise le plus, c’est le plaisir que l’on a à regarder ses tableaux ; c’est une joie paisible devant la beauté. J’ai beaucoup aimé les œuvres de sa période fauve, et aussi les portraits de ses petits-enfants dessinés vers 1950 au plafond de sa chambre (à l’aide d’un fusain attaché à une canne à pêche)…

Images : site History of Art et musée Matisse


[1] Le palais Fénelon, ancien palais des archevêques de Cambrai, dont le bâtiment actuel date de 1770-1772 (après Fénelon) est dédié à la donation de Matisse, enrichie par les apports de la famille Matisse et par des acquisitions.
Le musée a totalement été rénové en 2002 par les architectes Emmanuelle et Laurent Beaudoin, qui ont conservé l’ancienne école bâtie devant et ont relié les deux bâtiments par une construction moderne.