Monet, Monet, Monet…

Monet, ce n’est qu’un oeil,
mais quel oeil !

Paul Cézanne

J’ai quelquefois du mal à aborder des expositions magistrales comme celle que le Grand Palais consacre cet automne à Claude Monet. On a l’impression qu’on connaît déjà par cœur, qu’on ne pourra plus avoir aucun plaisir de découverte : soixante ans de peinture, pilier de l’impressionnisme, fournisseur intarissable de produits dérivés pour les boutiques de musée, les calendriers et les cartes postales. Et puis ça ne se passe pas comme ça…

Alors bien sûr, les conditions ne sont pas idéales, l’affluence est énorme, même à des horaires inhabituels (pour moi le créneau de 21 h). Dans le cas de Monet, le nombre de personnes qui se pressent devant les tableaux est d’autant plus problématique que ceux-ci demandent à être regardés à une certaine distance. Par contre, il est formidable de voir « en vrai » certaines œuvres qu’on ne connaissait que par reproductions, tant les nuances sont subtiles et les lumières étonnantes. Je pense par exemple aux paysages de neige comme La Pie.

Claude Monet : La Pie (1868)

On y voit donc aussi les grandes « séries » de peintures sur un sujet unique que Monet a réalisées, les meules, les bords de Seine, la cathédrale de Rouen. En fait ce qui m’a frappée surtout, sans doute parce que l’exposition Turner du printemps dernier est encore relativement fraîche dans ma mémoire, c’est la parenté entre certaines œuvres de Monet et celles de Turner dans la manière de traiter la lumière. Ainsi l’exposition actuelle contribue à confirmer la place de Turner comme précurseur de l’impressionnisme. Monet était allé en Angleterre pour la première fois en 1870. Il avait eu l’occasion d’y admirer les œuvres de Turner, notamment des scènes de brouillard sur la Tamise à Londres. Il avait aussi rencontré, à cette occasion, le peintre américain Whistler, également influencé par Turner, avec lequel il s’était lié d’amitié.

Ce que Monet avait vu à Londres l’incita à y revenir plusieurs fois. Lors de séjours de 1899 à 1901, prolongés par son travail en atelier jusqu’en 1904, il peignit une autre série, de près d’une centaine de tableaux, sur le thème du brouillard londonien. Le Grand Palais avait d’ailleurs monté en 2004 une exposition « Turner/Whistler/Monet » afin de montrer les relations et l’évolution entre les premiers tableaux de Monet inspirés par la Tamise, en 1871, et les « séries » qu’il peignit à Londres en 1899-1901 (avec les motifs du pont de Charing Cross, du Parlement et du pont de Waterloo) à la lumière de nombreuses peintures, aquarelles et gravures de Turner et de Whistler. Une même confrontation mettait en présence des œuvres réalisées par les trois maîtres à Venise, où Monet se rendit en 1908 : les vues que ce dernier peignit alors des palais du Grand Canal et de l’île San Giorgio Maggiore évoquent directement celles de Londres exécutées quelques années auparavant…

Claude Monet : La Tamise à Westminster (1871)

Le site de l’exposition

Turner dans le vertige de la lumière


Au Grand Palais ce printemps, l’exposition « Turner et ses peintres », au titre un peu elliptique, nous vient de Londres et elle ira ensuite à Madrid. De plus en plus souvent, les grands musées nous proposent ainsi des thèmes que l’on pourrait dire de « peinture comparée ». Pour Turner, il s’agit de confronter ses (nombreuses) œuvres avec celles des grands maîtres dont il revendiquait l’influence : et d’abord celui qu’il admirait entre tous, Claude Gellée dit le Lorrain, comme lui « peintre de lumière » ; mais aussi Rembrandt, le Titien, Nicolas Poussin, Salvator Rosa… Voir côte à côte l’œuvre « mère » et celle qu’elle a inspirée révèle la profonde originalité de Turner, son incroyable modernité que renforce la juxtaposition avec ses contemporains : Constable, Gainsborough, Bonington…

J.M.W. Turner : Venise, Dogana et Santa Maria della Salute, 1843

J.L.W. Turner : Venise, Dogana et Santa Maria della Salute, 1843

Un type curieux, ce Turner, un fou de peinture comme il y en a peu, d’une remarquable précocité. Il est réputé avoir sillonné la campagne à pied pendant des heures, remplissant des carnets de croquis. Quelques éléments biographiques (adaptés du texte anglais du site WebMuseum qui propose également de nombreuses images) :

J.M.W. Turner : Autoportrait, 1798

Joseph Mallord William Turner était né à Londres en 1775. Son père était barbier. Sa mère mourut alors qu’il était encore très jeune. Le garçon reçut peu ou pas d’éducation, son père lui apprenant simplement à lire. A l’âge de treize ans, il dessinait et exposait ses travaux dans l’échoppe de son père.

Turner n’avait que quinze ans quand il eut l’honneur de voir une de ses peintures exposée à la  Royal Academy, fondée par le roi George III en 1768. Succès immédiat. A vingt ans à peine, il avait sa propre galerie et les imprimeurs achetaient avidement ses dessins pour les reproduire. En 1802, Turner devient membre de la Royal Academy. Il commence alors à voyager en Europe. Venise sera à l’origine de certaines de ses plus belles œuvres.

Avec l’âge, Turner devint de plus en plus excentrique et misanthrope. A part son père, avec qui il vécut jusqu’à la mort de celui-ci en 1804, il n’avait aucun proche. Il ne s’est jamais marié. Il ne permettait à personne de le regarder peindre. Il avait cessé de se rendre aux réunions de la Royal Academy. Il voyageait toujours seul. Il exposait encore, mais refusait souvent de vendre ses oeuvres, et quand il en vendait une, il devenait dépressif.

Sa dernière exposition eut lieu en 1850. Puis un jour Turner disparut de chez lui et fut retrouvé des mois après à Chelsea, malade et se cachant sous une autre identité. Il mourut à la fin de 1851. Turner laissait une grosse fortune devant être consacrée, suivant ses dernières volontés, à soutenir des “peintres décadents”. Il avait légué ses œuvres à l’Etat britannique.

Le paysage chez Turner est à la fois un vrai sujet (loin de l’académisme de son temps) et un alibi pour se saisir de la peinture. Il faut voir les étranges images de Venise que peint Turner, vaporeuses, évanescentes, comme si la ville allait se dissoudre dans la clarté du ciel. Le plus étonnant chez lui, à mon sens, c’est la liberté avec laquelle il s’affranchit des formes et plonge dans la couleur, faisant de ses paysages des apothéoses de lumière. Et cela plusieurs dizaines d’années avant les impressionnistes – le tableau intitulé Confluent de la Severn et de la Wye date de 1845…

J.M.W. Turner : Confluent de la Severn et de la Wye, 1845

—-

source images :

autoportrait et Venise : Wikipedia
Confluent de la Severn et de la Wye : galerie Aid’Art

A lire :

un article de Jacques-Pierre Amette

le site de la National Gallery