Actes de dévotion


Tous les amateurs de livres, lecteurs, liseurs et autres bibliomanes connaissent bien ce problème récurrent : ranger sa bibliothèque. Les livres ont une irrésistible tendance à proliférer ; les lecteurs boulimiques comme moi ont, eux, tendance à prendre de bonnes résolutions du genre « pour chaque nouveau livre qui entre ici, j’en élimine un » (sachant bien sûr qu’éliminer, en l’occurrence, ne signifiera jamais détruire ou jeter, mais donner ou vendre afin qu’un autre lecteur prenne  en charge le problème) et puis évidemment de ne pas les tenir, ce qui est le propre des bonnes résolutions.

Jolie, mais généralement très insuffisante...

Et encore quand je dis « ranger sa bibliothèque », je ne parle pas d’une pièce de mobilier unique, mais de l’ensemble formé par tous les livres qu’on possède et qui sont inévitablement répartis entre divers meubles, étagères et autres lieux plus ou moins propres à les accueillir. En ce qui me concerne, je suis prise de temps en temps par une frénésie organisationnelle qui me pousse à vouloir trouver, contre toute espérance, le système idéal permettant que tous les ouvrages soient facilement accessibles par l’exercice d’une logique imparable (rires). Et là forcément, je me heurte aux problèmes inhérents à cette quête, ceux que Georges Perec a si bien décrits dans Penser/Classer (voir un extrait de ce texte sur le site Désordre de Philippe de Jonckère) : problème d’espace, problème d’ordre. Un accroissement imprévu des livres appartenant à une catégorie quelconque – disons par exemple ceux portant sur la culture du kiwi dans le Poitou – entraîne la nécessité de déplacer ceux d’une autre catégorie – disons par exemple les romans érotiques en langue birmane, selon que le nombre des uns et des autres « colle » plus ou moins juste avec la longueur d’une planche. Sans compter qu’au cours de ce rangement, on tombe fatalement sur des livres qu’on ne se rappelait plus posséder et qu’il nous paraît soudain urgent de lire. Du coup, il y a quelques livres de plus qui traînent hors des rangements.

« Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l’illusion de l’achevé et le vertige de l’insaisissable. Au nom de l’achevé, nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’accéder d’emblée au savoir ; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard. » Georges Perec

Finalement, on est bien obligé de se rendre compte qu’il s’agit d’une entreprise aussi vaine qu’illusoire, dont le résultat sera immanquablement remis en question. Je me demande alors si les tentatives persistantes auxquelles se livre le lecteur dans le but déclaré de ranger sa bibliothèque (éventuellement accompagnées de fermes déclarations d’intention) ne sont pas simplement de sa part des actes de dévotion adressés à la déesse Lecture, actes aussi modestes et aussi peu durables que le balayage d’une chapelle.

image de L’envers du décor