« Des femmes dans le noir »

 

Longtemps, j’ai lu des romans policiers, beaucoup. Souvent, et de plus en plus à mesure que le temps passait, les auteurs étaient des femmes. À force d’en lire, c’est devenu pour moi un thème d’intérêt spécifique. Dans les années 80, j’en ai fait quelques émissions de radio (c’était sur Radio Aligre). Plus tard, j’en ai fait le livre que voici. Il a évidemment été refusé par de nombreux éditeurs – refus accompagnés de louanges, la plupart du temps, mais refus tout de même. Aujourd’hui, il a pu voir le jour grâce aux services proposés par le site d’auto-édition The Book Edition.

Durant la période 1975-2000, sur laquelle porte cette étude (focalisée sur les auteurs de langue anglaise), le nombre des auteurs femmes, dans le domaine policier, s’est fortement accru : c’est à cette époque que sont apparus, ou se sont confirmés, des noms comme P.D. James et Ruth Rendell, Frances Fyfield, Val McDermid, Minette Walters, au Royaume-Uni – et aux USA Sue Grafton, Sara Paretsky, Elizabeth George, Patricia Cornwell, Donna Leon, et bien d’autres.

 

Pendant ce quart de siècle, le contenu de leurs récits, leurs personnages, leur style d’écriture ont beaucoup évolué. L’objectif de ce livre : cerner leur spécificité, analyser comment les nouvelles venues conservent, détruisent ou subvertissent les stéréotypes du genre, ses langages et ses structures narratives. Étudier comment elles rendent compte de l’évolution sociale de la période concernée. En somme, tenter de décrire ce qu’est – ou n’est pas – une écriture féminine du roman policier à la fin du XXe siècle.

 

On peut lire sur le site de The Book Edition, en accès libre, l’introduction de ce livre (pp. 5-15)

De l’autre côté du polar (Salon, 3)

Troisième et dernier volet de ces chroniques du Salon du Livre, la table ronde du mardi 30 mars sur le thème « Le polar comme forme d’expression », animée par Hubert Artus (qui tient une très bonne rubrique livres sur Rue 89) avec quatre auteurs : Peter James[1] (UK), Camilla Läckberg (Suède), Michèle Lesbre (France) et Patricia MacDonald (USA).

Bien que je sois assez portée sur le polar (et notamment ceux écrits par des femmes…), je ne connaissais que deux des auteurs présents. J’avais lu, de Michèle Lesbre, « Que la nuit demeure » (chez Actes Sud, coll. Babel), qui m’avait bien plu, et de Patricia MacDonald, un titre qui m’échappe et qui ne m’avait pas emballée. C’était donc pour moi largement de la découverte. Une bonne partie du débat portait sur les origines anglo-saxonnes du polar et les auteurs ayant influencé les écrivains présents… Je résume.

Camilla Läckberg

Camilla Läckberg estime que les auteurs suédois ont été très inspirés par les Anglo-saxons, et surtout par les Britanniques, mais qu’ils ont aussi une touche particulière, leur évocation de la vie quotidienne, où elle voit « la clef du succès polar scandinave ». L’image de la Suède, vue en Europe comme un pays idyllique, a été brisée par le roman policier. « Mes livres sont sombres parce que je traite souvent de mes propres peurs » (par exemple les dangers menaçant les enfants). Originaire de Fjällbacka, une petite ville de la côte Ouest de la Suède (où se passent ses livres),  Camilla Läckberg voit dans les conditions de vie très dures des habitants, des pêcheurs, l’origine de « l’emprise d’une forme stricte de christianisme très sévère, où la vie est considérée comme une longue misère ». Cette mentalité lugubre qui subsiste encore constitue, pense-t-elle, un bon arrière-plan pour des histoires de meurtre…

Michèle Lesbre

Les romans de Michèle Lesbre, rappelle Hubert Artus, sont souvent axés sur une disparition qui entraîne une exploration du passé, de la mémoire collective et militante, avec un schéma mêlant plusieurs narrations . Elle-même se situe par rapport à la définition de JP Manchette : « ce n’est ni l’enquête ni l’énigme qui m’intéressent, ce n’est pas qui mais pourquoi ». Le roman noir est une littérature de crise, qui regarde le monde tel qu’il est (NDLR : on en a donc grand besoin à l’époque actuelle). Elle se réclame aussi de Simenon, pour son exploration « de la vie provinciale, des failles familiales ». De Chandler, Goodis, Thompson, Cain. Aussi Léo Malet et même Albert Simonin. Elle voit son travail actuel comme un relais pour prolonger les écrits des années 70, soit que les auteurs aient disparu (Jonquet, Pascal Garnier), soit qu’ils aient cessé d’écrire (JF Vilar). Toute une génération du néo-polar politique (Manchette, Daeninckx, Pouy, etc…), auteurs en général d’extrême-gauche, une forme continuée aujourd’hui par Dominique Manotti. Michèle Lesbre fait aussi référence à Denis Lehane, Cormac McCarthy, auteurs de livres « d’une grande force » pour éveiller la conscience sociale, montrant « les vitrines très sombres d’un possible pour un monde devenu fou ». Il s’agit toujours « des trajectoires de gens que l’Histoire a bousculés » et de voir comment ils se construisent dans ces conditions.

Patricia MacDonald au Salon du Livre 2010

Les romans de Patricia MacDonald appartiennent à l’école traditionnelle du whodunit et se situent dans l’angle resserré du cercle de famille, du couple. Hubert Artus les présente comme « un mélange d’Agatha Christie, de PD James et de Mary Higgins Clark, avec quelque chose de plus pervers ». Elle se déclare en effet passionnée par Agatha Christie lue à onze ans et intéressée « par les motivations, les tendances sociales autant que psychologiques ». Elle revendique aussi l’influence de Ruth Rendell. Pourquoi se focaliser sur l’univers familial ? Parce qu’on y trouve « la sécurité et le danger en même temps, il s’y passe parfois des choses épouvantables… »

So British : Peter James avec ses chiens Bertie et Phoebe

Peter James est à la fois romancier et réalisateur de cinéma et télé. Son originalité : allier au suspense psychologique la cocasserie, le burlesque. En outre, les enquêtes menées par son héros, le flic Roy Grace, recourent à des méthodes inhabituelles (recours au paranormal, mediums etc.) L’auteur a trouvé sa vocation dès l’enfance en lisant Conan Doyle, frappé par son talent d’observation. De plus, ajoute-t-il, il a passé son enfance à Brighton, « capitale du crime dans les années 30 » (je n’ai pas compris s’il voulait dire dans le réel ou dans la fiction…) , un environnement idéal pour devenir auteur de polars. Le paranormal, souligne Peter James, représente une partie seulement des techniques d’enquête. Ce dont l’enquêteur a besoin, c’est « d’une grande intelligence émotionnelle et d’un esprit ouvert ». Aujourd’hui la focalisation du polar s’est déplacée du lieu du crime vers le laboratoire, mais pourtant « une grande partie du travail du policier vient encore de l’instinct ».

source images

Michèle Lesbre : France 2

Peter James : son propre site

Patricia MacDonald et Camilla Läckberg : Wikipedia


[1] Assise au premier rang, j’avais une excellente vue en contre-plongée sur les chaussettes de Peter James, d’un beau vermillon. Je me suis souvenue qu’il y a bien longtemps, on avait fait grief à Édouard Balladur de porter des chaussettes rouge vif…

 

Lettres de noblesse

S’il fallait encore une preuve que le roman policier a maintenant acquis, dans le monde des lettres, une légitimité qui lui a longtemps été refusée, cela pourrait être la récente parution dans la noble collection Quarto de chez Gallimard des romans de Dashiell Hammett, dans une nouvelle traduction de Pierre Bondil et Nathalie Beunat.

Parution nécessaire, car « cette oeuvre essentielle n’était pourtant toujours pas accessible, en France, dans une traduction fidèle », indique le Magazine littéraire dans un excellent article. La nouvelle édition souhaite restituer Hammett « au plus près de son style, selon Françoise Cibiel, responsable de la collection de Gallimard qui, depuis cinq ans maintenant, tente de redonner vie à une oeuvre malmenée par le temps. Et par les tontons flingueurs de la Série Noire, où il fut publié initialement. Passés au tamis des codes de l’institution de Marcel Duhamel, les dialogues secs de Hammett se sont mués en un argot année 1940, entre la gouaille d’Arletty et le patois d’Auguste Le Breton. (…)

‘Avec une sécheresse de ton, il campe en quelques lignes une situation qui, à l’épreuve de l’argot franchouillard, ne tenait plus’, explique la traductrice Natalie Beunat qui, trois ans durant, avec Pierre Bondil, s’est immergée dans la noirceur de Hammett. En repartant des versions originales : la Série Noire coupait sauvagement dans les textes afin qu’ils ne dépassent pas les deux cent cinquante pages. Ainsi, 30 % de la Moisson rouge avait disparu et des coups de ciseaux ont rendu La Clé de verre tout bonnement incompréhensible. »

Soyons honnêtes : les auteurs de polars, et non les moindres, Raymond Chandler en tête, ont toujours considéré Hammett comme un des piliers du roman noir moderne. John Huston a porté à l’écran le Faucon maltais, dans ce qui est devenu un film mythique (1941), et Wim Wenders a fait de Hammett le personnage principal du film éponyme (1982).

Le Faucon maltais (image Allociné) - de g. à dr. : Humphrey Bogart, Mary Astor, Peter Lorre, Sydney Greenstreet

Samuel Dashiell Hammett est né le 27 mai 1894 dans le Maryland. Il travaille cinq ans comme détective privé pour le compte de l’Agence Pinkerton, puis commence à écrire des nouvelles policières au début des années 1920 pour les pulp magazines, notamment pour le plus célèbre d’entre eux : Black Mask.

Il devient très vite le chef de file d’une nouvelle école d’écriture appelée l’école des « durs à cuire » (hard-boiled). En utilisant son expérience de détective, il révolutionne la fiction policière en y ajoutant un élément novateur : la vraisemblance. Son style nerveux se reconnaît à ses phrases courtes, ses dialogues incisifs. Il introduit pour la première fois le langage de la rue et l’argot. Scénariste pour les studios à Hollywood, il partage la vie de la dramaturge Lillian Hellman durant trente ans.

Engagé politiquement aux côtés de la gauche américaine, il est convoqué deux fois devant les tribunaux pendant la période maccarthyste, en 1951 et en 1953, et condamné à six mois de prison. Hammett a publié cinq romans et plus d’une cinquantaine de nouvelles. On le considère comme le père fondateur du roman noir américain. Il meurt au Lenox Hill Hospital de New York le 10 janvier 1961. (source : Bilipo)

Hammett est également à l’honneur cet hiver à Paris à la Bibliothèque des littératures policières (Bilipo), qui lui consacre une exposition intitulée Le mystère Hammett, la naissance du roman noir (jusqu’au 27 mars 2010).

PS — A signaler également, la parution récente de l’intégrale des nouvelles de Raymond Chandler en édition Omnibus sous le titre « Les ennuis, c’est mon problème » (titre que je ne trouve pas excellent ; « Trouble is my business », ne serait-ce pas plutôt « Les ennuis, c’est mon affaire » ? ou, comme l’a suggéré Pierre Bondil, « Les ennuis, c’est mon métier » ?)

Les ennuis, c’est mon problème : L’intégrale des nouvelles

Un (autre) été grec

Voici une lecture d’été, un polar méditerranéen : Un été grec, par André Fortin. Il nous vient de Marseille, ville faste qui nous a donné beaucoup d’auteurs de polar éminents, je pense au regretté Jean-Claude Izzo, et aujourd’hui à Del Pappas. Pour moi, cette lecture aura été particulière pour deux raisons, d’abord parce qu’elle se situe dans le cadre de l’opération « Masse critique » du site Babelio (le principe : on vous offre un livre, vous en faites la critique) et ensuite en raison de mes liens de longue date avec la Grèce – je n’avais évidemment pas choisi ce titre au hasard.

TEST 2Pour en finir avec le titre, justement, l’auteur précise en exergue qu’il « fait volontairement référence à celui, presque éponyme, de Jacques Lacarrière, ce grand helléniste mais aussi amoureux de la Grèce moderne, ce qui ne va pas forcément de pair. » (Je suis d’accord.)

Le roman se présente comme un récit à la première personne, en chapitres alternés. D’un côté, un juge d’instruction – anonyme mais marseillais – qui se prépare à un paisible départ en vacances, avec femme et enfants, vers le soleil de la Grèce. Au dernier moment, un dossier dérangeant, la mort suspecte d’un adolescent retrouvé noyé dans les calanques, arrive sur son bureau, et le Juge se rend compte très vite qu’il ne pourra pas en faire abstraction, même en vacances.

De l’autre côté, en contrepoint, une histoire tragique qui s’est passée quarante ans plus tôt à Athènes. A l’aube du 21 avril 1967, Marina et Apostolos, jeunes étudiants révoltés, s’aiment fougueusement alors que les chars investissent la ville et que la junte prend le pouvoir. L’engrenage des années a fait son œuvre, les bourreaux sont morts, les illusions perdues, mais pour le Juge le doute subsiste encore… Ce n’est qu’à son retour à Marseille qu’il pourra « boucler »  l’enquête et que le lien – prévisible mais non explicite – entre les deux récits parallèles apparaîtra.

Cela se lit aisément et assez plaisamment. Du côté positif, il y a la bonne connaissance que l’auteur a de l’histoire de la Grèce contemporaine, la période du régime dit « des colonels » mais aussi les deux décennies précédentes, l’immédiat après-guerre, la guerre civile et toute leur incidence sur la politique grecque et sur la vie des gens dans ce pays. Evidemment, j’étais malicieusement à l’affût mais je n’ai pas trouve de bourde majeure : ce n’est tout de même pas bien grave si l’auteur prend le tsipouro pour un apéritif anisé (c’est du marc de raisin). Quelques détails sont improbables quand on connaît la mentalité grecque (par exemple : le fait qu’Apostolos n’ait jamais adressé la parole au taulier de la taverne où son groupe se réunit…). Mais ce n’est pas péché mortel. Une page très réussie : la confession finale d’Apostolos.

C’est sans doute hautement subjectif mais je trouve moins efficace toute la partie « française » de l’histoire, l’épouse du Juge qui me semble peu crédible, ses enfants (Jules et Jim…) totalement caricaturaux. Le problème avec le polar en général et celui-là en particulier, c’est que ce genre littéraire (n’en déplaise à quelques grincheux, c’est un genre littéraire) exige une approche réaliste des choses, et donc un niveau suffisant de crédibilité.

Pas grand-chose à dire sur le style – si ce n’est que l’auteur abuse des points d’exclamation… Au total : un livre sympathique, sans plus.

Un été grec, d’André Fortin, est publié par les  éditions Jigal.