Jodo sera toujours Jodo

 

A coup sûr Alejandro Jodorowsky, dit Jodo, ne laisse personne indifférent. Les uns le considèrent comme un fumiste (les mêmes sans doute qui disaient cela de Dali…) alors que les autres le portent aux nues. Au moins tous s’accordent sur le caractère original de sa personnalité et sur la diversité de ses talents : poète, romancier, comédien, réalisateur, scénariste de BD… sans compter son rôle de thérapeute avec la psychomagie.

 Alejandro Jodorowsky

Après plus de vingt ans, « devenu un vieux monsieur de 84 ans au beau visage de Don Quichotte apaisé », comme dit Pierre Murat, Jodo revient au cinéma avec La Danza de la realidad, adaptation de son livre éponyme (paru en français en 2004 chez Albin Michel) constituant une « autobiographie imaginaire ». Le point de départ est conforme à la réalité des choses puisqu’on se situe dans les années 1930 au Chili, à Tocopilla, petite ville située dans le Nord du pays, où l’auteur naquit en 1929 de parents juifs russes qui avaient fui les pogroms.

 

« Plutôt que de dresser un simple décor, il s’agit surtout pour le cinéaste et les siens, de réaliser une véritable ‘thérapie familiale’», écrit Émilie Combes dans un très bon et long article de L’Intermède. « Devant ou derrière la caméra, c’est une grande partie de la ‘tribu Jodorowsky’ qui s’implique. Brontis, qui avait fait ses premiers pas au cinéma à huit ans dans El Topo, incarne ici de manière saisissante son grand-père ; Alejandro endosse le rôle du narrateur, guidant son ‘Moi-enfant’ ; Axel campe le personnage mystique de Théosophe, tandis qu’Adan se charge de composer la musique. Ainsi, l’œuvre de Jodorowsky, une ‘bombe atomique mentale’ selon ses mots, lui permet d’entreprendre une forme de guérison familiale. Dans la droite lignée de la psychomagie dont il est le fondateur, thérapie consistant à guérir les problèmes de l’enfance, sa création cinématographique lui permet ici de retourner ‘à la source de [son] enfance, dans le lieu même où [il a] grandi, pour [se] réinventer. C’est une reconstruction qui part de la réalité mais permet de changer le passé.’ » Ainsi, « il réalise par la fiction cinématographique les rêves respectifs de ses parents en faisant de sa mère une cantatrice lyrique et de son père un héros national » (par sa tentative d’assassiner le dictateur Ibanez).

 Affiche

Le jeu des générations s’entrelace plus d’une fois puisque Jodo lui-même est présent à l’écran dans le rôle du narrateur ; que son fils y joue le rôle de son père ; que Sara, la mère du jeune Alejandrito dans le film, le considère comme la réincarnation de son propre père. (Ça peut sembler compliqué, mais à suivre le film, on s’y retrouve très bien !) Pour qui a vu dans le passé des films de Jodo comme La Montagne sacrée, La Danza de la realidad bénéficie d’une grande cohérence et clarté de la narration. Mais Jodorowsky n’a rien oublié de son passé surréaliste, ni d’une grande partie de ses obsessions – picturales du moins. On en voit ainsi émerger, en fait, l’origine : le désert (paysage qui entoure la ville de Tocopilla), les monstres (mutilés et infirmes résultant d’accidents du travail dans les mines), le cirque, la violence.

 

Plus encore que sur le personnage de l’enfant, le film est axé sur le parcours du père, qui entreprend un grand voyage pour aller débarrasser le pays du dictateur. Au long de péripéties que je ne vais pas détailler, et de rencontres magnifiques (comme celle du vieux palefrenier Don Aquiles, qui va se coucher vivant dans la fosse qu’il a fait creuser), Jaime (le père d’Alejandro) devient une sorte de figure christique, qui subit un véritable chemin de croix avant de connaître la rédemption et de revenir à Tocopilla rejoindre sa famille. Cet aspect de l’histoire est peut-être un peu too much, trop appuyé, mais Jodo n’a jamais fait dans la dentelle. L’ensemble reste inspiré par un message de sagesse, de sérénité, de joie (comme celle que convie le personnage du Théosophe) auquel il est difficile de résister. Et surtout le film contient des séquences superbes d’audace et de beauté, comme celle (une parmi d’autres) où la mère, pour guérir l’enfant de sa crainte de l’obscurité, lui passe le corps entièrement au cirage noir…

 

« Sentir qu’on se détache du passé, se retrouver dans un corps d’adulte, porter le fardeau des années douloureuses. Mais au cœur, garder l’enfant, comme une hostie vivante, comme un canari blanc, comme un digne diamant, comme une lucidité sans murs. Portes et fenêtres ouvertes, traversées par le vent, seulement par le vent, rien que par le vent. » Alejandro Jodorowsky (merci à Christine B. pour cette citation)

(Images Allociné)

 

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