Au bord de l’Yonne

Lisant Quignard (Les Ombres errantes), je retrouve les bords de l’Yonne :

« Au mois d’août 1999 je débarquai six caisses d’Epineuil sur la rive de l’Yonne et deux sacs postaux en jute grise qui étaient remplis de livres. Je les tirai sur la pelouse.

L’été commençait bien. Il fallait espérer qu’on ne vît personne. »

L’Yonne dont je suis originaire, comme l’était Serge Sautreau (voir la note du 5 mai : Le miroir de la pêche absolue.)

Je viens, moi, non des bords si plaisants de la rivière, mais d’une contrée plus ingrate et austère, le plateau du Gâtinais, aux confins des départements de l’Yonne et du Loiret. (J’en profite pour dire que je suis évidemment contre le projet de suppression des départements). Il m’a fallu longtemps pour descendre jusqu’aux bords de l’Yonne. En fait je crois que je n’y suis pas encore… Mais ça viendra.

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Le miroir de la pêche absolue


En abordant le livre de Serge Sautreau Après vous mon cher Goetz, je me demandais si ce personnage était Goetz von Berlichingen, et je pensais à Goethe et à Sartre. Mais je faisais fausse route. Il s’agit d’un recueil de onze nouvelles, d’une dizaine de pages chacune, la bonne longueur. A l’exception d’une seule (Le Balkanique, histoire d’un épouvantail professionnel), elles ont toutes pour thème la pêche. Alors, bien sûr, la pêche, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Mais ce qui ressort de ce livre, de cette écriture lumineuse, c’est que la pêche, c’est beaucoup plus que la pêche, et c’est autre chose que la pêche…

Car dans ces histoires courtes, qui souvent dérivent vers une sorte de réalisme magique, Sautreau instille sans en avoir l’air toute une vision du monde, dans une spiritualité légère, tendre et ironique, qui dénonce sans appuyer, qui magnifie sans boursoufler. A travers la planète, du Cantal à l’Inde, ses pêcheurs rencontrent des situations improbables et connaissent des destins transfigurés. Tout cela amené avec la plus grande simplicité. Ainsi, dans La Voie du héron, nous est passé un message de philosophie orientale en forme de fable, mais le héron cendré est bien là, et décrit avec une précision d’ornithologue. (L’auteur en profite pour donner quelques informations techniques sur la pêche à la mouche ; il les glisse discrètement dans des notes en bas de page, mais chacun sait que c’est là qu’on met les choses les plus importantes…)

La nouvelle qui donne son nom au recueil est un dialogue entre Alphonse Lombard, agriculteur franc-comtois, et son vieil ami le commissaire de police Hubert Bonnefont. Alphonse vient signaler la disparition de son compagnon de pêche, Goetz Heinrich von Stauffen (par ailleurs grand manitou de la finance internationale… tiens, tiens, on est en pleine actualité), qui a été vu marchant sur l’eau. Il faudrait les citer toutes, ces nouvelles ; je n’en mentionnerai que trois qui m’ont particulièrement ravie.

Hourra Uqbar, évidemment placée sous le signe de Jorge Luis Borges, se présente comme la lettre écrite par un pêcheur au retour d’une expédition dans la haute vallée de l’Erzeroum, en Uqbar, région située « aux confins de l’Exopotamie et de la Grande Carabagne » – on est en bonne compagnie. Uqbar, un pays où l’on apprend les méthodes subtiles de la bredouille induite et de la pêche à l’envers. Où l’on rencontre Khorbir, maître pêcheur et maître en aphorismes : mais je n’en dirai pas plus, car comme le dit Khorbir, « il faut garder le secret secret ».

Avec L’Ombre rouge, on entre dans l’étrange histoire de la création d’une espèce nouvelle de poisson, hybride, mystérieuse. L’Ombre rouge, un salmonidé géant, détenteur d’obscurs savoirs, fascine son géniteur, faisant de lui « un disciple au souffle coupé, un adorateur saisi de crainte et de silence ». Le narrateur, qui a appris son existence par une lettre de ce savant pisciculteur devenu une sorte d’apprenti sorcier, sera amené à prendre le relais…

Enfin, Le Duvet noir met en scène un érudit, Herbert Yarmolins, « professeur d’épistémologie aléatoire au Collège de France », qui voit soudain les caractères d’imprimerie de ses livres se glisser hors des volumes et former au seuil de sa porte « un nuage de poussières noirâtres ». Au terme de son parcours, et à la suite d’une révélation reçue en rêve, il invente un moyen de « transfigurer la mort des signes » : il va les utiliser pour « monter » des mouches à pêcher, et cela sur la base de l’alphabet ésotérique de la Kabbale selon Raymond Abellio.

Un fleuve pour y pêcher : l'Adour

Le livre est paru, ainsi que plusieurs autres titres du même auteur, aux éditions de L’Atelier des Brisants (2001). On peut lire aussi son Rêve de la pêche publié chez Plon (1988). Serge Sautreau est mort il y a quelques semaines à peine, en mars 2010. On trouvera en ligne un article de Claude Chambard, à l’occasion de sa disparition ; un autre du site Poezibao ; un hommage du comité du NPA de la Nièvre, dont il faisait partie.

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PS du 25 novembre 2010

A signaler également, un article de Yves Buin, paru dans les Lettres Françaises n° 71 (supplément à l’Humanité du 15 mai 2010) sous le titre « Serge Sautreau, la ferveur du style ». Après avoir retracé les principaux axes selon lesquels s’était déployée l’écriture de Sautreau, il mentionne  Le Rêve de la pêche comme « peut-être son meilleur livre, lyrique et métaphysique », et conclut : « Nul doute qu’il apparaîtra avec le temps – et désormais il conjugue l’éternité – comme l’un des plus importants poètes de sa génération, au verbe parfait, emblématique d’un bonheur d’écrire sans rien qui le démentit. »

On peut lire cet article en ligne ici.