Théorie de la narrature

J’ai toujours aimé les mots-valises qui permettent de combiner deux notions grâce à leur homonymie relative. C’est pourquoi j’ai été ravie quand, au fil d’une phrase que j’écrivais sur le sentiment de la nature qu’exprimait un narrateur, m’est venu le mot de narrature.

Qu’est-ce que la narrature ? A l’évidence, il s’agit d’une narration (selon le TLF : Récit développé dans une oeuvre littéraire ; exposé détaillé de la suite de faits et d’actions constituant l’intrigue) se rapportant à la nature (selon le TLF : Milieu terrestre particulier, défini par le relief, le sol, le climat, l’eau, la végétation). A l’école de la narrature se rattachent donc les écrivains de terroir, les Pourrat, les Pergaud – auquel Pierre Assouline a récemment rendu hommage – Genevoix, Giono, Bosco et bien d’autres… Des Canadiens… Des Suisses : Ramuz, Chappaz… Et il faut y inclure aussi le grand D.H. Thoreau, auteur de Walden, précurseur des écologistes ; et puis des gens comme Kenneth White ou encore les écrivains dits « du Montana », McGuane, Jim Harrison, Rick Bass…

Je lance ce mot dans le domaine public, n’ayant aucune envie de conserver sur lui une quelconque exclusivité. Naturellement.

(Image : paysage d’Auvergne, photo de l’auteur, qui ne se souvient plus de quelle rivière il s’agit…)

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Les cinquante ans de Bison Ravi

Boris Vian à Saint-Tropez vers 1956 - © DR - Archive Cohérie Boris

Boris Vian à Saint-Tropez vers 1956 - © DR - Archive Cohérie Boris

Boris Vian n’a jamais eu cet âge canonique, puisqu’il est mort avant d’avoir atteint les quarante, comme il l’avait toujours prédit. En France comme ailleurs, on n’aime rien tant que célébrer un écrivain de manière forcenée avant ou après son cinquantenaire, ou centenaire, quitte à l’oublier plus confortablement avant et après. Vian n’échappe pas à cette célébration convenue qui l’aurait sûrement bien fait ricaner.

Car on le présente souvent comme un aimable fantaisiste, un doux rêveur, un joyeux plaisantin, toutes choses qu’il était sans doute, mais ce serait passer à côté d’une dimension essentielle de sa personnalité et de son œuvre que d’ignorer la noirceur de sa vision de l’humanité. Noirceur qui apparaît en filigrane derrière les amusements, certes fort agréables, auxquels il nous convie. Il n’y a qu’à lire par exemple son roman L’Arrache-cœur, ou bien les magnifiques nouvelles du recueil Les Fourmis. On dit que l’humour est la politesse du désespoir ; à cette enseigne, Boris Vian est assurément quelqu’un de très poli.

J’ai beaucoup aimé Vian dans ma lointaine jeunesse, je m’en suis un peu éloignée depuis, pour des raisons que je connais plus ou moins bien. Je lui conserve une affection un peu triste, comme pour un ami perdu de vue. Je le relirai peut-être. Ce serait bien qu’un théâtre puisse monter sa pièce Les Bâtisseurs d’empire. En attendant, parmi toutes les parutions consacrées à l’auteur du Déserteur, voici un volume de la très très bonne collection Découvertes chez Gallimard (ci-dessous) ; on annonce la publication d’une numéro spécial de la revue Europe en septembre 2009 ; et on retrouve toutes les manifestations de ce cinquantenaire sur un blog « dédié », comme on dit maintenant de manière intransitive.

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Beaucoup de ressources documentaires aussi sur le site Le petit cahier du grand Boris Vian, qui propose notamment les contributions de BV au Collège de Pataphysique.

Nous autres hommes du 21e siècle

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Le lendemain, samedi 6 juin, je suis retournée au Point Ephémère (toujours dans le cadre de Paris en toutes lettres) pour y assister à une lecture de Nous autres, de Stéphane Audeguy par Michel Vuillermoz, en présence de l’auteur.


Nous autres
est le troisième roman de Stéphane Audeguy, qui a déjà publié deux livres aussi différents que remarquables, La Théorie des Nuages (roman céleste) et Fils unique, mémoires apocryphes du frère aîné de Jean-Jacques Rousseau, François.

La présentation de Nous autres par l’éditeur (c’est Gallimard), sur son site, est plus que brève : « De retour dans sa chambre d’hôtel, Pierre ouvre au hasard un guide touristique. Il apprend que le mot safari signifie voyage. C’est ainsi que les choses commencent. L’action de ce roman se passe au Kenya, c’est-à-dire partout. » Sans doute de la même manière que la scène d’Ubu se situait « en Pologne, c’est-à-dire nulle part » : comme quoi, quelquefois, les termes opposés signifient la même chose.

Le résumé de Bibliosurf est plus précis :

« Lorsque le narrateur apprend que son père, qu’il n’avait jamais vu, vient de mourir au Kenya, il n’imagine pas dans quelles pérégrinations il va se trouver engagé.
D’abord, ce père inconnu avait choisi non seulement de s’expatrier dans ce pays improbable, fabriqué de toutes pièces à la fin du XIXe siècle, mais encore de s’installer à Kibera, le plus grand bidonville d’Afrique de l’Est, à quelques kilomètres seulement du centre de la capitale. Ensuite, le fils découvre bien vite qu’il lui sera très difficile de respecter la dernière volonté du défunt, être inhumé en terre kenyane : les Kenyans refusent la sépulture à un Blanc.
Voilà donc le duo improbable d’un père mort et d’un fils explorateur malgré lui, lancés dans une traversée du pays à la recherche d’un lieu où il sera possible d’abandonner le corps aux bêtes sauvages… »

Interrogé dans Libération sur son choix du Kenya, Audeguy répond :

« J’ai choisi le Kenya d’abord par intuition, et ensuite par nécessité. La nécessité c’est que je voulais aller sur le Rif. Une vallée qui fait 4000 km de long, dont beaucoup d’endroits sont inaccessibles pour des raisons géopolitiques comme par exemple le Soudan. Je voulais choisir un pays qui soit partie intégrante de la mondialisation, sans conflit ethnique binaire, qui permette de parler d’une Afrique autre que le Sierra Leone ou du Rwanda. Le Kenya est certainement un des pays d’Afrique qui a l’Histoire la plus complexe et qui est arrivé à gérer relativement bien les conflits ethniques. Ça permet de faire un roman sur l’Afrique, où n’apparaisse ni le mot « sida », ni le mot « machette ».

Lecture. (Par la fenêtre, au-delà du canal, je vois une grande affiche annonçant un concert de Leonard Cohen ; c’est pour le 7 juillet.)
Déception des touristes à la vue de leur premier guépard. Visite du héros à la morgue de Nairobi. Evocation du port de Mombasa et du chantier de construction du chemin de fer, sans doute au début du 20e siècle. Réception d’un grand paléontologue à l’Alliance française. « Le dégoût d’être un homme ».

Stéphane Audeguy photographié par C. Hélie - source : Libération

Stéphane Audeguy photographié par C. Hélie - source : Libération

Quelques échanges avec Stéphane Audeguy après la lecture. Pourquoi des sujets aussi divers ? Il avoue un grand éloignement pour tout ce qui pourrait ressembler à l’autofiction, mais de l’intérêt pour notre époque : « J’ai une grande curiosité pour maintenant… pour voir ce que ça va donner ». Il aime les digressions – ce que Diderot, dit-il, appelait rhapsodies – et les « quasi-objets » (trains, nuages…) qui servent de support à son écriture. La tonalité de ce troisème livre serait-elle plus sombre ? Non, pas vraiment, car déjà dans la Théorie des Nuages, on avait toute la barbarie du 20e siècle avec la bombe d’Hiroshima… Il évoque les rites funéraires des Kenyans – à l’origine ils n’enterraient pas leurs morts mais les exposaient aux vautours …

« Nous » : au nom de qui le discours narratif est-il tenu ? « La culture c’est le nous – un collectif dans lequel on est pris – mais ça peut englober aussi les animaux, les volcans, les pierres. »

Kerouac étranger à sa propre langue

     Jack Kerouac vu par le photographe Tom Palumbo, vers 1956. Image Wikimedia Commons.

Jack Kerouac vu par le photographe Tom Palumbo, vers 1956. Image Wikimedia Commons.

Jack Kerouac, emblème de la Beat Generation, auteur à redécouvrir. C’était le propos de la présentation faite par Bernard Comment, vendredi 5 juin, au Point éphémère (quai de Valmy) dans le cadre du nouveau festival « Paris en toutes lettres ».

La plupart d’entre nous, si nous avons lu Kerouac, le connaissent par l’ « épouvantable traduction française » (selon les termes de Bernard Comment) de son roman le plus célèbre, Sur la route, version française qui a considérablement « affadi le texte ». Mais on nous promet bientôt une traduction de la première version que Kerouac avait élaborée de ce livre : un tapuscrit sur des feuilles de papier japonais collées bout à bout, sans paragraphes ni chapitres – mais avec beaucoup de tirets…

Bernard Comment évoque sa rencontre à Bordeaux avec Bernard Wallet (fondateur des éditions Verticales) et leur aveu d’une admiration commune pour Kerouac, « fondateur d’une nouvelle prose » basée sur les assonances, les allitérations, les paronomases, les onomatopées. Il y a toujours chez lui « priorité de l’écoute sur le récit ». La position de Kerouac est « décalée dans la langue et la culture américaines ». La raison de cette distance se situant dans son écoute de la langue anglaise pendant son enfance, alors que sa langue maternelle était le français. Grand lecteur, doté d’une mémoire phénoménale (il est censé avoir mémorisé tout Shakespeare), son modèle était Joseph Conrad : quelqu’un qui, lui aussi, a changé de langue pour plonger dans l’écriture.

Le tapuscrit de Sur la route. Source : http://ny-ca.net/home.aspx/

Le tapuscrit de Sur la route. Source : http://ny-ca.net/home.aspx/

Jack Kerouac était né Jean-Louis Kerouac, en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille de Canadiens français. Origine qui aura une influence déterminante sur sa vie et son œuvre, avec cette minorité francophone, avec un père alcoolique et athée, une mère « bigote, écrasante », un frère aîné – Gérard – atteint d’une maladie cardiaque, condamné et mort à 9 ans (d’où un sentiment permanent de culpabilité du petit frère). Kerouac écrit en décembre 1950 dans une lettre à son ami Neal Cassady, à propos de son frère : « je sais maintenant que je l’ai imité tout au long de mon existence ».

Le sport va lui servir de tremplin d’ascension sociale, c’est son excellence au football américain qui lui permet de s’inscrire à Columbia University (contre l’avis de sa famille). New York est pour lui un lieu de libération puis c’est l’ouverture vers l’Ouest, l’immensité américaine, « échappant à la mère et au fantôme du frère ».

Dès la fin des années 40, un texte écrit à quatre mains avec William Burroughs (Et les hippopotames ont été ébouillantés dans leurs cuves…) témoigne de son choix d’écrire hors de sa langue maternelle (Bernard Comment cite Proust, que Kerouac avait lu en français : « Il faut se départir du côté de la mère »). Mais il reste très empreint du catholicisme de son enfance, malgré ses tentatives pour s’en affranchir (par exemple, le nom du héros de Sur la route est Sal(vatore) Paradise).

Sa période d’errance le conduit jusqu’au Mexique où il écrit le cycle de poèmes Mexico City Blues et le roman Tristessa, « magnifique histoire d’amour avec une prostituée mexicaine ». Son premier voyage (heureux) en Europe a lieu en 1957 ; il retrouve à Tanger Allen Ginsberg et Burroughs (en train d’écrire le Festin Nu, dont Kerouac lui suggère le titre).

L’année 1957 est aussi celle de la publication de Sur la route –  « un succès fracassant qui l’écrase complètement ». Il fait un séjour « calamiteux » en Californie, à Big Sur, en 1959 : « c’est la fin de l’échappée, le destin le rattrape ». Il revient au bercail, s’installe en Floride avec sa mère, sombre dans l’alcool.

Kerouac retourne en 1965 à Paris et se rend en Bretagne pour faire des recherches sur ses racines bretonnes, mais c’est un séjour catastrophique (dont il fait le récit dans Satori à Paris). Il meurt en 1969 en Floride, à l’âge de 47 ans. Sa pierre tombale porte son nom d’enfant : Ti-Jean Kerouac.

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Voir aussi : l’exposition de 2007 à la New York Public Library pour le cinquantenaire de Sur la route.

NB : Sauf indication contraire, les passages entre guillemets citent les propos de Bernard Comment.

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Mise à jour du 15 juin 09, 12:38

Je lis dans le journal anglais  The Independent que Kerouac figure dans trois films, pas moins, qui se trouvent à divers stades d’élaboration.

On the Road (Sur la route) est en cours d’adaptation par les réalisateurs de Carnets de voyage (Diarios de motocicleta), Walter Salles et Jose Riveras ;  le film est produit par Francis Ford Coppola.

Kerouac apparaîtra également dans Howl, un film avec James Franco et Alan Alda, au sujet du procès pour obscénité intenté en 1957 à l’éditeur d’Allen  Ginsberg pour son poème du même titre .

Et il est question aussi d’un film sur Lucien Carr, l’ami commun qui a fait se rencontrer Kerouac, Ginsberg et Burroughs, et sur le meurtre commis par Carr en 1944.

PS du 19 juin 2010

Parutions de Jack Kerouac : Livre des esquisses, traduction de Lucien Suel, éditions La Table Ronde & Sur la route, le rouleau original, traduction de Josée Kamoun, éditions Gallimard.

Voir article sur le site Remue.net.