Couleur du temps

Comme il est agréable d’écouter des gens dont l’érudition s’habille de générosité et d’humour… et Michel Pastoureau est de ceux-là. J’étais l’autre jour à la BNF (un exploit compte tenu de la météo, traverser l’esplanade ressemble à une expédition dans la toundra) où il intervenait dans le cadre du cycle « Les cinq sens » organisé en écho à l’exposition Casanova, la passion de la liberté et pour saluer cette figure de « jouisseur » (dixit la BNF). Un débat consacré cette fois à la vue et particulièrement à la couleur, animé par Frédéric Manfrin, le commissaire de l’exposition, et auquel prenait part également le créateur de mode Jean-Charles de Castelbajac.

Watteau : A l'enseigne de Gersaint (détail) - 1720

Pour parler couleur, Michel Pastoureau qui a beaucoup travaillé et publié sur ce sujet (voir par exemple la bibliographie disponible sur le site du CRDP Basse-Normandie) était assurément à son aise. Il sait à merveille entrelacer les éléments techniques, historiques et sociaux qui font évoluer les modes et les pratiques. L’époque de Casanova constitue sous ce rapport une période importante de mutation. Après deux siècles très sombres, « tout s’éclaircit et les tons pastels sont les emblèmes colorés du siècle des Lumières. » Newton découvre la de la décomposition prismatique de la lumière et le spectre des couleurs ; à la même époque, se diffuse la théorie des couleurs primaires et de leurs combinaisons ; parallèlement, la teinturerie fait de grands progrès techniques, ce qui permet d’élargir la palette des couleurs disponibles et de mieux maîtriser leur application. Soit dit en passant, explique Michel Pastoureau, c’est à ce moment que l’on recourt à des importations massives d’indigo : cultivé dans les pays du Nouveau Monde par des esclaves, il revenait moins cher, même compte tenu du transport, que la guède européenne qui avait fait la fortune de l’industrie du pastel à Toulouse (décidément, rien de nouveau sous le soleil, NDLR).

La culture de l'indigo

On en sait beaucoup plus sur l’habillement des gens au 18e siècle que dans les siècles précédents car on dispose de documents beaucoup plus nombreux : inventaires de garde-robes, etc. Il n’y a guère de différenciation entre hommes et femmes sous le rapport de la couleur (que l’on songe à tous ces petits marquis en pourpoint rose, bleu ciel ou jaune paille), davantage selon la classe sociale – pour disposer de teintures stables, il faut en avoir les moyens. Le vert (absent des trois couleurs primaires) est curieusement dévalorisé au 18e siècle ; il n’est guère utilisé ni pour le vêtement, ni pour l’ameublement. Il aura sa revanche sous le 1er Empire et la Restauration. C’est au même moment que « la nature devient verte » en étant plus souvent associée à la végétation : auparavant, la notion de nature appelait plutôt celle des quatre éléments. L’association nature/couleur verte allait s’avérer durable…

Merveilleuses vues par le caricaturiste anglais Cruikshank, 1799

Jean-Charles de Castelbajac donne la réplique en évoquant le pouvoir provocateur des couleurs, le noir du rock and roll (« c’est celui des pirates ! » répond Pastoureau) ou les costumes fluo des Sex Pistols. Comme la mode recycle, indéfiniment, les temps passés, on voit bien que les costumes des Incroyables et Merveilleuses du Directoire ont été la source d’inspiration de la mode anglaise des années 1960 et de son pied-de-nez à l’ordre moral. Un échange s’ensuit où l’historien convoque la symbolique de l’héraldique et du blason, le couturier celle des drapeaux dont il fait collection…

Selon Balthazar Castiglione (ici portraituré par Raphaël), passé un certain âge, un homme ne doit s'habiller qu'en noir. Dixit Castelbajac.

Une dernière information. Les enquêtes d’opinion, depuis une centaine d’années (on a apparemment interrogé les gens dès le début de ces enquêtes sur leurs préférences en matière de couleurs), montrent que pour la moitié des personnes interrogées, le bleu est la couleur favorite et cela, indépendamment du sexe, de l’âge ou de la classe sociale. (Mais moi, je préfère le rouge.) Une donnée curieusement stable à travers tous les bouleversements qu’a pu connaître l’Occident depuis les années 1910…

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Images Wikipedia ; sauf culture de l’indigo = site Voyages virtuels

PS : à visiter, le site Pourpre.com, tout sur la couleur – Ce site propose notamment un dictionnaire de 522 noms de couleurs et un ensemble d’outils en ligne pour manipuler les couleurs.

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Casanova créateur de son propre mythe


 Ma vie est ma matière,
ma matière est ma vie

Casanova, Histoire de ma vie

 

Il ne fait aucun doute que Casanova, citoyen vénitien, mais écrivain français par la langue, fait partie de cette génération des pères fondateurs de l’autobiographie moderne, qui a fleuri dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Et c’est bien là un des aspects particuliers de sa personnalité que l’exposition Casanova, la passion de la liberté, proposée actuellement à la Bibliothèque nationale de France, entend nous montrer.

Elle prend en effet pour fil conducteur le manuscrit original de l’Histoire de ma Vie, acquis en 2010 à grands frais – mais grâce à la générosité d’un mécène – par la BnF. Suivant un ordre globalement chronologique, qui est bien celui du récit (à part deux salles consacrées au goût du jeu et aux voyages), chaque séquence s’appuie sur plusieurs pages du manuscrit, classé trésor national. Dès la première salle, on peut aisément déchiffrer ces lignes de la préface : « Mon histoire, devant commencer par le fait le plus reculé que ma mémoire puisse me rappeler, commencera à mon âge de huit ans et quatre mois »…

Aisément, car l’écriture de Casanova est régulière, fluide et semble couler avec aisance. Au fil des pages, très peu de ratures, ni notes ni ajouts dans les marges. Ce qui me fait penser – et qui sera confirmé – que ce manuscrit définitif a été précédé de brouillons. On sait qu’il a en a entrepris l’écriture en 1789 au château de Dux en Bohême, où il avait été engagé comme bibliothécaire du comte de Waldstein. Il avait déjà publié en 1787 le récit d’un épisode bien connu de son existence, Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise qu’on appelle les Plombs.

« L’idée d’écrire son autobiographie a dû germer assez tôt dans l’esprit de Casanova ; il mentionne régulièrement son habitude de noter le soir les événements marquants de la journée », remarque Dirk van der Cruysse. Le Vénitien avait également coutume de raconter sa vie oralement, parfois pendant des heures entières, ce dont témoignent tous les témoins de sa vie. Il le fit ensuite par écrit « non pas par ambition littéraire ou vantardise dogmatique, par repentir ou par une rage de confession tournant à l’exhibitionnisme, [mais] comme un vétéran, à une table d’auberge, la pipe à la bouche, [qui] régale ses auditeurs sans préjugés de quelques aventures salées et même poivrées », note Stefan Zweig dans Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï.

Venise au temps de Casanova : le Grand Canal, par Canaletto

Casanova puise ses souvenirs dans des petits carnets qu’il nomme ses « capitulaires », ainsi que dans ses lettres et documents qu’il conserve dans ses malles. Ceux-ci ne sont pas parvenus jusqu’à notre époque, et même ses brouillons sont rares, aujourd’hui conservés aux archives d’État de Prague. Casanova écrit de manière méthodique, chaque chapitre répondant à un plan précis. Il dresse des listes de noms, avec parfois de courts commentaires. Marie-Laure Prévost, commissaire de l’exposition, signale que « l’une de ces listes, sur trois colonnes, donne l’impression d’une distribution de rôles en tête d’une pièce de théâtre, quelques mots complétant l’ensemble, comme pour camper la scène ou situer tel acteur dans le temps et dans l’espace. »

Jean-Marc Nattier : Portrait de Manon Balletti, 1757

Chaque salle s’agrémente d’une saynète en ombres chinoises. Une belle scénographie révèle, entre des murs peints d’un violet foncé épiscopal, des objets et images d’époque – comme le superbe plan de Venise de Lodovico Ughi, tracé vers 1729 – et de nombreux tableaux de Guardi, Canaletto, Longhi, Billa, ainsi que du frère de Casanova, Francesco, qui était peintre. Pour la période parisienne, ce sont des tableaux de Nattier : Madame Henriette de France jouant de la viole de basse et ce Portrait de Manon Balletti, une ravissante jeune fille aux joues roses, actrice qui fut l’une des amantes du beau Giacomo.

L’exposition fait également place aux rencontres de personnages célèbres faites par Casanova durant ses séjours à Paris, essentiellement de 1750 à 1752 et de 1757 à 1759, et elles sont nombreuses : Voltaire, d’Alembert, Crébillon, Farinelli (le castrat), Madame de Pompadour, Fontenelle, Choiseul, le Chevalier d’Éon, Cagliostro, le comte de Saint-Germain… Mais il n’apprécie guère Jean-Jacques Rousseau, auquel il rend visite à Montmorency en compagnie de son amie, la vieille marquise d’Urfé : « Nous trouvâmes un homme d’un maintien simple et modeste, qui raisonnait juste, mais qui ne se distinguait au reste ni par sa personne ni par son esprit. »

A travers toutes ces évocations, on parvient à un portrait beaucoup plus nuancé que l’image traditionnelle de Casanova, souvent limitée à son profil de séducteur et d’aventurier. « On croit savoir qui est Casanova. On se trompe », affirme Philippe Sollers dans son Casanova l’admirable. Pour lui, le Vénitien est avant tout un écrivain. « On ne veut surtout pas qu’il ait lui-même écrit sa vie, ni qu’elle soit magnifiquement lisible ».

Il n’y a d’ailleurs pas si longtemps que la critique a commencé à s’intéresser à son discours autobiographique en tant que tel et non pas seulement à l’historicité des faits qu’il rapportait. Il y a assurément beaucoup à gagner de ce côté, à la lecture de celui qui, lui aussi, a prétendu se peindre « dans toute la vérité de la nature » : « Pour captiver le suffrage de tout le monde, j’ai cru de devoir me montrer avec toutes mes faiblesses, tel que je me suis trouvé moi-même, en parvenant par là à me connaître ; j’ai reconnu dans mon épouvantable situation mes égarements, et j’ai trouvé des raisons pour me les pardonner ; ayant besoin de la même indulgence de la part de ceux qui me liront, je n’ai rien voulu leur cacher, car je préfère un jugement fondé sur la vérité, et qui me condamne, à un qui pourrait m’être favorable fondé sur le faux. »

Portrait de Casanova, gravure de Christian Friedrich Boetius d’après Anton Raphael Mengs, vers 1760

Casanova, la passion de la liberté
Bibliothèque nationale de France
(site François Mitterrand)
jusqu’au 19 février 2012
Exposition virtuelle

Images BnF et Wikipedia

PS le 24/12/11 : Pas lu mais qui semble intéressant : Lydia Flem, Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes, aux éditions du Seuil.

Glorifications multiples de Casanova

Le manuscrit des mémoires de Casanova est récemment entré dans les collections de notre Bibliothèque Nationale. On a pu voir il y a quelques semaines sur France 5 le président de la BnF, Bruno Racine, commenter cet événement et annoncer la parution – d’ici environ trois ans – d’une nouvelle édition de ce texte dans la Pléïade. (Voir aussi sur le site consacré à Philippe Sollers, Pileface.)

En 1789, Casanova entame la rédaction de ses mémoires, intitulées Histoire de ma vie. Après sa mort en 1798, le manuscrit est légué à son neveu, puis confié en 1821 à l’éditeur Brockhaus de Leipzig. De nombreuses éditions du texte voient ensuite le jour, mais il faut attendre les années 1960 pour qu’une édition intégrale soit publiée en français.

La mise en ligne du manuscrit dans la bibliothèque numérique Gallica constitue une nouvelle étape…

Le personnage de Giacomo Casanova a inspiré de nombreux auteurs pour des textes de fiction : Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Pierre Kast et bien d’autres. L’écrivain hongrois Sándor Márai a tiré de l’épisode qui suit l’évasion des Plombs de Venise la matière de son roman La Conversation de Bolzano. A mon tour j’ai rédigé un commentaire de ce livre, accueilli par la Revue des Ressources.

Source images : manuscrit du site Pileface, couverture du livre de chez Amazon.