Dans la nuit des bibliothèques

Les livres ont les mêmes ennemis
que l’homme : le feu, l’humide, les bêtes,
le temps ;  et leur propre contenu.
(Paul Valéry)

 

Superbe et austère, la Bibliothèque Administrative de la Ville de Paris accueillait jeudi 7 octobre l’écrivain canado-argentin Alberto Manguel pour une conférence sur le thème de « la bibliothèque idéale ». La BAVP qui est située au 5e étage de l’Hôtel de Ville, sous les toits, a rouvert depuis quelques semaines après travaux.

Conçue par l’architecte Édouard Deperthes, elle offre l’un des meilleurs exemples d’architecture de bibliothèque de la fin du 19e siècle. D’une superficie de 600 m², elle reçoit la lumière naturelle par des panneaux de verre situés à 9,60 m de hauteur. Inscrite avec son mobilier d’origine (tables, chaises, luminaires) à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques, elle a fait l’objet d’une 1e restauration complète en 1993. (source Mairie de Paris)

Le texte qui suit est librement inspiré des paroles prononcées par Alberto Manguel.
Vaine illusion : il n’existe pas de bibliothèque idéale. Toute bibliothèque doit avoir un ordre, mais (bibliothécaires, n’écoutez pas…) pas nécessairement structuré de façon logique.

Deux monuments nous définissent en tant qu’ « animaux lecteurs » : la Tour de Babel et la Bibliothèque d’Alexandrie. Toute bibliothèque représente le rappel de ces deux aspirations irréalisables, rassembler toutes les langues et tous les livres.

A propos de la Bibliothèque d’Alexandrie, Manguel rappelle la Lettre d’Aristée sur origines – dans laquelle le pharaon Ptolémée, fondateur de la bibliothèque, écrit à tous les rois pour qu’ils lui envoient tous les livres. Aujourd’hui le temps a amplifié notre ambition : la bibliothèque du Congrès, à Washington, reçoit un million de volumes par an…

La Bibliothèque d’Alexandrie témoignait de l’infinie variété de l’univers et de l’ordre secret de cette variété. L’architecture tacite de cette bibliothèque continue à hanter nos rêves de bibliothèque idéale. « On enrage de ne pouvoir dire à quoi elle ressemblait… » On n’en retrouve en effet aucune description chez les chroniqueurs, pas même Strabon. En outre, elle a entièrement disparu (fin 7e siècle), et on ne sait rien de sûr des circonstances de cette disparition.

Les sources sont extrêmement limitées et les positions des historiens tout aussi tranchées les unes que les autres. La seule certitude est qu’aucune trace matérielle de la bibliothèque d’Alexandrie n’a été, à ce jour, identifiée ou retrouvée. L’absence d’élément matériel met donc les chercheurs dans l’impossibilité de valider, infirmer ou corroborer les dires des sources qui, au fil du temps, ont pu être manipulées, incomprises ou interprétées (dans un sens ou un autre). (Wikipedia)

Tout ce qu’on sait encore, ce sont ses raisons d’être, cette quête d’immortalité – pour aussi longtemps qu’il y aura des lecteurs. Chaque lecteur existe afin d’assurer à un livre une modeste immortalité. Chaque lecture est la première.

 

Alberto Manguel en 2008 à Montréal

 

Aujourd’hui le Web, la Toile comme dit Manguel (en bon Canadien qui ne parle pas franglais), est notre équivalent de la mare incognitum des Anciens… trop vaste pour notre entendement (et on tend à confondre l’incompréhensible avec l’éternel), volatile comme la mer (70 % des données ont une durée de vie inférieure à 4 mois) et entraînant le besoin de bonnes cartes de navigation. Sa grande vertu, son pouvoir constant d’actualisation, nous plonge dans un présent continu – ce qui, au Moyen Age, constituait une bonne définition de l’enfer.

Jorge Luis Borges (dont Alberto Manguel fut le secrétaire) a imaginé la bibliothèque illimitée comprenant non seulement tous les livres existants, mais aussi tous les livres possibles – mais elle existe déjà et ça s’appelle le monde.

Le texte électronique peut accompagner le livre papier sans l’exclure : « l’imagination humaine n’est pas monogame ». La rivalité entre le livre papier et le livre électronique est artificielle et fomentée par des entreprises commerciales qui y trouvent leur intérêt.

Les bibliothèques sont la preuve de notre foi dans un ordre universel – ce cosmos chargé de sens et fait de mots, « chaotiquement cohérent », mais aucune bibliothèque ne peut créer un vrai monde. Ce qu’elle nous offre, c’est toujours une image du monde réel, avec la mémoire de quelque chose dont un conte a pu susciter l’intuition.

Alberto Manguel a ensuite prononcé une diatribe contre la puissance du monde financier, constatant que nous faisons seulement semblant de soutenir les institutions culturelles ; qu’il s’avère urgent de chasser les marchands du Temple, et de lutter contre ceux qui se demandent à quoi sert de lire la Princesse de Clèves… A l’opposé, il évoque le « biblio-âne », équivalent du bibliobus en Colombie, qui va porter la lecture aux villages les plus démunis.

Manguel dit avoir tiré de son propre livre La Bibliothèque, la nuit une partie de la matière de cette conférence. Lui-même possède une bibliothèque de 35 000 ouvrages. « Mais la nuit, quand les lampes sont allumées dans la bibliothèque, le monde extérieur disparaît et rien n’existe plus que cet espace rempli de livres. »

Source images : BAVP, Mairie de Paris ; Manguel, site canadien Nouvelles livres

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Une nécessité impérieuse

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« Lire est une activité politique, au sens où cela permet de prendre parti dans la vie de la cité, dans la chose publique. C’est pour cela que nos gouvernants essaient de censurer, d’appauvrir la lecture afin d’affaiblir l’activité intellectuelle. Pour fabriquer des consommateurs dociles, surtout pas des individus capables de penser par eux-mêmes, de poser des questions intelligentes. C’est pour cela que les lecteurs doivent se battre ; car un lecteur c’est quelqu’un qui, au fur et à mesure qu’il se construit et s’enrichit par ses lectures, devient de plus en plus capable de poser des questions pertinentes. Je pense qu’il existe aujourd’hui une nécessité impérieuse de défendre l’activité intellectuelle et de lui redonner une place centrale dans nos sociétés. Il faut remettre la bibliothèque, et non la banque, au centre. »

Alberto Manguel
interview dans le n° 51 de
Chroniques de la BnF
, nov-.déc. 2009

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Image : Droit Devant, photo de Damien Doumax
(Merci à Wictoria de m’avoir fait découvrir ce photographe)