Aix autobiographique

 

 

Je reviens d’un week-end passé à Aix-en-Provence pour les Journées annuelles de l’Autobiographie, organisées par l’APA. Journées extrêmement touffues, riches, pleines et dans une atmosphère stimulante. Elles se tenaient cette année à La Baume, qui est un lieu d’accueil situé au sud de la ville, dans un cadre de rêve… Un ensemble de bâtiments dont l’origine remonte au 17e siècle (elle s’appelait alors Bastide Saint-Alexis), racheté en 1952 par les Jésuites.

un coin du parc de La Baume (photo ELC)

un coin du parc de La Baume (photo ELC)

 

Un aperçu du programme des Journées, cette année sur un thème ô combien propice à discussions : Masculin/Féminin. Vendredi 24, soirée de chansons d’amour par Sylvette Dupuy : humour, tendresse et sensualité. Samedi 25 à la Cité du Livre d’Aix (bibliothèque Méjanes) : une table ronde sur le thème « Genre masculin/féminin : la mouvance des frontières », avec Jean-Paul Ricoeur, psychanalyste, Georges Vigarello, historien, et Claudine Vassas, ethnologue. Le soir : spectacle à partir de l’œuvre de Virginia Woolf « Orlando ». Dimanche 26 : deux présentations, la première de l’historienne Anne-Claire Rebreyend sur l’évolution des rapports amoureux en France au XXe siècle, vus à travers les archives autobiographiques, la seconde par Denis Chevallier, commissaire de l’exposition «   Au bazar des genres » qui s’ouvre dans quelques jours au nouveau MuCEM (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) à Marseille.

MuCEM J4 - Entre 2 passerelles intérieures © Agence Rudy Ricciotti

MuCEM J4 – Entre 2 passerelles intérieures © Agence Rudy Ricciotti

Entre temps, des ateliers par petits groupes, ateliers d’écriture ou thématiques, qui m’ont permis notamment de revenir sur le texte des souvenirs d’Herculine Barbin, cet/cette hermaphrodite dont le récit exhumé en 1978 par Michel Foucault a été réédité en 2008 aux éditions La Cause des Livres.

 

 

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Une entreprise sans précédent

Sur l’affiche, son visage se confond avec celui de Jean-Jacques Rousseau, dans le célèbre portrait par Quentin de La Tour. Le comédien William della Rocca s’est lancé, lui aussi, dans une entreprise sans précédent, celle de dire, en scène, le texte intégral des Confessions. « La forme que j’ai choisie est simple, modeste, et le ton, celui de la confidence. Le plus approprié, me semble-t-il, à traduire l’intimité que l’auteur veut créer avec son lecteur. Il me paraît important de préciser qu’il ne s’agit nullement d’une ‘lecture’ mais bien d’un texte incarné et interprété, comme si Jean-Jacques revenait aujourd’hui nous raconter sa vie », déclare-t-il. Pari gagné, comme ont pu le constater les participants aux Journées de l’Association pour l’Autobiographie (APA) qui ont assisté, les 25 et 26 mai à Genève, aux représentations des deux premiers livres.

Avec un dispositif scénique minimal : un fauteuil, un lutrin, un livre (qui est en effet celui des Confessions), le comédien recrée le récit de Rousseau et nous le fait partager d’aussi près qu’il est possible. Le texte devient vivant, les épisodes légers ou les réflexions mélancoliques se succèdent, tels que le mouvement de la pensée et de la mémoire les propose. William della Rocca s’identifie littéralement à Jean-Jacques Rousseau, et le spectateur le suit, convaincu. Le comédien explique d’ailleurs hors scène que la découverte tardive de Rousseau a littéralement changé sa vie…

De 2007 à 2012, au rythme de deux spectacles par an, William della Rocca a ainsi construit un feuilleton théâtral en douze « épisodes » qui, mis bout-à-bout, forment un spectacle d’une durée totale d’environ vingt-quatre heures. Le dernier volet en sera présenté à Paris le 28 juin 2012, date exacte du tricentenaire de la naissance de Rousseau. (Détails sur le blog de William della Rocca, « Jean-Jacques et moi« )

Éloge de l’oubli

L’oubli, perte du souvenir, selon Littré. Dans Les formes de l’oubli, l’ethnologue Marc Augé commente ainsi cette définition : « elle est moins évidente qu’il n’y paraît ou plus subtile : ce qu’on oublie ce n’est pas la chose même, les événements purs et simples, tels qu’ils se sont déroulés, mais le souvenir. Le souvenir, qu’est-ce à dire?  Toujours si nous suivons Littré, le souvenir, c’est une « impression » : l’impression « qui demeure en la mémoire ». Quant à l’impression, c’est « … l’effet que les objets extérieurs font sur les organes des sens ». (Marc Augé, Les formes de l’oubli, Paris, Manuels Payot, 1998, p. 23)

(source : la très bonne et canadienne Encyclopédie de l’Agora)

Dans son dernier numéro (N° 54 de juin 2010), La Faute à Rousseau, revue de l’Association pour l’Autobiographie, consacre un gros dossier à ce thème transversal, déclinant à travers lectures et écritures ces formes de l’oubli qui nous occupent : oubli quotidien, oubli collectif , amnésie, oubli réparé, oubli créateur… A cette dernière catégorie appartient l’article que j’ai rédigé pour la FAR et qui porte sur le roman d’Aragon, Blanche ou l’oubli. Roman paradoxal puisqu’il fait de l’oubli le ressort principal d’un livre basé sur le rapport à la mémoire, au temps, au souvenir, et dans lequel le mot oubli, l’acte d’oublier, « reviennent avec une fréquence obsessionnelle : oubli redouté, supposé, désiré, évité, évacué, contourné, utilisé, disséqué, dénaturé. »

« Je voudrais décrire l’oubli par tous les mots oubliés. Par les alvéoles qu’ont laissées les mots disparus dans ma bouche. Par l’ombre absente des objets absents. Cette porte qu’on ne peut ni fermer ni ouvrir. Cette fenêtre feinte à la vie ou à la mort suivant ma disposition d’esprit. L’irréparable blessure du temps, la discontinuité de l’âme, ce trou dans la poche, l’oubli. » (Blanche ou l’oubli, éd. Folio, p 152)

« Sans doute parce que l’oubli protège de sa perte. » Bernard Noël, Artaud et Paule, Fusées n°5 p 147