Soutter à la Maison Rouge

L’exposition de la Maison Rouge Louis Soutter, le tremblement de la modernité propose une vision d’ensemble à la fois originale et fidèle de l’œuvre du peintre suisse Louis Soutter (1871-1942), artiste injustement méconnu du grand public et négligé pendant des décennies par les historiens de l’art. Plus de 250 œuvres ont été réunies – notamment en provenance du fonds du Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, mais aussi de collections privées – et présentent toutes les phases de son travail.

Louis Soutter : Souplesse – DR

L’isolement dans lequel Soutter a vécu pendant les vingt dernières années de sa vie, placé contre son gré dans un hospice de vieillards, a souvent poussé les commentateurs à le classer du côté de l’Art Brut. En cela, Dubuffet avait montré la voie, mais bien qu’il ait par la suite nuancé son appréciation, l’étiquette « Art brut » reste collée à l’œuvre de Soutter. Pourtant, une telle catégorie passe à côté de certains aspects essentiels de sa biographie et de son travail : ses études d’art et de musique menées entre Genève, Bruxelles et Paris, sa grande culture, et sa connaissance des courants artistiques de la fin du 19e et du 20e siècles.

De son travail des années 1892 à 1922, il reste peu de chose (une cinquantaine d’œuvres répertoriées), Soutter ayant eu une vie riche en changements et en déplacements, dont six à sept ans aux États-Unis, où il fut marié à une Américaine et directeur du département d’art et de design au Colorado College, à Colorado Springs (Colorado), puis une quinzaine d’années comme violoniste en Suisse romande. (Pour la biographie, se reporter à la page Wikipedia qui est très détaillée).

(Le texte qui suit est un résumé du document fourni par la Maison Rouge).

Louis Soutter a produit la plus grande partie de son œuvre, d’une grande richesse — des milliers de dessins, n’appartenant à aucune tendance artistique d’avant-guerre —, après son enfermement contre son gré dans un hospice pour vieillards, l’Asile du Jura à Ballaigues, de l’âge de 52 ans à sa mort. L’architecte Le Corbusier, qui était son cousin, ses amis, des galeristes, éditeurs, conservateurs de musées, travaillèrent à faire découvrir l’œuvre de Soutter.

Louis Soutter : Si le soleil me revenait – DR

L’exposition de la Maison Rouge montre toutes les étapes de son développement, depuis les œuvres de jeunesse, jusqu’aux « dessins aux doigts » des dernières années, dont l’originalité et la modernité provoquent un réel choc esthétique lorsqu’on les découvre pour la première fois. C’est son placement à l’asile de Ballaigues en 1923 qui marque le véritable déploiement de son œuvre artistique originale. Tout en continuant à pratiquer la musique, Soutter se (re)met à dessiner, pour lui-même. N’ayant pas de matériel à sa disposition, et pas de ressources pour s’en procurer, il dessine sur tous les supports qu’il trouve : enveloppes, papiers d’emballages, dos de lettres, et surtout des cahiers d’écolier, aux pages lignées, quadrillées ou blanches. On estime que Soutter a dû réaliser plus d’une cinquantaine de ces cahiers entre 1923 et 1930.

À Ballaigues, Soutter réalise des séries d’interprétations d’œuvres importantes de l’histoire de l’art, en puisant son inspiration dans des livres et des magazines illustrés. Les références dans son œuvre sont multiples : la mythologie gréco-romaine, les fresques de Pompéi, la peinture classique, la Renaissance italienne… La plupart de ces modèles sont identifiés (Carpaccio, Cimabue, Botticelli, Raphaël, Tiepolo, Watteau… ), d’autres sont plus généraux, renvoyant à des grands thèmes récurrents de l’histoire de l’art : vie du Christ et de la Vierge, ou portraits aux miroirs, par exemple.

Ces sujets nourrissent la période des cahiers, ainsi que la période dite « maniériste », qui se caractérise par de plus grands formats, et une profusion de détails empruntés à la peinture de la Renaissance italienne (comme les colliers de perles, omniprésents). D’une période à l’autre, le style de Soutter a évolué. On trouve dans les cahiers des esquisses, des dessins au crayon plus aboutis, des œuvres à l’encre de Chine aux traits ondulants dans l’esprit Art Nouveau, ou formés de hachures très fines, proches de la gravure.

Louis Soutter : Lutte avec le démon – DR

Dans la période  « maniériste » (1930-1937), les formats s’agrandissent, tandis que les thèmes se restreignent. Les visages occupent une place centrale en particulier des portraits de femmes, seules ou en groupe. Elles apparaissent à la fois comme séductrices et menaçantes, comme dans l’iconographie symboliste en vogue à la fin du 19e siècle. Certains thèmes reviennent dans les cahiers avec régularité : thématique du chaos (déchainement des éléments et violence des hommes), représentations de la nature,  vues d’architecture avec des images de villes réelles ou imaginaires (évoquant parfois certains dessins de Victor Hugo).

Par-delà les différences de techniques, les dessins des cahiers sont liés par des caractéristiques formelles propres à Soutter. Il y a d’abord une gestualité affirmée : on sent dans les dessins le va-et-vient de la main, un rythme frénétique des lignes, une sorte de tremblement continu sur toute la surface. L’envahissement total de la page, de bord à bord, par un réseau linéaire dense, est une autre constante. Cette tendance va se retrouver dans les œuvres désignées comme « commentaires graphiques », où le dessin de Soutter envahit les livres. À l’asile de Ballaigues, Soutter lisait Dante, Shakespeare, Victor Hugo, Edgar Poe, Pierre Louÿs, Léon Bloy… Mais le livre est aussi pour Soutter une succession de pages sur le blanc desquelles il dessine. C’est là une pratique tout à fait originale et dont il existe peu d’équivalents : l’artiste s’immisce dans tous les espaces disponibles (les marges autour du texte, les espaces entre les paragraphes, les illustrations, et les photographies) par des dessins à l’encre de Chine, parfois rehaussés de couleurs. Dix-sept de ces livres « historiés » sont parvenus jusqu’à nous, et une dizaine d’entre eux sont exposés.

Le soutien que reçoit Soutter de certains artistes et écrivains dans les années 1930 a des conséquences visibles : il dessine désormais sur des feuilles de meilleure qualité et de plus grand format ; il abandonne le crayon pour l’encre, et même pour la couleur. Son ami, le peintre Marcel Poncet, l’accueille dans son atelier de Vich et met à sa disposition pinceaux, gouache et peinture à l’huile. Dans cette phase, la peinture (souvent de la gouache) est posée de manière visible, expressive : c’est une matière très travaillée, appliquée sans doute par-dessus un dessin dont on aperçoit parfois les tracés à l’encre, avec des corrections, des surcharges, des concentrations, des parties en réserve, d’autres qui semblent grattées avec le manche du pinceau.

À partir de 1937, la santé de Soutter se détériore : sa vue baisse et souffrant d’arthrose, il adopte alors une nouvelle technique. Il se met à dessiner sur de plus grands formats et, surtout, peint directement avec ses doigts, en renouvelant totalement son écriture plastique, à l’âge de 66 ans. L’audace, l’inventivité, l’énergie, la vigueur formelle que manifeste ce nouveau style sont inouïes. Sans passer par l’intermédiaire de l’outil, Soutter trempe ses doigts dans de l’encre noire, de la gouache ou de la peinture, et trace directement des silhouettes noires sur le papier. Il n’y a plus de médiation entre le corps et la trace : il fait ainsi retour à une pratique archaïque du dessin, aux signes primitifs des premiers hommes. Des silhouettes longilignes, comme vues en contre-jour, s’animent, proposant une représentation synthétique de l’être humain. Des formes abstraites et simples se répètent : cercle, croissant, croix, qui renforcent l’impression d’être face à des scènes symboliques ou des rituels magiques.

Soutter meurt en 1942 à l’asile de Ballaigues, laissant derrière lui une œuvre d’une extraordinaire richesse, qui n’a pas fini d’être explorée. Ce parcours au cœur du travail de ce peintre devrait permettre de dévoiler le « tremblement de la modernité » qui l’anime.

Je laisse le dernier mot à Jean-Louis Kuffer dans son blog Passion de lire : « Mais que dire à part ça ? Que Louis Soutter incarme, avec Robert Walser, l’impatience sacrée de l’artiste au pays des nains de jardin et des tea-rooms, des bureaux alignés ou des maisons de paroisse à conseils sourcilleux. Soutter danse au bord des gouffres et se fait tancer par le directeur de l’Institution pour abus d’usage de papier quadrillé. Soutter rejoint Baudelaire au bordel couplé à la grande église sur le parvis de laquelle mendie un Christ en loques, et c’est tout ça qu’il peint de ses doigts de vieil ange agité… »

PS du 3 août – A lire, à voir : le superbe article d’Élisabeth Lebovici, La cave aux anthropoglyphes de Louis Soutter, avec de nombreuses images
PS du 12 août – Encore plus d’images des oeuvres de Soutter sur ce site

2 réflexions au sujet de « Soutter à la Maison Rouge »

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