Blues à Athènes au mois de mai


 

On parle beaucoup de la Grèce ces temps-ci, du désastre économique qu’elle traverse. C’est tristement vrai. Au-delà des sombres machinations des banques et des sinistres édits des agences de notation, c’est aussi un pays avec des « vrais gens » qui galèrent pour s’en sortir. Et ont aussi d’autres préoccupations…

 

Lors de mon dernier séjour là-bas, je lisais le journal Athens Voice, un hebdo gratuit axé surtout sur l’actualité culturelle. Dans le numéro du 5-11 mai, je me suis arrêtée sur l’édito, un texte qui m’a beaucoup plu, parce que qu’il développe, sous des dehors de légèreté et de désinvolture, des choses qui touchent à notre rapport au monde, à la modernité, à la solitude. Je l’ai traduit en français, et avec l’accord de son auteur, le rédacteur en chef Fotis Georgeles, je le publie ci-dessous.

 

Quand la température remonte

 

Dis-moi :

Est-ce que tu peux dire ça suffit, maintenant on est au printemps ?

Ranger ton manteau dans le débarras, y mettre de la naphtaline, oublier cet hiver ?

Est-ce qu’il t’arrive de dire, on passe à autre chose ?

Tu ajoutes ou tu soustrais ? Tu oublies ou tout s’accumule en toi ?

La familiarité avec la perte est un signe de vieillissement.

Certains n’arrivent pas à grandir. D’autres encore sont nés âgés.

Sors du tiroir ta chemise de printemps. Tu portes des couleurs vives ? Tu as mis ton sourire de printemps ?

Voilà que commence le « beau semestre », les mois qui font croire que vivre dans ce pays est une chance.

Ne les perds pas sans t’en apercevoir. On ne vit pas plus de mille mois dans une existence entière.

Que demandes-tu à ce printemps ?

Est-ce qu’il y a un mode d’emploi pour ce que tu demandes ?

Tu peux me le donner à moi aussi ?

Ouvre la fenêtre vers le balcon. Arrose ton unique plante. Elle doit survivre. Eteins le chauffage. Range les xozal et les depon[1]. Elle est bleue, cette chemise ? C’est bien. Ouvre la porte. Le moment de la première promenade printanière est venu. Tu veux une glace ?

Chacun d’entre nous va quelque part ou essaie de s’enfuir de quelque part. Ce n’est pas toujours facile de saisir la différence.

Si tu ne peux pas être avec lui, pense à lui jusqu’à en emplir ton esprit, c’est ce qui s’en rapproche le plus.

Ne prends pas le bus ce soir. Va à pied, traverse la ville, des gouttes chaudes, sens la pluie sur ton visage pour que son absence te submerge.

Il n’y a que le temps, finalement, qui puisse prononcer le divorce entre deux personnes.

Enlève tes écouteurs. Écoute les sons de la rue. Cette odeur, c’est le parfum de ta ville. Même si tu râles, elle t’appartient. Apprends-la, aime-la et peut-être qu’elle t’aimera aussi.

Tu veux te perdre parmi la foule ? C’est la cachette la plus sûre. Tu n’en as pas assez de montrer ta vie sur des murs mitoyens ? Dissimule ta vie privée, elle est précieuse.

Quand tu t’habilles, tu penses à quelqu’un ? Quelqu’un qui pourrait regarder tes vêtements ? Les toucher ?

Nuits solitaires, journées difficiles. Tu veux que je te raconte une histoire ?

Fenêtres éclairées, des gens solitaires regardent dans le vide d’un regard absent, tourné à la fois vers l’intérieur et vers l’extérieur. Des mobylettes font leurs livraisons, tirent des sonnettes. Portes fermées. Alertes monotones des voitures. Éclairages intenses dans les pizzerias. La lueur bleuâtre de la télévision par des fenêtres en sous-sol. Odeurs de brochettes, de caoutchouc brûlé, coups de freins. Jeunes filles enlacées qui rient dans leur ivresse, ouvrent la porte d’un bar, on entend la musique, la porte se referme, silence. Obscurité.

Qu’est-ce qui soutenait les gens autrefois, qui s’est perdu et qui les fait parler sans cesse au téléphone au lieu d’errer en absorbant des images, des rues, des visages, des pensées qui inspirent les vies dans la ville ?

Tu veux bien me tenir la main ?

Non, je ne vais pas la serrer très fort. Tu pourras partir quand tu voudras.

Le cœur sauvage rêve de se retrouver libre, celui qui est apaisé veut rentrer chez lui sain et sauf.

On ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas ?

Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

On répond aux messages, après deux heures du matin, ou bien ils s’autodétruisent. Il est toujours trop tard ou trop tôt. Tu veux me dire l’histoire d’un hiver difficile ?

L’hiver est fini. C’est maintenant que l’histoire commence. Tu veux l’écrire toi-même ? Tu as réfléchi à comment tu veux passer les mois d’été ?

Celui qui veut survivre doit vouloir survivre.

Tu sais ce que nous sommes venus faire ici ?

La plupart du temps, dans la vie, nous jouons un rôle qui nous semble tout à fait ennuyeux.

Il existe un antidote. Tout ce que je fais me concerne personnellement.

Tu es prêt ? Des après-midi de chaleur, des crépuscules tardifs, la lumière jusqu’au soir, des vêtements plus légers, des corps plus beaux. Des fenêtres ouvertes, tu entends le ronflement régulier d’une machine, le premier climatiseur s’est allumé, le crissement de pneus d’un coup de freins, la musique de Mai.

Les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil. Tu sais où nous voulons aller ?

Continuons à chercher. Si on ne trouve pas quelque chose d’agréable, on trouvera au moins quelque chose de nouveau.

 

 


[1] Analgésique d’usage courant en Grèce.

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2 réflexions au sujet de « Blues à Athènes au mois de mai »

  1. Cela m’attriste beaucoup de voir la situation misérable de la Grèce, mais encore plus de voir les réactions égoïstes du monde financier européen. Il est temps que le véritable esprit d’entraide renaîsse.

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