Un vieil homme et un enfant

L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir
qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir
substituer les nôtres.
Jean-Jacques Rousseau

 

Dieu sait (ou plutôt l’Être suprême…) si le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau a donné lieu à des commémorations de toutes formes et ampleurs, dans tous les lieux marqués par le passage du philosophe. Mais l’un des plus sympathiques, assurément, aura été ce Nez dans le ruisseau, film de fiction de Christophe Chevalier, qui vient d’être présenté le 27 septembre en avant-première à la BnF de Tolbiac.

Le thème : À l’occasion d’un reportage sur le séjour de Jean-Jacques Rousseau à Confignon, Marie, une réalisatrice de télévision (Anne Richard) rencontre Tom (Liam Kim), un jeune garçon d’une dizaine d’années qui semble connaître l’œuvre du philosophe sans en avoir conscience. Intriguée, elle soumet son enregistrement à un professeur spécialiste, Auguste Stohler (Sami Frey) et organise une rencontre entre eux. Le petit Tom, enfant singulier, va ébranler les certitudes du professeur solitaire et bousculer sa vie, ainsi que celle de Marie.

(Jean-Jacques Rousseau est passé un dimanche de printemps en 1728 par Confignon – village qui se trouvait alors en France – quelques jours après avoir quitté Genève à l’âge de seize ans. Il est reçu un soir par le curé Benoît de Pontverre qui l’envoie le lendemain chez Madame de Warens à Annecy.)

La réussite du film, à mon sens, tient dans la construction du personnage de Tom, qui a développé un système de pensée bien à lui : il n’a pas lu Rousseau mais il semble retrouver spontanément quelques-uns des axes principaux de son credo, essentiellement en ce qui concerne la notion de liberté, celle du bien et du mal, de l’homme bon de nature mais corrompu par la société, etc. Ce qui aide à la crédibilité du personnage, c’est que c’est par ailleurs un jeune garçon comme les autres – même si son tempérament solitaire le place un peu à l’écart. C’est aussi la manière dont il s’exprime, sa simplicité. Enfin Tom a quelques traits communs avec Jean-Jacques, il est comme lui orphelin de mère et passionné de nature. Les séquences filmées au bord de la rivière sont d’une grande beauté plastique.

Tom (Liam Kim), un garçon solitaire, passionné de nature

Un autre élément important du film est l’amitié qui se tisse entre Tom et le vieux professeur. Elle permet à celui-ci, personnage quelque peu caricatural (vivant seul avec son chat Diderot, distrait, figé dans ses habitudes…) de montrer que sa sensibilité n’est pas totalement émoussée ; il va tenter de veiller à ce que le père de Tom ne gâche pas la relation avec son fils comme lui-même a raté celle avec sa fille (que l’on ne voit pas dans le film autrement que par une voix off). Au final, il ne s’agit pas d’apprendre quoi que ce soit de nouveau au sujet de Rousseau, mais de se rendre compte que sa parole peut encore être entendue par les enfants d’aujourd’hui.

Une entreprise sans précédent

Sur l’affiche, son visage se confond avec celui de Jean-Jacques Rousseau, dans le célèbre portrait par Quentin de La Tour. Le comédien William della Rocca s’est lancé, lui aussi, dans une entreprise sans précédent, celle de dire, en scène, le texte intégral des Confessions. « La forme que j’ai choisie est simple, modeste, et le ton, celui de la confidence. Le plus approprié, me semble-t-il, à traduire l’intimité que l’auteur veut créer avec son lecteur. Il me paraît important de préciser qu’il ne s’agit nullement d’une ‘lecture’ mais bien d’un texte incarné et interprété, comme si Jean-Jacques revenait aujourd’hui nous raconter sa vie », déclare-t-il. Pari gagné, comme ont pu le constater les participants aux Journées de l’Association pour l’Autobiographie (APA) qui ont assisté, les 25 et 26 mai à Genève, aux représentations des deux premiers livres.

Avec un dispositif scénique minimal : un fauteuil, un lutrin, un livre (qui est en effet celui des Confessions), le comédien recrée le récit de Rousseau et nous le fait partager d’aussi près qu’il est possible. Le texte devient vivant, les épisodes légers ou les réflexions mélancoliques se succèdent, tels que le mouvement de la pensée et de la mémoire les propose. William della Rocca s’identifie littéralement à Jean-Jacques Rousseau, et le spectateur le suit, convaincu. Le comédien explique d’ailleurs hors scène que la découverte tardive de Rousseau a littéralement changé sa vie…

De 2007 à 2012, au rythme de deux spectacles par an, William della Rocca a ainsi construit un feuilleton théâtral en douze « épisodes » qui, mis bout-à-bout, forment un spectacle d’une durée totale d’environ vingt-quatre heures. Le dernier volet en sera présenté à Paris le 28 juin 2012, date exacte du tricentenaire de la naissance de Rousseau. (Détails sur le blog de William della Rocca, « Jean-Jacques et moi« )