Rapidos

Je reviendrai bientôt plus longuement sur l’exposition (magnifique) de la BNF : Casanova, la passion de la liberté, mais entre temps, une indication : France Culture consacre samedi 26 novembre une soirée spéciale à Casanova et ses mémoires. A partir de 21 heures.

+ Documentaire TV ce soir sur France 5 à 21 h 40. A suivre !

Gallimard en majesté


Il reste quelques jours (jusqu’au 3 juillet 2011) pour aller voir l’exposition que la BnF consacre au centenaire de la création des Éditions Gallimard. On a tout dit sur la place de Gallimard dans l’édition française, et la Toile bruit encore de la contestation provoquée par le changement du nom de la rue Sébastien Bottin à celle de Gaston Gallimard…

Le siège de la NRF, rue Sébastien Bottin à Paris, en 1930 - Photo Henri Manuel © Archives Éditions Gallimard

Quoi qu’il en soit, il est incontestable que la place, justement, du groupe issu de la NRF reste énorme. C’est à juste titre que la BnF remarque : « Gide, Claudel, Aragon, Breton, Malraux, Joyce, Faulkner, Saint-Exupéry, Michaux, Sartre, Queneau, Ionesco, Pinter, Camus, Yourcenar, Duras, Kerouac, Modiano, Le Clézio, Kundera, Tournier… on pourrait écrire sans effort une histoire de la littérature et des idées au XXe siècle à la lecture du seul catalogue des Éditions Gallimard ». Trente-cinq prix Goncourt ! Trente-six prix Nobel de littérature ! Intérêt historique donc avant tout. Il y a quelque chose d’un peu écrasant à ce panthéon littéraire qui s’étale à travers les couvertures, les lettres et les manuscrits exposés à la BnF. C’est comme visiter les châteaux de la Loire…

En même temps, pour tout rat de bibliothèque qui se respecte, c’est absolument passionnant. En particulier, l’exposition fait une large place aux notes de lecture, fiches manuscrites rédigées sur un formulaire toujours le même à travers les années, et signées des prestigieux lecteurs de la maison : Roger Caillois, Dominique Aury, Jean Paulhan (à la belle écriture toute ronde) et j’en passe. J’ai longuement déchiffré ces appréciations, avec quelques surprises : Raymond Queneau écrivant, par exemple, à la fin d’une fiche certes élogieuse pour La Ferme Africaine (Out of Africa) de Karen Blixen : « Un joli livre de femme ». Joli ! De femme ! Bon, personne n’est parfait, même un membre de l’Oulipo…

PS du 28 juin à 11 h. Une lectrice me signale une émission sur France Culture – Fictions / Perspectives contemporaines –  qui peut encore être écoutée : Gaston Gallimard, portrait d’un éditeur par cinq de ses auteurs – Correspondances avec Jacques Rivière, Marcel Proust, Roger Martin du Gard, Paul Claudel et Louis-Ferdinand Céline – Réalisation : Blandine Masson

Quand le Web se conjugue à la première personne

Sur fond de débat sur le droit à l’oubli numérique, la BnF, dont la mission de conservation s’étend désormais aux sites web, s’interroge sur la constitution d’un patrimoine numérique issu de l’Internet. Que doit-elle garder des millions de sites qui naissent et s’éteignent chaque jour en France ? À quoi et à qui ces collections serviront-elles ? Après un premier après-midi d’étude en mars dernier, consacré à l’archivage des sites électoraux et militants, la BnF s’est intéressée, le jeudi 17 juin[1], à la sphère du privé : sites personnels, blogs, réseaux sociaux et micro-blogging (sites de type Twitter).

Le phénomène des blogs, avec le développement qu’il a connu récemment, n’a encore que bien peu de recul aux yeux de l’observateur : une dizaine d’années. La galaxie où nous gravitons, la blogosphère comme on dit, constitue un espace continuellement en mouvement et en devenir ; les blogs sont des objets périssables, de nouveaux naissent chaque jour, certains disparaissent, beaucoup émigrent d’une adresse à une autre. Dépositaire de toute la matière écrite qui se publie en France, la BNF a souhaité prendre en compte ce « phénomène de société ». Mais il ne lui est évidemment pas possible de conserver, ni même de recenser, la totalité des blogs existants dans l’Hexagone, d’autant plus qu’il s’agit d’un paysage éphémère. Une tentative est donc en cours pour mettre en œuvre une autre solution.

Philippe Lejeune, président de l’Association pour l’Autobiographie (APA), s’était posté en embuscade pendant un an (sur le tournant de 1999 à 2000) pour débusquer les journaux en ligne, plutôt rares à l’époque : une soixantaine au début de la période, le double à la fin. Il en a tenu un journal de terrain (base de son livre « Cher écran ») qui constitue « une des rares traces publiques d’un paysage disparu », qu’il dit avoir observé « comme pionnier et comme archéologue.

Autrefois, les journaux intimes écrits dans des cahiers étaient promis à la longue durée, à la survie dans les archives, mais aujourd’hui « les journaux et leurs supports risquent de disparaître avant nous ». Dans les blogs, toute nouvelle entrée se place en premier et chasse vers le bas la plus ancienne. C’est que « l’espace a remplacé le temps » à la manière dont Régis Debray dit que « la communication a remplacé la transmission ».

Il y avait eu en ces années d’enfance de l’Internet une initiative individuelle : Mongolo, un des premiers blogueurs francophones, avait créé son « orphelinat » – un site destiné à sauvegarder les journaux que leurs auteurs voulaient abandonner[2]. Par la suite, le développement du phénomène a rendu nécessaire l’intervention de l’État pour assurer ses responsabilités patrimoniales et archivistiques. C’est ainsi que la BnF en a été chargée dans le cadre de la loi du 1er août 2006.

Les boites mystérieuses où la BnF stocke ses archives du virtuel...

Christine Genin, du département Littérature de la BnF, a ensuite décrit la situation actuelle en matière de collecte de blogs et de sites personnels. La Bibliothèque a adopté une solution mixte : d’une part une collecte large automatisée (par robot) sur tous les domaines en .fr (environ 1,7 million), d’autre part des collectes ciblées thématiques, par une veille documentaire menée par les bibliothécaires et qui a permis de recenser en littérature française environ 1200 sites dont 550 d’écrivains francophones. Parallèlement, elle a a mis en place une collaboration avec l’APA dont le webmestre, Bernard Massip, a réuni autour de lui un groupe de travail « veille internet » constitué de blogueurs (dont fait partie votre humble servante). Ce partenariat procède depuis 2007 à deux collectes par an, ce qui a permis d’ajouter au « fonds » virtuel une cinquantaine de sites à chaque collecte – soit un total actuel de 540 sites dont 370 toujours en activité. Ces archives sont consultables sur place à la BnF (mais uniquement à la bibliothèque de recherche).

Bernard Massip (APA) a évoqué la collecte de blogs réalisée avec son équipe de 5-6 personnes à partir des blogrolls, des listes de chacun des blogueurs. Au fil de ce travail, des critères de sélection ont été fixés et affinés : durée de vie du blog (au moins un an d’existence), lisibilité des contenus, expression de la subjectivité de la personne, originalité, spécificité, qualité d’écriture. Puis les blogs retenus sont classés par catégories. Il s’agit « d’une méthode artisanale, empirique – on ne cherche pas à faire une archive représentative, mais à établir un échantillon significatif » prenant cependant en compte le maximum de profils et de sujets traités.

Contrairement à l’APA, où toute démarche d’archivage est faite à la demande des déposants, ici les auteurs ne sont pas consultés. Afin que les choses soient claires, l’APA a affiché sur son site un communiqué informant les auteurs de blogs de leurs droits. (En gros, le contenu d’un blog étant publié se trouve dans le domaine public et les auteurs ne peuvent pas s’opposer à son archivage. Ils peuvent par contre créer un blog privé avec code d’accès, qui ne pourra pas être collecté.)

Deux blogueuses ont ensuite porté témoignage de leur pratique du blog et de leur point de vue sur l’archivage des contenus. Gilda Fiermonte s’est déclarée « vigilante » sur les traces laissées dans le virtuel. Elle avait créé son premier blog intiutlé « Sans nouvelles » au début de 2005 pour le comité de soutien à Florence Aubenas. « C’était un feuilleton sur l’attente – je ne pensais pas à la conservation à l’époque. » Dans son blog actuel, Traces et trajets, elle s‘attache à capter l’air du temps : un matériau « plutôt volatil » (où l’on trouve des traces « d’un Paris sans Vélib et où on pouvait fumer dans les cafés »), mais avec le temps, dit-elle modestement, « cela peut présenter un intérêt. » Elle mène de front plusieurs autres blogs et fotologs, déclarant « se dissimuler dans l’éparpillement ».

Martine Sonnet est historienne, écrivain et blogueuse – ce jour-là, c’est surtout l’historienne qui parlait. Pour celle-ci, « les récits de soi sont une matière première de premier ordre ». Internet représente un phénomène très récent (15 ans) à l’échelle du temps des historiens… Aujourd’hui la facilité d’accès aux sources, leur profusion, leur immédiateté font que les historiens sont bousculés, leurs repères brouillés, « un peu dans la sidération par rapport aux possibilités nouvelles ». Les blogs sont des sources publiées mais sans validation extérieure (comme dans la publication de journaux papier). De plus ce sont des objets hybrides intégrant d’autres composantes : photos, vidéos, son… (Contrairement à Gilda, Martine cherche à concentrer tous les fils de ses activités virtuelles sur un seul site.)

Un point de vue rejoint par André Gunthert (EHESS), auteur du site « Culture Visuelle« . Internet a bouleversé l’état des choses pour les chercheurs, transformés en chercheurs/collecteurs ayant à gérer leurs propres archives. Corollaire : « c’est en constituant l’archive que vous écrivez l’histoire »… Le problème du choix de quoi archiver n’est pas nouveau : on n’a jamais TOUT conservé (par ex. les traces de la culture populaire). Mais le Net a accéléré les choses, et pris une place croissante en tant que source de documents, d’où la perte d’autorité d’institutions comme la BnF. « Internet est devenu ma source principale, explique André Gunthert. Après avoir récupéré la maîtrise de mon archive, je ne suis pas prêt à en rendre la gestion – parce que c’est un point crucial. » Ce qui est important aujourd’hui, c’est d’arriver à « produire du sens » alors que nous fabriquons du passé, devenu objet d’histoire, plus rapidement qu’auparavant.

 


[1] J’ai assisté essentiellement à la première partie de cette session, mon compte-rendu ne sera donc pas exhaustif.

 

[2] Ce site est aujourd’hui fermé, mais son contenu a fait l’objet d’un dépôt à l’APA, ainsi que le journal de Mongolo lui-même.

Encore une fois : lire c’est vivre !


J’ai assisté le 26 janvier dernier à une journée d’étude[1] à la BnF sur le thème « Crise de la lecture ? » Qu’on ait mis à cet intitulé un point d’interrogation représente déjà une lueur d’espoir…

Voici mon compte-rendu de deux tables rondes :

1) Du codex au numérique : vers un nouveau contrat de lecture ?

TR animée par Olivier Donnat (ministère de la Culture et de la Communication), avec Claire Bélisle (Institut des Sciences de l’homme, Univ. Lyon 2), Jean-Yves Mollier (Univ. Versailles/St-Quentin-en-Yvelines), Alain Patez (Numilog)

2) Les passeurs du livre : faut-il réinventer la médiation ?

TR animée par Olivier Donnat – avec Gérard Collard (libraire – La Griffe Noire, à St-Maur-des-Fossés – et critique littéraire), Gérard David (association Lire et faire lire), Christophe Evans (sociologue, BPI[2])

Ce compte-rendu est un peu long. Si vous êtes pressés, voici un résumé super court :

  1. La lecture est en crise : les gens lisent moins.
  2. La lecture est en crise : les gens lisent autrement (à cause d’Internet et de tous les matériels multimédia disponibles).
  3. Pourtant est-ce vraiment une crise ? Plutôt une mutation, comparable à d’autres changements radicaux que le monde de la lecture a déjà connus, et source de nouvelles opportunités.
Laurens Alma Tadema : Lecture d'Homère (1886)

Laurens Alma Tadema : Lecture d'Homère (1886)

Du codex au numérique

Olivier Donnat amorce la discussion par la difficulté constatée à mesurer les actes de lecture, dont beaucoup échappent aux statistiques. La lecture s’avère une « pratique polymorphe et difficile à cerner ». L’environnement multimédia favorise la dispersion  des lectures (quand on lit un journal en ligne avec ses vidéos, est-ce encore de la lecture ?) et accroît la complexité du processus.

Il ne faudrait toutefois pas « mesurer tous les changements à l’aune du numérique » car les tendances actuelles étaient perceptibles bien avant (dès les années 80) et se sont poursuivies dans la continuité. On doit plutôt raisonner sur le temps long – et on aura besoin pour cela du regard des historiens et des experts en sciences humaines.

D’emblée, Jean-Yves Mollier s’élève contre la menace brandie d’une crise de la lecture : « Je ne crois pas que la civilisation de la lecture soit menacée, en aucun cas. » Mais des mutations se font et il y en a eu d’autres dans l’histoire[3] : nous sommes passés du volumen (papyrus, parchemin, papier) au codex (manuscrit, puis imprimé) et aujourd’hui à l’écran plat. Ces supports différents induisent une lecture différente, des « contrats de lecture » différents. Et l’on n’a pas la même lecture de Proust en livre au format de poche ou en Pléiade… C’est donc à une mutation que l’on a affaire, pas une décadence.

Mutations continuelles aussi dans la technologie puisque le téléphone mobile et l’ordinateur semblent devoir converger vers un appareil unique (de plus en plus petit, plat, léger)[4] et multifonctions. Sur lequel on disposera bientôt d’une Grande Bibliothèque Numérique Mondiale ?

Il ne faudrait pas se hâter de désigner le numérique comme avenir de l’humanité. Les technologies ont une durée de vie courte, il convient donc d’être prudents, même si le régime de lecture sur écran est « appelé à être pérenne pour une durée indéterminée ». Ce type de lecture ne cesse d’augmenter et grâce à ces objets, des non-lecteurs sont gagnés.

En outre, estime l’historien, ces mutations vont entraîner la création de modes d’écriture et de genres littéraires nouveaux, utilisant texte/image/son, voire d’autres dimensions (tactile, olfactive…) et apportant « d’autres modes d’accès à l’imaginaire » – une véritable « coupure épistémologique ».

La salle de lecture du British Museum en 1841 (photo anonyme)

En effet, l’imaginaire des écrans très différent de celui des bibliothèques anciennes, souligne Claire Bélisle, analysant les modes de lecture dans un monde numérique. Le terme de crise suppose des perturbations, des ruptures dans les pratiques : et on observe effectivement la rapidité de l’acte numérique opposée à l’expérience de l’intériorité de la lecture traditionnelle, la manipulation sensorielle aux outils cognitifs. On constate aussi une rupture dans les représentations, les connotations liées à une ‘vraie’ lecture (respect des livres, concentration, silence…)[5]. La perte des repères entraîne un questionnement sur la mort annoncée du livre : mais cette menace pèse-t-elle sur la lecture ou sur le seul livre papier ? Il se produit incontestablement une diminution de la pratique de lecture sur papier face aux nouveaux media ; et la librairie constitue donc le maillon le plus fragile de la chaîne du livre.

Quel est l’impact de cette mutation pour le lecteur ? Un lecteur a des valeurs et des compétences. On a eu jusqu’ici une place privilégiée de la lecture littéraire qui sous-entend des compétences intégrées dans l’acte de lecture : la maîtrise d’un univers sémantique et lexical – univers qui se révèle différent avec le numérique. D’autre part, la lecture traditionnelle se trouve associée à la construction de soi – processus qui aujourd’hui, pour de nombreux jeunes, ne passe plus par le livre. Pour eux, la lecture est avant tout un outil d’accès à l’information.

Ce qui change, c’est la manière de lire (vitesse, dissociation des visées, multitâches). Des pratiques différenciées et spécialisées qui font que les capacités du cerveau sont sollicitées pour des connexions nouvelles. « Lire devient une compétence technologique : pour communiquer, pour s’informer et gérer l’information, pour interagir avec le monde ». Là encore, ce n’est pas la première fois que les pratiques de lecture changent : déjà on est passés

  • de la lecture à haute voix  à la lecture silencieuse
  • de la lecture de méditation  à la lecture de réflexion
  • de la lecture d’autorité  à la lecture de distraction
  • de la lecture de compréhension  à la lecture d’information

Ainsi, on se dirige vers un nouveau contrat de lecture, qui s’élabore à travers les nouveaux savoirs du lecteur (codes à maîtriser), ses nouvelles valeurs (partage…), une écriture qui se transforme, un cadrage des nouveaux genres à mettre en place.

Côté technologie, Alain Patez évoque la perception du livre numérique, qui est aujourd’hui « beaucoup plus pragmatique, moins dogmatique ». Le concept initial, pratiquement mort-né, enterré vers 2003-04, a reparu avec l’apparition de nouvelles technologies, l’accélération de la disponibilité de nouvelles « tablettes ». Reste la problématique du format – propre ou universel ?

Balthus : Katia lisant (1968-76)

Passeurs de livres et formes de médiation

Pourquoi, dans ce débat sur la lecture, s’intéresser à la médiation ? Les médiateurs et intermédiaires, rappelle Olivier Donnat, se trouvent aujourd’hui en première ligne, parce que l’usage d’Internet (outil horizontal renversant les rapports) concrétise l’utopie de la mise en rapport direct des ‘contenus’ avec le public. Faisant intervenir en fait « beaucoup de médiation sans médiateurs », ou de nouveaux médiateurs non qualifiés comme tels : contributeurs, blogueurs, communautés[6]…, Internet valide « une autre conception de la légitimité à travers ce qu’on fait et la compétence que l’on démontre » (c’est par exemple ce qui se passe avec la Wikipedia). Les médiateurs professionnels : libraires, bibliothécaires, etc. se voient ainsi obligés de redéfinir leurs fonctions.

Examinant la situation des bibliothèques, Christophe Evans y voit, plutôt qu’une  crise de la lecture, « une crise des institutions culturelles de la lecture ». Certes, on observe une baisse du nombre de livres lus par personne (enquête de 2008) et un recul de la lecture littéraire. « Les bibliothécaires eux-mêmes lisent moins… »

Chute aussi du nombre d’inscriptions dans les bibliothèques municipales :en France, le taux du nombre d’inscrits est inférieur à la moyenne européenne.

Cézanne : Louis-Auguste Cézanne, père de l'artiste, lisant l'Evénement (1866)

A la BPI, on a constaté une baisse à la fois des emprunts et des consultations sur place et Christophe Evans signale « de nouvelles formes d’usage – des usagers qui viennent travailler à la BPI avec leur ordinateur et leurs propres documents », sans emprunter le moindre livre[7]. On se retrouve ainsi « dans la situation paradoxale de proposer des formes de médiation à des personnes qui n’en veulent pas… »

Il s’agit donc « d’inventer de nouvelles formes de médiation, peut-être indirectes, d’ouvrir les institutions sur le quotidien, de décloisonner et débureaucratiser »[8] (par exemple avec le principe du prêt illimité).
Il faudrait déscolariser l’image des bibliothèques pour les faire exister « en tant que lieu dans la vie réelle, dans la vie locale – un lieu de rencontres et de sociabilité ».

Qu’elles ne soient pas de simples stocks de livres, que le livre soit rendu visible à l’intérieur et à l’extérieur de l’établissement. Que leurs animateurs arrivent à se placer côte à côte avec l’usager plutôt que face à face.

Autre forme de médiation, celle présentée par Gérard David en tant que militant de l’association Lire et faire lire, créée en 1999 pour tenter de remédier aux difficultés de lecture des enfants d’âge scolaire, grâce à l’action de retraités, bénévoles. Son objectif :« faisons un peuple de lecteurs ». Il ne s’agit pas de pédagogie, mais de « lecture plaisir ». L’association compte aujourd’hui plus de 12 000 bénévoles, pour 250 000 enfants touchés. Elle bénéficie de la proximité du monde de l’écriture, étant soutenue par un collectif d’écrivains. Soulignant la souplesse et la légèreté de son dispositif, ainsi que l’exercice d’une relation intergénérationnelle, Gérard David y voit un « exemple de mobilisation citoyenne autour du partage du livre ».

Avec l’intervention de Gérard Collard, c’est un tout autre ton que l’on va entendre. Le livre serait-il condamné ? « J’ai l’impression d’être un mort-vivant ! » lance ce libraire, bien résolu à défendre une position de base : « Moi, simplement, j’aime lire… » Il voit le libraire comme « un passeur de livres et un créateur de désirs ». Il s’élève contre un faux problème : pourquoi le livre numérique devrait-il venir à la place du livre papier et pas en plus ? Et de défendre le livre papier, objet « écologique », pratique et peu coûteux.

Oui, les libraires (les vrais) ont encore un rôle à jouer, car « à la télé, ceux qui parlent de livres sont dans leur bulle, dans leurs codes ». Les libraires « n’ont pas besoin se montrer démagos, ils n’ont simplement qu’à être eux-mêmes et être de leur temps – aller chercher les gens là où ils sont. » Il s’agit pour eux « d’être des gens normaux, vivants, honnêtes, de dire ce qu’ils pensent, d’avoir leur échelle de valeurs. » Le livre n’est pas nécessairement un objet consensuel, il peut être l’occasion d’un vrai échange entre de vraies personnes. Il est là pour redonner de la vie : « on n’est que le symptôme d’une société sclérosée où on ne fait plus que communiquer et où on ne se parle plus, où on n’ose plus prendre de risques… »

La crise de la lecture, s’il y en a une, « ce n’est pas un problème technique », conclut Gérard Collard. « La clef c’est la vie. »

—-

Toutes les images proviennent du site Lettura Web


[1] Plus exactement à une partie de cette journée : les deux tables rondes de l’après-midi.

[2] Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou

[3] Il se réfère ici aux travaux de Donald Mackenzie.

[4] Le lancement de l’i-Pad de Macintosh a été annoncé deux jours plus tard…

[5] Claire Bélisle se réfère aussi aux « révolutions de la lecture » de Chartier : il y a toujours eu, avec chaque mutation, une accélération du rythme de lecture.

[6] Cf Stiegler sur la figure nouvelle de l’amateur

[7] NDLR : Je l’ai constaté de visu, et cela m’agace souvent, quand la BPI est saturée, d’y voir des gens qui pourraient tout aussi bien travailler ailleurs…

[8] NDLR : Expérience positive cette fois. Dans le cadre de notre groupe (informel) de lecture « L’Œil Bistre au comptoir », nous avons reçu un accueil très favorable de la part des bibliothèques municipales, qui ont accepté d’afficher nos annonces, de faire des tables thématiques sur les auteurs, etc.

Le Roi Arthur ou la persistance d’une légende

J’ai attendu les tout derniers jours pour aller voir à la Bibliothèque nationale de France (site de Tolbiac) l’exposition consacrée à la légende du Roi Arthur. C’est une de ces manifestations que la BnF sait à merveille construire : se voulant « à la fois érudite et accessible à tous », didactique et ludique. Il faut dire que la matière (dans tous les sens du terme) s’y prêtait.

Portrait du roi Arthur dans Le Triomphe des Neuf Preux - Cy commence l'histoire du noble roy Artus de Bretaigne - Abbeville, Pierre Gérard, 1487 (doc. BNF)

Le Roi Arthur constitue le pivot central de l’ensemble de textes que l’on désigne dans la « matière de Bretagne » sous le nom de « cycle arthurien » et qui a connu au Moyen Age un développement considérable, du début du 9e siècle à la fin du 15e (grosso modo – les spécialistes peuvent contester). Est-ce un personnage historique ? Il apparaît nommément pour la première fois vers 830 sous la plume du chroniqueur Nennius dans son Historia Brittonum, comme un chef de guerre breton (au sens de l’époque, c’est-à-dire de la Bretagne insulaire) ayant vécu de la fin du 5e au début du 6e siècle et ayant remporté de nombreuses victoires sur les Saxons. A la même époque, un héros appelé Arthur apparaît aussi dans des légendes galloises.  Sans vouloir trancher, je crois que la figure d’Arthur a pu concentrer, de manière syncrétique, les caractéristiques de plusieurs personnages réels ou fictifs incarnant la résistance bretonne contre l’envahisseur saxon qui finira par l’emporter.

 

Merlin commentant une éclipse de lune (détail) - Dans un Lapidaire, compilation de textes d'astronomie, d'après Alphonse le Sage (1221-1284) - Manuscrit copié en Angleterre vers 1400 (doc. BNF)

D’autres s’emparent ensuite du récit, Chrétien de Troyes, Geoffroy de Monmouth, Wace, Robert de Boron… L’histoire s’étend, se ramifie, se connecte avec d’autres mythes, ceux de la Table Ronde, de la quête du Graal ; elle s’enrichit des aventures de multiples héros, les chevaliers Lancelot, Gauvain, Galahad, Tristan, Perceval, et d’un personnage qui m’est cher, l’enchanteur Merlin. Histoires complexes, nombreux rebondissements, interventions inopinées du surnaturel ; un des mérites de l’expo de la BnF est de rendre clair (enfin, presque…) l’entrelacs de ces thèmes et de leurs récurrences, avec une chronologie, une généalogie, des cartes géographiques. Elle s’appuie essentiellement sur un ensemble fascinant de manuscrits, tous plus beaux les uns que les autres avec leurs enluminures, qui montrent notamment la diffusion du mythe, des deux côtés de la Manche mais aussi en Allemagne, en Italie, en Espagne. Des miniatures superbes, par exemple, se trouvent dans les deux volumes de l’Estoire du saint Graal et de Merlin, réalisés vers 1480 pour Jean-Louis de Savoie, évêque de Genève.

 

L’histoire d’Arthur connaît ensuite une sorte d’éclipse, de la Renaissance au premier Empire, avant de renaître avec le romantisme et son goût appuyé pour le Moyen Age ; suivront les opéras de Wagner et, au 20e siècle, les adaptations au cinéma, dans la BD et dans les jeux vidéo. (Je suis fan, entre autres, de la série Kaamelott.) Au fond, il n’est pas étonnant que chacun y trouve son miel, car il y a de tout dans la légende d’Arthur, de l’épopée et du roman d’amour, de l’aventure chevaleresque et du conte fantastique, de la saga familiale et de la quête initiatique – une source infinie de rêve.

Lancelot : Lancelot-Graal (Lancelot, Queste, Mort Artu) Prouesse suprême de Lancelot et marges facétieuses - Tournai, achevé le 14 mars 1345 (doc. BNF)

L’exposition s’achevait le 24 janvier ; j’espère que la BnF va toutefois laisser en ligne quelque temps encore sur son site les éléments d’information abondants et les magnifiques illustrations qui s’y trouvent.

Escaliers vers l’enfance

En descendant par les majestueux escalators au niveau « rez-de-jardin » de la Bibliothèque Nationale, je songeais à d’autres descentes et à d’autres escaliers. Le décor de cette partie de la BN me semble impressionnant, avec ses grands espaces vides et ses murs couvert de treillage métallique, puis viennent les sas que l’on doit traverser, passant dans des bulles de métal comme dans un sous-marin. Je pensais à des descentes dans les entrailles de la terre, vers les grands puits du savoir universel. Moins gravement, le ronronnement rythmé de l’escalator me rappelait une série d’onomatopées (« cra-cra-poum-poum »…) qui, si je ne me trompe, me vient d’un livre pour enfants d’André Maurois lu dans les lointains pâturages de ma jeunesse, et dont le titre était peut-être Patapoufs et Filifers.

Caspar David FRIEDRICH : Moonrise by the Sea, vers 1821 - Musée de l'Ermitage, St Petersburg - Image Web Gallery of Art

Et je me suis souvenue aussi de cette chanson d’autrefois, interprétée par Cora Vaucaire, qui contenait ce vers « Les escaliers de la butte sont durs aux miséreux ». Petite fille de la campagne, ignorant la butte Montmartre, je croyais fort sincèrement entendre « Les escaliers de la Lune sont durs aux miséreux ». Et cela ne me semblait pas le moins du monde étrange, ni que la Lune eût des escaliers, ni que leur ascension fût plus facile aux riches.

Une nécessité impérieuse

abstract035135060

 

« Lire est une activité politique, au sens où cela permet de prendre parti dans la vie de la cité, dans la chose publique. C’est pour cela que nos gouvernants essaient de censurer, d’appauvrir la lecture afin d’affaiblir l’activité intellectuelle. Pour fabriquer des consommateurs dociles, surtout pas des individus capables de penser par eux-mêmes, de poser des questions intelligentes. C’est pour cela que les lecteurs doivent se battre ; car un lecteur c’est quelqu’un qui, au fur et à mesure qu’il se construit et s’enrichit par ses lectures, devient de plus en plus capable de poser des questions pertinentes. Je pense qu’il existe aujourd’hui une nécessité impérieuse de défendre l’activité intellectuelle et de lui redonner une place centrale dans nos sociétés. Il faut remettre la bibliothèque, et non la banque, au centre. »

Alberto Manguel
interview dans le n° 51 de
Chroniques de la BnF
, nov-.déc. 2009

—–

Image : Droit Devant, photo de Damien Doumax
(Merci à Wictoria de m’avoir fait découvrir ce photographe)