Un malentendu qui devient une découverte

 

 J’aime bien celles des lectures de la BNF qui ont lieu à la bibliothèque de l’Arsenal, dans le grand salon ; il est peut-être grand pour un salon, mais considérablement plus petit que les auditoriums du site de Tolbiac ; on a l’illusion de partager quelque chose avec les auteurs. Ainsi le lundi 23 septembre, par une journée splendide de lumière dorée d’automne, je m’acheminai vers l’Arsenal pour y entendre – croyais-je – une lecture de textes de Pascal Quignard animée par Alain Veinstein. Mais ce n’était pas le cas : j’avais sans doute parcouru trop rapidement l’annonce (de fait, elle n’était pas très explicite, je viens de vérifier : « Alain Veinstein avec Pascal Quignard »…) et il s’agissait en fait de textes d’Alain Veinstein lus par lui-même avec, de temps en temps, une page lue par Quignard. Ne connaissant Veinstein, jusqu’ici, que comme journaliste de radio, et je ne suis pas une auditrice fréquente de France Culture, j’avoue que j’ignorais totalement son œuvre de poète. Il a écrit aussi plusieurs romans et des essais sur son expérience d’homme de radio. (« Il n’était vraiment pas fait pour ce en quoi désormais il excelle, dit de lui à ce propos Jérôme Garcin. Sa nature était d’un sauvage, d’un introverti – mélange troublant de vanité et de haine de soi. »)

Façade de la Bibliothèque de l'Arsenal (photo ELC)

Façade de la Bibliothèque de l’Arsenal (photo ELC)

Alain Veinstein (photo Quinzaine Littéraire)

Alain Veinstein (photo Quinzaine Littéraire)

Ainsi cette soirée du 23 a été pour moi une découverte complète. Pas forcément des plus faciles ; l’auteur naviguait aisément entre ses divers recueils, et je peinais à la suivre dans ma petite barque. Je me trompais même sur les titres annoncés ; rétrospectivement, mes confusions me semblent comiques (ai d’abord entendu « L’Introduction de l’appel », par exemple, alors qu’il s’agissait de « L’Introduction de la pelle »… je n’ai compris que quand il a été question d’outils creusant la terre…). Mon esprit vacillant tentait de relier des bribes de poèmes pour construire je ne sais quelle structure qui m’aurait été une clef pour entrer dans ce royaume.

Veinstein et Quignard ont évoqué l’aventure des éditions Orange Export Ltd (1969-1986), avec Emmanuel Hocquard, puis la revue L’Éphémère qui fut « une histoire intense », plus avant encore, au début des années 60. Au passage, j’ai noté quelques fragments, traces fugitives qui me poussent vers les textes : « trop de mort retient d’écrire », « j’applique à la lettre le texte de la peur », « écrire : longer le réel comme on rase les murs ». De temps à autre, je lorgnais vers Quignard qui écoutait benoitement, la tête baissée, tout vêtu de noir, comme un moine. La rencontre fut brève : au bout d’une heure et une minute (aux dires de Veinstein), c’était plié. Reste maintenant à lire en silence, et peut-être la plume à la main.

Des bibliothèques vécues et/ou imaginées

 

« Si Dieu existait, il serait une bibliothèque. »
Umberto Eco, article de
L’événement du Jeudi
– 9 Avril 1998

 

Samedi 4 juin, de bon matin, je me trouvais, moi chétive (au sens figuré…) parmi les doctes, doctorants et doctorantes, à la bibliothèque de l’Arsenal, pour la dernière séance du séminaire de doctorat « Arts & médias »[1] consacré à l’imaginaire des bibliothèques. Pour cette ultime évocation, Robert Damien avait invité Pierre Bergounioux.

 

La parole de Bergounioux est une merveille : cet homme-là parle comme il écrit, avec des phrases extrêmement structurées et des métaphores inattendues, mais en même temps ce n’est pas du tout une parole guindée, elle est vive, alerte comme un merle au printemps, elle s’échappe sans cesse vers la vie. Il faut l’entendre rendre hommage à Madame Couderc, bibliothécaire à Brive quand le jeune Pierre avait huit ou dix ans (« Je prononce son nom dans la bibliothèque de l’Arsenal ! »), ou décrire comment, à la même époque, il faisait chaque année éclore un oignon de jacinthe, métamorphose minuscule, miraculeuse.

 

Celui qui proclame « je suis un crétin rural » (version soft : « d’une simplicité champêtre »…) a rencontré sa première bibliothèque dans sa ville natale de Brive, où un bâtiment hybride – l’hôtel Labenche, qu’il décrit longuement dans La mort de Brune – un legs de l’Ancien Régime, abritait les collections de livres de la bibliothèque municipale. Établissement dont il devint très vite un adepte assidu.

 

« Je n’avais aucune idée des mondes dont les livres parlaient. » Mais ce que l’enfant déjà cherchait obscurément, c’était « le livre qui serait le miroir éclatant où je découvrirais qui nous étions », qui en dirait le poids, le prix, la portée.

 

On peut lire le compte-rendu complet de cette matinée sur la page « Salle de stockage » de ce blog.

 


[1] (BnF, ENSSIB, Univ. Paris 3 Sorbonne Nouvelle, Univ. Paris Ouest La Défense). Comme lors d’autres comptes-rendus, mes notes suivent d’assez près les paroles entendues, mais résultent néanmoins de mon écoute, et je mets entre guillemets les seules phrases dont je suis absolument certaine.