Trouble, horreur et fascination

« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. »
Dante, Divine Comédie, Enfer, chant III

« L’ange du bizarre » : l’exposition du musée d’Orsay emprunte son titre à un conte fantastique d’Edgar Poe traduit par Baudelaire (texte d’ailleurs plus grotesque et ludique que vraiment noir). Elle illustre un courant artistique qui traverse les arts plastiques en Europe tout au long du 19e siècle et qui fascine en mettant sous nos yeux la part d’ombre de son expression. Elle en explore les constantes à travers le temps – depuis les prémices de ce courant à la fin du 18e siècle jusqu’à son « revival » surréaliste – et dans l’espace européen, les artistes allemands étant particulièrement bien représentés. Ce qui n’est pas tout à fait un hasard puisque 1) ils se sont beaucoup exprimés dans ce domaine à l’époque romantique et 2) l’un des deux commissaires de l’exposition est le Dr Felix Krämer, conservateur au Städel Museum de Francfort-sur-le-Main, musée où l’exposition a d’ailleurs été montrée avant Paris.

Thomas Cole : Expulsion - Lune et lueur de feu, 1828 Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza. Photo : Daniel Couty, image Tribune de l'Art

Thomas Cole : Expulsion – Lune et lueur de feu, 1828
Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza. Photo : Daniel Couty, image Tribune de l’Art

« Dans les années 1930, l’écrivain et historien d’art italien Mario Praz (1896-1982) a mis en valeur pour la première fois le versant noir du romantisme, désignant ainsi un vaste pan de la création artistique qui, à partir des années 1760-1770, exploite la part d’ombre, d’excès et d’irrationnel qui se dissimule derrière l’apparent triomphe des lumières de la Raison.

Cet univers se construit à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre dans les romans gothiques, littérature qui séduit le public par son goût du mystère et du macabre. (…) Les univers terribles ou grotesques de nombreux peintres, graveurs et sculpteurs de toute l’Europe rivalisent avec ceux des écrivains : Goya et Géricault nous confrontent aux atrocités absurdes des guerres et naufrages de leur temps, Füssli et Delacroix donnent corps aux spectres, sorcières et démons de Milton, Shakespeare et Goethe, tandis que Caspar David Friedrich et Carl Blechen projettent le public dans des paysages énigmatiques et funèbres, à l’image de sa destinée.

Max Klinger : Premier avenir, 1880. Strasbourg, musée d'art moderne et contemporain. Image Ministère de la Culture

Max Klinger : Premier avenir, 1880. Strasbourg, musée d’art moderne et contemporain. Image Ministère de la Culture

A partir des années 1880, maints artistes reprennent l’héritage du romantisme noir en se tournant vers l’occulte, en ranimant les mythes et en exploitant les découvertes sur le rêve, pour confronter l’homme à ses contradictions : la sauvagerie et la perversité cachée en tout être humain, le risque de dégénérescence collective, l’étrangeté angoissante du quotidien révélée par les contes fantastiques de Poe ou de Barbey d’Aurévilly. En pleine seconde révolution industrielle ressurgissent ainsi les hordes de sorcières, squelettes ricanants, démons informes, Satans lubriques, magiciennes fatales… qui traduisent un désenchantement provocant et festif envers le présent. Le mythe de la bonne mère Nature hérité de Rousseau est aboli en faveur d’une vision terrifiante où la Nature est une force dévorante, moteur de destruction du bonheur individuel au profit de la perpétuation de l’espèce. Un des corollaires de ce basculement est la résurgence du mythe de la chute et de la femelle pécheresse sublimée par Gustave Moreau, Munch, von Stuck ou Odilon Redon.

Eugène Grasset : Trois femmes et trois loups, 1892. Image du site Art nouveau et Jugendstil

Eugène Grasset : Trois femmes et trois loups, 1892. Image du site Art nouveau et Jugendstil

Lorsqu’au lendemain de la Première guerre mondiale, les surréalistes font de l’inconscient, du rêve et de l’ivresse les fondements de la création artistique, ils parachèvent le triomphe de l’imaginaire sur le principe de réalité, et ainsi, l’esprit même du romantisme noir. Ils en apprécient notamment la prédilection pour l’anticonformisme esthétique des contrastes (mêlant le sublime au bouffon, la cruauté à la sensualité) et de l’excès. Dali est fasciné par l’univers de Böcklin, Max Ernst obsédé par le thème de la forêt cher à Caspar David Friedrich. Au même moment, le cinéma s’empare de Frankenstein, de Faust et des autres chefs-d’œuvre du romantisme noir qui s’installe définitivement dans l’imaginaire collectif. » (d’après le dossier du musée) L’expo propose d’ailleurs plusieurs extraits de films de Murnau, Buñuel ou encore le Frankenstein de James Whale (1931).

Carlos Schwabe : La Mort et le fossoyeur, 1895. Image Musée d'Orsay

Carlos Schwabe : La Mort et le fossoyeur, 1895. Image Musée d’Orsay

J’ai particulièrement apprécié de découvrir les œuvres de certains peintres allemands de la fin du 19e siècle comme Carlos Schwabe (La Mort et le fossoyeur), Moritz von Schwind (Apparition dans la forêt) ou encore Gabriel von Max avec une étonnante Femme en blanc au visage absolument hallucinant de présence fantômatique. La période surréaliste est moins développée que les deux premières et pourrait, il est vrai, être à elle seule un sujet d’exposition (je veux dire : le versant « romantisme noir » du surréalisme).

Signe des temps ? Noir, c’est noir… Il m’a semblé que ce sujet présentait des passerelles évidentes avec plusieurs autres expositions parisiennes récentes, comme Les arcs-en-ciel du noir à la Maison de Victor Hugo ou les Sorcières du musée de la Poste. Sans parler de celles consacrées aux Vanités en peinture.

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