La forêt pour mémoire

Cela commence par un meurtre, mais ce n’est pas un roman policier, du moins pas au sens strict. C’est un livre qui explore et expose tout un pan de l’histoire récente de la Pologne, les années qui ont suivi la chute des régimes communistes dans les pays d’Europe de l’Est.

Résumé (site de l’éditeur Sonatine) « Lorsqu’on retrouve le cadavre d’un homme dans la forêt qui entoure le petit bourg de Jadowia, Leszek, un ami de la famille du disparu, décide de faire la lumière sur cette affaire. Il comprend vite que cet assassinat est lié à l’histoire trouble du village. Mais dans cette petite communauté soudée par le silence, beaucoup ont intérêt à avoir la mémoire courte et sont prêts à tout pour ne pas réveiller les fantômes du passé. L’ère communiste a en effet laissé derrière elle bien des séquelles et personne n’a rien à gagner à évoquer cette période où la dénonciation était encouragée, la paranoïa et la corruption omniprésentes, les comportements souvent veules. Sans parler de secrets plus profondément enfouis encore, datant de la Seconde Guerre mondiale, lors de la disparition brutale des Juifs établis à Jadowia depuis plusieurs générations. Leszek va devoir mettre sa vie en jeu pour venir à bout de cette chape de silence, et faire surgir une vérité bien plus inattendue encore que tout ce qu’il avait imaginé. »

Dès les premières pages, il est évident que l’auteur connaît bien les lieux qu’il décrit. C’est ce que je viens de vérifier, et en effet Charles T. Powers, journaliste né en 1943 dans le Missouri, a dirigé depuis Varsovie, de 1986 à 1991, le département Europe de l’Est du Los Angeles Times. Il est décédé brutalement en 1996 après avoir remis le manuscrit de son unique roman, En mémoire de la forêt, à son éditeur.

Son écriture précise et imagée recrée de manière extraordinairement concrète le décor de ce village de Pologne où vit Leszek, jeune paysan de 26 ans qui est revenu à la ferme après avoir tenté quelques années de vivre et travailler en ville. Il mène une enquête que l’on ne peut guère qualifier de parallèle, car la police, d’emblée, s’est désintéressée de l’affaire. Powers excelle à montrer comment Leszek, pas à pas, plonge dans l’histoire trouble et violente du siècle qui vient de s’achever, et nous le suivons dans cette découverte qui le déconcerte et le perturbe.

Forêt de Białowieza en Pologne (DR)

J’avoue avoir été attirée vers ce livre à cause de son titre : tout ce qui parle de forêt(s) m’intéresse. Ici, il n’y a guère de passages descriptifs, à part celui-ci, par exemple :

 « Autour de Jadowia [c’est le nom du village] les forêts formaient comme un immense labyrinthe anarchique, évoquant un liquide répandu sur le sol, sans motif apparent, où alternaient grandes étendues, bandes étroites et îlots perdus. Des peuplements de pins se mêlaient aux bouleaux sur les contours, puis laissaient place, au cœur des bois, à de vieux chênes et de vieux frênes, et se reconstituaient avant de se joindre à d’autres vastes peuplements. Entre les doigts de forêt, au milieu des trouées dans les arbres, on trouvait les fermes – maisons regroupées et granges de guingois, sans peinture – ou, beaucoup plus rarement, les champs plats, déserts, perdus, coupés des habitations des paysans qui fauchaient et labouraient à d’autres saisons. Kilomètre après kilomètre, la forêt se déroulait ainsi, erratique, informe, si bien que les villages tout entiers, y compris Jadowia et les hameaux voisins, les maisons, les granges et les remises isolées, les champs segmentés – tout paraissait proche de l’enveloppante forêt. » (pp. 55-56)

Ce qui se passe, c’est que la forêt entière sert de métaphore au continent obscur et tourmenté de la mémoire collective, où Leszek s’égare et se retrouve. Dans ce roman, écrit le critique du New York Times, Ken Kalfus, « l’énigme centrale est le passé, qui miroite, liquide et iridescent, déterminant identité et destin ». Plus que la résolution de l’énigme du meurtre de Tomek, ce qui compte c’est que, du fait de cette enquête, le processus de remémoration est déclenché. Kalfus souligne d’autre part la capacité de Powers à conserver une note d’espoir. « Peut-être [estime-t-il] ce roman n’aurait pu être écrit que par un Américain, convaincu que les hommes et les femmes peuvent honnêtement affronter leur histoire ethnique sans perdre le sens de leur identité personnelle. »

Charles T. Powers est mort prématurément et cette Mémoire de la forêt restera probablement une œuvre unique (à moins que ses concitoyens, devant le succès de ce livre, ne retrouvent un manuscrit dans les tiroirs de son ordinateur…) Unique, mais magistrale.

(Le livre initialement publié par Sonatine existe aussi en édition de poche chez Pocket).

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