L’éternité, c’est bien long

 

 

Je ne suis pas spécialement amateur des films d’Angelópoulos, bien que je le reconnaisse volontiers comme l’un des cinéastes grecs les plus marquants du 20e siècle. Car je le trouve souvent pesant, et son Alexandre le Grand m’a semblé l’un des films les plus ennuyeux qui soient… J’avais envie néanmoins de voir L’éternité et un jour (la musique sublime d’Eleni Karaindrou qui l’accompagne n’y est pas pour rien) et c’est chose faite.

 

On retrouve dans ce film les thèmes familiers au cinéaste et les constantes auxquelles il nous a accoutumés, particulièrement le fait de montrer quasi constamment un pays hivernal, sous la pluie ou dans la brume, au revers de l’image convenue d’une Grèce baignée de soleil. Même dans les souvenirs d’Alexandre, le personnage principal (Bruno Ganz), quand il se revoit petit garçon, dans la maison de ses parents au bord de la mer (et que sa fille, aujourd’hui, vient de vendre) la mer est plutôt grise que bleue et le soleil n’a rien d’éclatant.

 

Je me suis amusée ci-dessous à juxtaposer trois résumés du synopsis :

 

a) Alexandre, un grand écrivain, est sur le point de quitter définitivement la maison en bord de mer dans laquelle il a toujours vécu. Avant son départ, il retrouve une lettre de sa femme, Anna, qui lui parle d’un jour d’été, il y a trente ans. Pour Alexandre commence alors un étrange voyage où passé et présent vont s’entremêler. (Allociné)

 

b) Un dimanche de pluie à Salonique, Alexandre, un grand écrivain, s’apprête à quitter définitivement la maison sur la mer où il a toujours vécu. Il retrouve une lettre de sa femme, Anna. Elle lui parle d’un jour d’été, il y a trente ans. Pour Alexandre commence alors un étrange voyage ou passé et présent vont s’entremêler. Il rencontre un petit enfant albanais clandestin auquel il va faire passer la frontière. Il lui raconte l’histoire d’un poète grec. (Arte)

 

c) Un dimanche d’hiver à Salonique, en Grèce. Devant entrer à l’hôpital le lendemain, Alexandre, un vieil écrivain solitaire, trie ses papiers. Il exhume ainsi une lettre de sa femme Anna, décédée depuis longtemps, et prend conscience de l’amour qu’elle lui portait. Alexandre décide de donner cette lettre à sa fille. En chemin, il aide un petit Albanais à échapper à une descente de police. Plus tard, il retrouve le garçonnet et comprend qu’il est victime d’un trafic d’enfants. L’écrivain prend les malfrats en filature et leur achète le gamin, qui veut regagner son pays natal. Découvrant les cadavres gelés des fuyards sur le grillage barbelé qui marque la frontière, tous deux rebroussent chemin d’un commun accord… (Télérama)

 

Seul le résumé d’Arte fait allusion à un épisode qui m’a bien accrochée : « Il lui raconte l’histoire d’un poète grec ». De quoi s’agit-il ?

Portrait de Solomos, milieu du 19e siècle, auteur inconnu

 

« Avec beaucoup d’habileté, le cinéaste met en abîme l’œuvre d’un grand poète de la Grèce moderne : Dionýsios Solomós (1798-1857). En nous montrant l’exil extérieur de ce créateur, sa façon de renouer avec le langage de sa nation et ses réalités propres, Angelópoulos reflète l’exil intérieur du personnage principal. (…) [Mais] il ne suffit pas d’achever le fameux poème Missolonghi ou les Hommes libres assiégés (1844) pour être grec. (NDLR : il s’agit d’un poème laissé inachevé par Solomos, et dans le film, Alexandre a entrepris de le terminer.) Il faut vivre dans la Grèce contemporaine et respirer l’air qui y circule ! » Paul Beaucage, Ciné-Bulles, vol. 17, n° 3, 1998, p. 49-50.

Solomós est surtout connu pour avoir écrit en 1823 le poème Hymne à la liberté qui est devenu l’hymne national grec. Il est donc tout à fait curieux de voir, comme le montre Angelópoulos dans le film, que ce poète originaire de l’île de Zakynthos, envoyé très jeune en Italie pour y faire ses études, revint dans son pays natal en 1818 en maîtrisant la langue italienne mieux que la grecque. Alexandre (les héros d’Angelópoulos s’appellent invariablement Alexandre) raconte à l’enfant albanais l’histoire de Solomós, en précisant que celui-ci achetait des mots nouveaux pour enrichir son vocabulaire ; cette parabole qui semble plaire au gamin va servir de moyen de communication entre les deux personnages. Le poète apparaît d’ailleurs, en costume de son temps, dans la séquence où les deux voyageurs embarquent dans un vieil autobus, et leur récite quelques vers.

Manuscrit de Solomos

Images : affiche Allociné, portrait et manuscrit Wikipedia

Une réflexion au sujet de « L’éternité, c’est bien long »

  1. Ce n’est pas la première fois que le résumé du synopsis d’un film d’Angelopoulos me donne terriblement envie de le voir, et que je le regrette ensuite… J’éprouve, moi aussi, des sentiments mêlés pour Angelopoulos: il a des tas de choses intéressantes à dire, mais tant d’entre elles gagneraient à être dites plus simplement…

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