Une journée avec Jack Kerouac

Parce que les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux,
les furieux de la vie, les furieux du verbe,
qui veulent tout à la fois.
Jack Kerouac, Sur la route

Elle a commencé, cette journée, avec la visite de l’exposition que le Musée des lettres et manuscrits consacre à l’un des plus mythiques romans de la littérature américaine : On the road en VO, Sur la route en VF. C’est la toute première fois que le tapuscrit de 36 mètres de long sur lequel Jack Kerouac a écrit la première version de Sur la route, considéré comme le manifeste de la beat generation, est exposé en France. « Entre le 2 et 22 avril 1951, Jack Kerouac écrit un roman de 125 000 mots sur un support papier de 36,5 mètres de long. Il a 29 ans », explique Gérard Lhéritier, président du MLM. « En grande partie autobiographique, une soudaine fièvre scripturale l’entraîne à écrire un livre en prose spontanée, empruntée aux techniques du surréalisme, inspirée par son compagnon de voyage Neal Cassady (Dean Moriarty dans le roman). »

Le rouleau original de Sur la route de Jack Kerouac.
© Christies, New York

« Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route », écrit Jack Kerouac en mai 1951. Le rouleau imprimé et édité (en 2007) comporte un seul paragraphe de 370 pages, sans marge et sans chapitres. « Je vais me trouver un rouleau de papier pour couvrir les étagères, je vais le glisser dans la machine, et je vais taper à toute vitesse, à toute berzingue, au diable les structures bidons, après on verra »… « J’ai écrit ce livre sous l’emprise du café… 6 000 mots par jour, 12 000 le premier jour et 15 000 le dernier… ».

Jack Kerouac et Neil Cassady en 1952 (photographie prise par Carolyn Cassady).
© Rue des Archives/RDA

Après plusieurs refus d’éditeurs et de sérieuses modifications, Sur la route sera finalement publié par les éditions Viking en 1957, et trois ans après en France par Gallimard. C’est cette version plus courte et expurgée de ses passages les plus sulfureux que le public connaissait seulement jusqu’à ces toutes dernières années. En 2007, en effet, à l’occasion du 50ème anniversaire de la publication initiale, Viking décide de publier le tapuscrit intégral, et il est édité par Gallimard en 2010, pour la version française, sous le titre Sur la route – le rouleau original.

Ce tapuscrit impressionnant par sa compacité – une sorte de bloc continu, serré, brut – constitue évidemment le clou de l’exposition du MLM. Il occupe une vitrine centrale de neuf mètres de long, spécialement conçue pour l’événement. L’exposition joue habilement sur l’analogie, avouée par Kerouac lui-même, entre le rouleau et la route, déployant les paysages qui défilent le long de la route américaine : « paysage de la vie de Kerouac, paysage de son amour pour la littérature, paysage de ses rencontres, paysage de la réalisation du film » (Estelle Gaudry). Elle évoque ainsi sa passion pour la littérature (française notamment… on n’oublie pas que la famille de Kerouac venait de Bretagne, via le Canada) à travers des pièces autographes de Rimbaud, Céline ou Balzac, ses rencontres avec ses amis Neal Cassady, William S. Burroughs, Allen Ginsberg… Mais aussi le paysage du film de Walter Salles, avec les croquis des décors conçus par Carlos Conti, les photographies du tournage et le scénario annoté du réalisateur.

Sur la route, le film, était donc le deuxième temps de ma journée Kerouac. Francis Ford Coppola possédait les droits d’adaptation cinématographique du livre depuis 1968, et le scénario avait été écrit par Russell Banks, mais le tournage prévu à l’automne 2001 n’a jamais eu lieu. Coppola coproduit néanmoins le film réalisé par Walter Salles, avec comme interprètes Sam Riley (Sal Paradise), Garrett Hedlund (Dean Moriarty), Kristen Stewart (Marylou) et Kirsten Dunst (Camille), sorti en mai 2012 et présenté au Festival de Cannes.

L’écrivain au travail : Jack Kerouac (Sam Riley) © MK2 / Grégory Smith

C’est une bonne adaptation en ce sens qu’elle donne bien à voir une époque – les années 50 – et un milieu, celui des écrivains qu’on a désignés par la suite sous l’appellation de beat generation : Viggo Mortensen compose d’ailleurs un Burroughs tout à fait intéressant. Elle rend bien aussi l’espèce de frénésie avec laquelle ils se jetaient dans toutes ces expériences : alcool, drogues diverses, sexe et surtout le mouvement, le besoin de bouger, d’être constamment ailleurs, on the road again and again and again. Garrett Hedlund est un Dean au physique très attirant (je note ça pour mes copines cinéphiles). Ce qui ressort moins, c’est la passion de l’écriture, mais c’est incontestablement plus difficile à faire passer au cinéma.

*** Images du MLM (pour l’expo) et d’Allociné (pour le film)
— PS du 3 août. Plein d’infos et de liens sur le site de Lucien Suel, écrivain, traducteur du Livre des Esquisses de Kerouac

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