Une nouvelle icône de notre temps ?

 

 « L’unique femme en Italie
qui ait jamais su
ce que voulait dire peinture »

Roberto Longhi

 

Artemisia Gentileschi est-elle en train de devenir une icône, comme l’est aujourd’hui Frida Kahlo ? On le dirait, à voir le discours tenu sur elle ces dernières années, qui se focalise plus sur les péripéties de sa vie intime que sur son travail de peintre. Ou par exemple le titre de l’exposition qui se tient actuellement au musée Maillol : Artemisia, pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre. On ne désignerait pas ainsi, par son seul prénom, un peintre homme… je n’en vois guère qu’un exemple : Vincent, pour Van Gogh, qui est lui aussi une sorte d’icône.

 

Judith et sa servante, v. 1618-1619, Palazzo Pitti, Florence

Cela étant, l’exposition en question, en dépit de quelques bizarreries de disposition (qui nous font commencer la visite par les œuvres les plus tardives), reste méritoire et pleine d’intérêt, montrant quelques-uns des tableaux les plus connus et les plus représentatifs de l’artiste.

 

Je reprends ici, pour les besoins de la cause, quelques éléments de la note que je lui avais consacrée en novembre 2009 :  Vivant dans la première moitié du XVIIe siècle (elle était née en 1593), Artemisia Gentileschi reprend de son père Orazio, lui-même peintre et élève du Caravage, la limpide rigueur du dessin en lui ajoutant une forte accentuation dramatique. Elle rejoint son père à Londres en 1638 puis s’installe à Naples et devient ainsi un peintre de cour à succès, sous le patronage des Médicis et de Charles Ier d’Angleterre. Comme le Caravage, il a fallu attendre plus de trois siècles pour qu’elle soit à nouveau reconnue et appréciée. Ce fut notamment grâce à la parution, en 1916, d’un essai signé de l’historien d’art Roberto Longhi, maître de la critique italienne et grand spécialiste de Piero della Francesca, qui a eu le mérite de ramener l’attention de la critique sur la stature artistique d’Artemisia Gentileschi.

 

La Madeleine pénitente, vers 1631

Comme le souligne mon collègue de blog Lunettes Rouges,  « Artemisia est une peintre d’héroïnes, Cléopâtre, Suzanne, Bethsabée, femmes triomphant de l’adversité, de la vilenie masculine. Toutes ont plus ou moins le même corps rond, la même mollesse; l’héritage du Caravage (et d’Orazio) se dissipe peu à peu, le clair-obscur s’adoucit, mais les carnations et les drapés sont souvent superbes. » On la connaît surtout maintenant pour ses tableaux (il en existe plusieurs variantes) sur le thème biblique de Judith et Holopherne, traité avec une récurrence qui tient de l’obsession. Lunettes Rouges, encore :

« Le texte de Roland Barthes en particulier, à propos du Judith et Holopherne de Capodimonte à Naples (1612), met l’accent, non pas, comme tant, sur le lien avec la violence du viol, mais sur l’ambivalence érotique et funèbre du lien unissant les deux protagonistes et sur la revendication féministe qui sous-tend ce tableau de deux femmes : « si les deux femmes voulaient violer le général, elles ne s’y prendraient pas autrement » et « ne dirait-on pas deux ouvrières en train d’égorger un porc ? » Il conclut ainsi : « ce tableau, si fort, si clair, a ainsi tous les traits figuratifs d’un roman : sa beauté vient de ce qu’il participe d’une sorte d’énergie littéraire » ».

Ce tableau, qui figure dans l’exposition du musée Maillol, reste saisissant, par la violence de l’acte représenté avec un hyper-réalisme stupéfiant, contrastant avec le calme affiché sur les traits de ses perpétratrices.

 

Autoportait avec luth, vers 1617

L’ Autoportait avec luth la montre par contre avec une physionomie à la tristesse douce. Bien souvent aussi, les personnages peints par Artemisia Gentileschi regardent ailleurs, nous tournent le dos ; c’est le cas dans le tableau de Judith et sa servante reproduit ici (où cette fois, la tête d’Holopherne, dans sa corbeille, reste discrète) ou dans ses figures de Bethsabée.

 

L’exposition comprend également plusieurs œuvres d’Orazio Gentileschi (dont un beau Saint Jérôme) ainsi que d’autres peintres contemporains d’Artemisia, dont la juxtaposition permet d’apprécier son originalité et sa puissance. Le catalogue est splendide, mais comme toujours dans ce genre, énorme, lourd et cher…

 

Lire aussi : les articles parus sur le site de la Tribune de l’Art

et sur le blog Le Beau Vice.

 

 

2 réflexions au sujet de « Une nouvelle icône de notre temps ? »

  1. Ton post donne vraiment très envie !!
    Et je suis juste ébahi par l’article Wikipédia :
    À 19 ans, alors que l’accès à l’enseignement des Beaux-Arts, exclusivement masculin, lui est interdit, son père lui donne un précepteur privé, le peintre Agostino Tassi. Un scandale marque alors sa vie. Artemisia est violée par Tassi employé à cette époque avec Orazio Gentileschi à la réalisation des fresques des voûtes du Pavillon des Roses dans le Palais Pallavicini Rospigliosi de Rome.
    Celui-ci promet d’abord de l’épouser pour sauver sa réputation, mais il ne tient pas sa promesse et le père d’Artemisia porte l’affaire devant le tribunal papal. L’instruction, qui dure sept mois, permet de découvrir que Tassi avait formé le projet d’assassiner son épouse, avait commis un inceste avec sa belle-sœur et avait voulu voler certaines peintures d’Orazio Gentileschi. Pendant le procès, Artemisia est soumise à un humiliant examen gynécologique et « soumise à la question » pour vérifier la véracité de ses accusations. Elle résistera à la torture et maintiendra ses accusations. Tassi est condamné à un an de prison et à l’exil des États pontificaux.
    Les actes du procès, dont a été conservée l’exhaustivité des documents et témoignages, frappent par la crudité de la relation des faits énoncés par Artemisia et par le caractère inquisitorial des méthodes du tribunal. Leur lecture à la lumière des thèses féministes de la seconde moitié du xxe siècle a eu une grande influence sur l’analyse de la personnalité d’Artemisia Gentileschi.

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