Un reste de lumière

 

« Il arrive un temps (c’est là un problème de conscience) où ‘les jours sont comptés’ : commence un compte à rebours flou et cependant irréversible. On se savait mortel (tout le monde vous l’a dit, dès que vous avez eu des oreilles pour entendre) ; tout d’un coup on se sent mortel (ce n’est pas un sentiment naturel ; le naturel, c’est de se croire immortel ; d’où tant d’accidents par imprudence). Cette évidence, dès lors qu’elle est vécue, amène un bouleversement du paysage : il me faut, impérieusement, loger mon travail dans une case aux contours incertains, mais dont je sais (conscience nouvelle) qu’ils sont finis : la dernière case. Ou plutôt, parce que la case est dessinée, parce qu’il n’y a plus de ‘hors case’, le travail que je vais y loger prend une sorte de solennité. Comme Proust malade, menacé par la mort (ou le croyant), nous retrouvons le mot de saint Jean cité, approximativement, dans le Contre Sainte-Beuve : « Travaillez pendant que vous avez encore la lumière. »

 

Roland Barthes, conférence du 19 octobre 1978 au Collège de France, Œuvres complètes, volume V, éditions du Seuil, 2002, p. 466 (Les mots en italiques le sont dans le texte original).

Image : Georges de la Tour, La Madeleine à la veilleuse (détail), musée du Louvre, vers 1642, DR

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