Kundera et Diderot, deux auteurs libertins

 

 

Milan Kundera, c’est certain, aime le siècle des Lumières et la littérature française du XVIIIe siècle. On se souvient que le premier de ses livres écrit en français, La Lenteur (1995), s’inscrivait comme un contrepoint au récit de Vivant Denon, Point de lendemain… Mais ce goût remonte à bien plus loin. En 1972, le jeune metteur en scène français Georges Werler rend visite à Milan Kundera à Prague et remporte discrètement à Paris le manuscrit de sa pièce Jacques et son maître, s’inspirant du roman de Diderot Jacques le Fataliste. Kundera l’avait écrite après l’invasion russe, quand toute son œuvre, ancienne et future, avait été gommée des lettres tchèques.

« Quand la pesante irrationalité russe est tombée sur mon pays, j’ai éprouvé un besoin instinctif de respirer fortement l’esprit des Temps modernes occidentaux. Et il me semblait n’être concerné avec une telle densité nulle part autant que dans ce festin d’intelligence, d’humour et de fantaisie qu’est Jacques le Fataliste », dit Kundera dans la préface de sa pièce. C’est celle-ci que Nicolas Briançon a montée en 1998 et repris cette année au théâtre de la Pépinière avec, pour la plupart, les mêmes acteurs (lui-même dans le rôle de Jacques).

de g. à d. : le maître (Yves Pignot), Jacques (Nicolas Briançon), la patronne de l’auberge du Grand Cerf (Nathalie Roussel) – DR

 

Un festin en effet, auquel contribuent largement une mise en scène vive, enlevée, inventive, pleine d’esprit, et une excellente interprétation. Quant au texte – concentré sur certains épisodes du livre, notamment la célèbre histoire de Madame de la Pommeraye, dont Robert Bresson avait tiré le scénario du film Les Dames du bois de Boulogne – il suit de très près celui de Diderot. Qui s’y prête, évidemment, étant truffé de dialogues que l’on peut reprendre mot pour mot. L’apport de Kundera reste modeste ; ce n’est pas dans les proportions du pâté d’alouette, mais de l’ordre des 80/20. Il joue notamment sur la mise en abyme d’une manière que Diderot, à ce qu’il me semble du moins, n’aurait pas désavouée ; en témoigne cet extrait jouant avec le spectateur comme Diderot jouait avec le lecteur :

 

LE MAÎTRE : Mais dis-moi, où sont nos chevaux ?

JACQUES : Laissez vos questions stupides, Monsieur.

LE MAÎTRE : Un tel non-sens ! Comme si un gentilhomme français parcourait la France à pied ! Est-ce que tu connais celui qui s’est permis de nous réécrire ?

JACQUES : Un imbécile, Monsieur. Mais maintenant que nous sommes réécrits, on n’y peut plus rien.

LE MAÎTRE : Que périssent tous ceux qui se permettent de réécrire ce qui a été écrit ! Qu’ils soient empalés et brûlés à petit feu ! Qu’ils soient châtrés et qu’on leur coupe les oreilles ! J’ai mal aux pieds.

JACQUES : Monsieur, ceux qui réécrivent ne sont jamais brûlés et tout le monde les croit.

LE MAÎTRE : Tu penses que l’on croira celui qui a réécrit notre histoire ? Que l’on ne va pas regarder dans le « texte » pour voir qui nous sommes vraiment ?

JACQUES : Monsieur, on a réécrit bien d’autres choses que notre histoire. Tout ce qui est jamais advenu en ce bas monde a déjà été réécrit des centaines de fois et personne n’a jamais songé à vérifier ce qui s’était passé en réalité. L’histoire des hommes a été réécrite si souvent que les gens ne savent plus qui ils sont.

LE MAÎTRE : Tu m’effraies. Alors ces gens-là (montrant le public) vont croire que nous n’avions même pas de chevaux et que nous avons dû parcourir notre histoire comme des va-nu-pieds ?

JACQUES, montrant le public : Ceux-là ? On peut leur faire croire n’importe quoi !

 

La pièce se présente en effet comme un « hommage à Denis Diderot ». « Ma pièce n’est pas une adaptation. C’est ma variation très libre sur un roman que j’adore, un hommage à son auteur, à son humour, à sa liberté », déclare Kundera. Je serai juste un peu réticente quant aux fantasmes du maître de Jacques au sujet des « gros culs » féminins, qui ont sa préférence (certes, c’est son droit, à cet homme ! la question n’est pas là). Je n’ai pas vérifié le texte de Diderot, mais je le connais assez bien et je ne crois pas que cette association de termes (qui pour moi évoque irrésistiblement un camion 38 tonnes) s’y retrouve. Ce n’est pas que le texte de Jacques le Fataliste manque de libertinage ; mais il est moins explicite, plus allusif, et je ne crois pas qu’on gagne au change.

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