Le siècle des miniatures

 

 

À part moi et quelques vieillards cacochymes, qui s’intéresse aujourd’hui aux miniatures flamandes du 15e siècle ? Pas grand monde, apparemment, car on ne se bouscule pas à l’exposition qui se tient actuellement (et jusqu’au 10 juin 2012) à la Bibliothèque nationale de France. Il s’agit pourtant d’un panorama exceptionnel du genre, réunissant des collections que l’histoire avait dispersées (entre la BnF et la Bibliothèque royale de Belgique). Le visiteur est invité à découvrir des manuscrits richement enluminés, quelques-uns minuscules, beaucoup de très grand format, présentés avec le soin et la maîtrise habituels à notre Grande Bibliothèque. Il faut être une râleuse et une bigleuse comme moi pour reprocher le faible niveau d’éclairage, apparemment nécessaire à la protection de leurs couleurs… Mais un bon point pour les lutrins électroniques où on peut feuilleter, virtuellement, certains des plus beaux ouvrages, et zoomer à loisir sur les détails.

Portrait de Philippe le Bon par Roger van der Weyden, vers 1450. Musée des Beaux-Arts de Dijon. Image Wikipedia

Les ouvrages exposés, religieux ou profanes, proviennent pour la plupart des collections des ducs de Bourgogne ou de leur entourage. L’un d’eux en particulier, Philippe III dit le Bon (dont le portrait par Roger van der Weyden nous accueille à l’entrée), mit la main sur tous les Pays-Bas méridionaux, qui couvraient alors, d’Ouest en Est, une vaste contrée allant de la Picardie jusqu’au Luxembourg. Il fut, par ambition politique, un mécène actif et commanda nombre de manuscrits, confiés aux meilleurs enlumineurs, recrutés dans tous ses territoires. Il fut imité ou encouragé dans sa passion bibliophile par ses courtisans, et son fils Charles le Téméraire suivit son exemple.

Jean Hayton remet son œuvre « Fleur des histoires d’Orient » à Jean sans Peur. Paris, BNF, Mss, fr. 2810, f. 226. Image BNF

« À partir de 1440, le duc Philippe le Bon cherche à se constituer une principauté autonome du roi de France, en reconstituant l’ancien royaume de Bourgogne. Il rêve également de lancer une croisade contre les Turcs, qui ont pris Constantinople en 1453. Le Banquet du Faisan, tenu à Lille en 1454, est l’occasion de faire prêter aux grands vassaux du duc de Bourgogne le serment de se croiser pour délivrer Constantinople des Turcs. La littérature tient une place de choix dans cette politique et la propagande qu’elle nécessite, qu’il s’agisse de mises en prose de chansons de geste et de romans de chevalerie, de chroniques anciennes ou de créations originales, comme l’Histoire des trois fils de Rois ou la Chronique de Naples que David Aubert copie en 1463 pour Philippe le Bon (Paris, BNF, ms. fr. 92). C’est dans ce contexte que Philippe le Bon et Charles le Téméraire (1467-1477) se tournent presque exclusivement vers les provinces des Pays-Bas méridionaux pour enrichir leur bibliothèque. Ils y recrutent désormais les auteurs, les traducteurs et les copistes, et bien entendu les enlumineurs, même si parmi ceux-ci se glissent quelques artistes originaires de France venus s’installer aux Pays-Bas du Sud, comme Philippe de Mazerolles. » (d’après Thierry Delcourt, texte intégral dans le catalogue de l’exposition – source : site BNF)

Charles le Téméraire rend visite à David Aubert dans son scriptorium. David Aubert, Histoire de Charles Martel, Loyset Liédet, enlumineur. Bruxelles, KBR, ms. 8, f. 7. Image BNF

On peut voir ainsi dans l’exposition un modeste document (non enluminé !) : l’inventaire de la « librairie » (puisque ce mot était utilisé là où nous dirions bibliothèque, au moins jusqu’à la Renaissance) de Philippe le Bon, dressé après sa mort en 1467 et recensant quelque 865 volumes, un nombre considérable à l’époque. Ce genre de document possède le don de m’émouvoir… Ce n’est pas que Philippe le Bon me soit particulièrement sympathique, et d’ailleurs il semble que son surnom ait désigné l’habileté aux armes plutôt que la bonté d’âme. Reste que son ambition et sa politique de communication ont permis de créer des trésors. J’en nommerai quelques-uns, juste pour le plaisir, tous situés entre 1450 et 1490 :

  • Les Chroniques de Froissart, illustrées par Loyset Liédet
  • Barthélemy l’Anglais : Le Livre de la Propriété des Choses (encyclopédie latine), illustré parle Maître d’Antoine de Bourgogne (ce dernier, fils bâtard de Philippe, enragé bibilophile lui aussi)
  • Quinte-Curce : Faits et gestes d’Alexandre, traduits par Vasque de Lucène, illustrés par le Maître de la Chronique d’Angleterre
  • Le Roman de Florimont, illustré par le Maître de Wavrins
  • Henri Suso : L’Horloge de Sapience, illustré par le Maître de Marguerite d’York
  • Un « recueil de textes » de Jehan Miélot, en fait collection de mises en page calligraphiques et de rébus, sorte de catalogue de savoir-faire à l’usage privé de l’enlumineur. Miélot était aussi traducteur, notamment de Cicéron.

Guillebert de Lannoy offrant à Philippe le Bon son traité sur l’art de bien gouverner : Instruction d’un jeune prince. Le Maître du Girart de Roussillon (Dreux Jehan), Bruxelles (?) , vers 1452-1460. Bruxelles, KBR, ms. 10976, f. 2. Image BNF

Tous ces ouvrages répondent à une codification très précise entre la miniature (dont l’auteur veille à varier la place dans la page), la rubrique (sorte de « chapeau » en rouge), la lettrine ornée de début de texte, la bordure comprenant éventuellement des monogrammes, phylactères et autres ornements.

Énormément d’images et d’éléments d’information sur le site dédié de la BnF http://expositions.bnf.fr/flamands/index.htm

3 réflexions au sujet de « Le siècle des miniatures »

  1. Réponse de « la vieillarde-cacochyme-que-je-ne-suis-pas » : vu l’expo à Bruxelles, il y a quelques mois déjà ! Na !

    Très agréable de se plonger dans ces magnifiques manuscrits.

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