Le Havre et la grâce

Soyez à vous-mêmes votre propre refuge.
Soyez à vous-mêmes votre propre lumière.

Bouddha

Toujours revenir au sens des mots. Le mot havre, par exemple, avant d’être un nom propre, est aussi un nom commun. Le Trésor de la Langue française (mon dictionnaire en ligne favori) lui donne comme sens « Petit port naturel ou artificiel, situé le plus souvent à l’embouchure d’un fleuve ; petite anse bien abritée pouvant éventuellement servir de refuge à des navires de faible tonnage. » Il précise que par la suite, le terme s’est appliqué à tout port de mer, et que dans le sens figuré, il signifie un « lieu considéré comme un refuge ». Nous y voilà.

Le film d’Ari Kaurismäki est un conte. Il y a les bons et les méchants, et un qu’on croit méchant et puis qui est un bon, finalement ! On connaît l’histoire, mais je la rappelle quand même (sur la base du synopsis d’Allociné) pour le jour où je relirai ceci en l’ayant oubliée… Marcel Marx (André Wilms, superbe), ex-écrivain et bohème, s’est exilé volontairement dans la ville portuaire du Havre (NDLR : Au moment de sa fondation par François 1er, la ville s’appelait Le Havre de Grâce…) où il exerce le métier honorable mais peu rémunérateur de cireur de chaussures. Il a fait le deuil de son ambition littéraire et mène une vie satisfaisante dans le triangle constitué par le bistrot du coin, son travail et sa femme Arletty (Kati Outinen, l’actrice fétiche du réalisateur), quand le destin met brusquement sur son chemin Idrissa, un enfant immigré originaire d’Afrique noire. Quand au même moment, Arletty tombe gravement malade et doit être hospitalisée, Marcel doit combattre le mur froid de l’indifférence humaine avec pour seules armes son optimisme inné et la solidarité têtue des habitants de son quartier. Il affronte la mécanique aveugle d’un État de droit occidental, représenté par l’étau policier qui se resserre de plus en plus sur le jeune garçon réfugié.

Les adieux : un petit bateau de pêche emportera Idrissa vers l'Angleterre...

Kaurismäki ne s’est jamais soucié de réalisme, c’est pourquoi je qualifie son film de conte, avec tout ce que cela suppose de naïveté, de fantaisie et de sens symbolique. Avec ses interventions surnaturelles (comme la guérison miraculeuse d’Arletty). Cela ne l’empêche pas de donner ainsi un film qui a un message social et politique. Il a situé de manière décalée son histoire dans la France des années 50, mais ce n’est pas une reconstitution de type historique, c’est une évocation poétique où les rues et les maisons du Havre se parent de couleurs finlandaises. Le dialogue est très écrit et distillé avec précision par les acteurs – il faut entendre Marcel dire à son protégé « Écoute attentivement »…

Little Bob en concert

Des anachronismes voulus suggèrent que la technologie moderne n’apporte pas grand-chose de bon : la télé couleur rapporte les tribulations des réfugiés de Calais, le seul téléphone mobile aperçu est celui dont se sert le dénonciateur pour trahir la cachette du jeune fugitif. On a déjà souligné à quel point les noms des personnages sont connotés ; ce n’est sûrement pas par hasard que la chienne de Marcel s’appelle Laïka. Et le chanteur auquel il fait appel pour donner un concert qui leur permettra de réunir les fonds nécessaires à l’évasion d’Idrissa, c’est Little Bob, le nom de scène de Roberto Piazza qui est aussi parfois surnommé Libero comme le prénom de son père, un anarchiste du Nord de l’Italie en pleine époque mussolinienne. Tout cela donne un cinéma profondément humain et imprégné d’une sorte de grâce.

(Images Allociné)

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PS le 2 février  – Je ne résiste pas au plaisir d’ajouter cet excellent commentaire de Michel Volkovitch :

« Film insolitissime, où tout est faux pour que tout soit vrai, où féérie et réalité sont copines, bons sentiments et lucidité idem. Une réalité plutôt lourde est filmée de façon légère, comme un conte de fées. Le drame s’habille d’un humour discret (finlandais ?). C’est un havre de douceur, de chaleur, c’est beau comme un dégel et sorti de là on se prend à rêver, en plein hiver néolibéral, à d’improbables printemps. »

Une réflexion au sujet de « Le Havre et la grâce »

  1. N’ayant quasiment jamais l’occasion d’aller au cinéma, je m’évertue à ne rien lire les rares fois où s’ébauche, même vaguement, la possibilité que je voie un film sur grand écran, ce à tel point qu’en regardant Le Havre, le 31 décembre dernier (quelle meilleure façon de finir l’année…?), j’ai découvert que ça se passait effectivement dans le port français. J’avais cru au nom commun, qui, de fait, fait l’objet d’un jeu de mots de la part du cinéaste.

    Très beau film… et très beau billet ! Je ne partage pas ton analyse sur le fait que, à voir le film et la superposition de plusieurs plans temporels, « la technologie moderne n’apporte pas grand-chose de bon » ; cela, ce sont les interviews de Kaurismäki qui permettent de le déclarer. Mais son film est plus subtil que lui !

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