Durable brûlure

Qu’on ait connu ou non ceux et celles
qui ont été détruits et détruites, les souvenirs
sont les mêmes. On dit l’histoire à haute voix
ou à voix basse avec la parole et la voix des autres.

Antoine Volodine

La galerie Alain Margaron, dans le Marais, défend avec persévérance l’œuvre d’un peintre méconnu, François Lunven. J’étais déjà allée voir, en octobre 2009, son exposition précédente, où il était présenté en même temps que Réquichot. Cette fois l’espace est entièrement consacré à Lunven. Le galeriste s’en explique dans un texte affiché sur son site :

« Cela fait bientôt vingt ans que je défends l’œuvre de Lunven, mais c’est la première, et sans doute la dernière exposition individuelle multi-support en galerie consacrée à cet artiste. Les œuvres de Lunven sont rares, puisqu’il est mort à 29 ans par défenestration, en 1971 : au total une quarantaine de toiles, une soixantaine de dessins, une soixantaine de gravures, dont beaucoup n’ont été tirées qu’à quelques exemplaires, voire un seul. Et de tout cela, bien sûr, beaucoup est déjà chez des collectionneurs ou dans des musées. »

Sans titre, huile sur toile, 1967

Raison de plus pour aller voir (jusqu’au 29 octobre) cette œuvre violente, excessive, extrême, qui saisit et qui fascine. Qui décline à l’infini l’entropie et la recomposition d’un univers inhumain – au sens où l’humain n’y a guère sa place. La précision du trait, l’éclat des couleurs parfois acides ajoutent à l’impact des créatures hybrides, mi-insectes, mi-machines, que l’artiste a engendrées. Il faut ici revenir au magnifique texte de Bernard Noël sur Lunven :

« L’anatomie n’est pas exclusivement charnelle: on la trouve appliquée à la mécanique autant qu’à l’organique. La boule, par exemple, est très fréquemment présente parce qu’elle est aussi bien rouage que rotule. Carapaces, élytres, mandibules ont une dureté, un vernis, qui les rend proches du poil et de la froideur des surfaces métalliques. Il y a du monstrueux en cours d’apparition : il est moins lié aux formes qu’à l’articulation de leurs accouplements. Un désir travaille la représentation : celui d’une bestialité machinale qui agirait sur l’espace mental comme le fourneau agissait sur la matière lourde afin d’opérer sa transmutation. »

Cette dernière notion nous renvoie au processus proprement alchimique à l’œuvre dans le travail de Lunven, cet « esprit jongleur qui tomba de la corde raide », comme le dit un autre de ses amis, le peintre Ramón Alejandro (dans la revue Nulle Part n°6, novembre 1985).

Sans titre, circa 1965, dessin crayon Wolf

Lunven avait notamment réalisé un ensemble de quinze eaux-fortes pour illustrer le roman de Julien Gracq Au château d’Argol (éd. Les Francs-Bibliophiles, 1968). Mais aujourd’hui soudain je trouve des correspondances, non pas directement thématiques mais d’atmosphère, avec l’œuvre d’Antoine Volodine qui se base aussi largement sur cette entropie du monde contemporain…

Quarante ans après sa disparition météorique, la fraîcheur brûlante des couleurs et des coups de griffe de Lunven nous tiennent toujours sous leur magie.

Sans titre, huile sur toile, 1971

Voir aussi :

un article de Jover Manuel dans L’Œil : François Lunven, anatomie du chaos

un article dans Connaissance des Arts : Les Mondes de Lunven

 

(Source des images : Galerie Margaron)

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2 réflexions au sujet de « Durable brûlure »

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