Surprenant Cranach

Le dialogue tour à tour sanglant et serein
qu’on appelle Renaissance.
André Malraux

Bonne nouvelle, le musée du Luxembourg vient de rouvrir, après plusieurs mois d’inactivité ; autre bonne nouvelle, il présente pour cette réouverture une exposition passionnante consacrée à un peintre que l’on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer, Lucas Cranach l’Ancien.

Le parcours de ce peintre et graveur de la Renaissance allemande (1472-1553) représente une véritable success story. On sait très peu de chose de ses années de formation et de jeunesse, car les premières œuvres connues de Cranach se situent vers 1502. Mais par la suite, il est devenu peintre officiel de la cour du prince de Saxe Frédéric le Sage, et en même temps une sorte de diplomate au service de ce peintre ; il devient également un proche de Martin Luther, dont il fera de très nombreux portraits ; enfin il fonde un atelier très productif, où travaillent ses deux fils et que Romaric Gergorin n’hésite pas à comparer à la Factory d’Andy Warhol.

L’exposition actuelle parvient, avec un nombre d’œuvres relativement modeste, à donner une évocation assez précise du travail de Cranach. D’abord, et comme son titre l’indique (Cranach et son temps), en le situant par rapport à ses contemporains, Dürer surtout, mais aussi des artistes flamands et italiens. Ainsi les diverses représentations de Lucrèce, par exemple, permettent de mieux cerner la spécificité de Cranach. La présentation, avec un éclairage ambiant réduit et des tableaux accrochés sur des fonds sombres, donne une ambiance particulière.

Cranach, Le Martyre de sainte Catherine (1508) - Budapest, église réformée, collection Ráday

 

Cranach peint, comme les autres artistes de son temps, des portraits de notables, des scènes de l’iconographie chrétienne et des sujets inspirés de la mythologie gréco-romaine, mais il a sa manière bien spécifique. Le Martyre de sainte Catherine (1508) est un grand tableau carré où parmi le grouillement des personnages se détachent les figures centrales de la sainte, à la peau d’une blancheur de marbre, et de son bourreau, à la virilité agressive. Le feu céleste tombe des nuages en éclairs de lumière sur cette scène à la fois violente et glacée.

Cranach, La Mélancolie (1532) - Musée d'Unterlinden, Colmar

La Mélancolie (1532) est un tableau étrange et perturbant. On sait que Cranach connaissait la gravure du même titre de Dürer, dont Frédéric de Saxe possédait plusieurs exemplaires. Certains opposent la figure méditative de Dürer à celle de Cranach, une jeune femme vêtue d’une robe d’un rouge éclatant, oisive et entourée de luxe, pour suggérer de la part de Cranach, et sachant ses idées religieuses proches de la Réforme, une interprétation péjorative de cette allégorie. Franchement, je n’en sais rien. J’y vois plutôt un thème surréaliste, quelque chose qui se rapproche de Chirico, avec cette grosse boule posée au pied de la table et les deux perdrix qui picorent comme si elles étaient en pleine campagne…

Et bien sûr, ce que l’exposition donne à voir magnifiquement, ce sont les nus féminins de Cranach, avec leur morphologie si particulière, qui fait qu’on les reconnaît immédiatement et qu’on leur accole invariablement l’épithète de « gracile ». [Définition du TLF pour « gracile » : « Qui est délicat, fragile, tout en restant gracieux. Alors que grêle souligne la faiblesse de ce qui est mince, gracile, doublet savant, en souligne la délicatesse, la beauté. »] Les cheveux ondulés, le visage menu, avec un menton pointu et des yeux en amande, un front haut et souvent bombé ; des épaules étroites, des seins petits et haut placés, un ventre rond, de longues jambes. La peau souvent d’un blanc uniforme. Quelque chose d’acide dans leur grâce froide, rehaussée par des bijoux ouvragés. Elles se ressemblent toutes, qu’elles représentent Vénus, Lucrèce ou quelque allégorie comme celle de la Justice, que recouvre un voile transparent. Etrange cette Justice, quand on remarque comment la garde de son épée et l’axe de sa balance semblent former une ligne continue et embrocher la jeune femme à la hauteur du pubis…

Il y a aussi un autre tableau curieux, représentant le combat d’Hercule et Antée (vers 1520) ; les deux personnages nus sont pris dans une étreinte farouche où l’on croirait voir un seul être à quatre bras et jambes. Décidément ce Cranach est plein de surprises.

Cranach, Autoportrait (1531) - Coblence, Château de Stolzenfels

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