Un abbé peu ordinaire

Les âmes bien nées sentent que la douceur et l’humanité
sont des vertus aimables, et sont portées d’inclination à les pratiquer ;
mais sont-elles au moment de l’exercice,
elles demeurent souvent suspendues.
Abbé Prévost, avant-propos de Manon Lescaut

Quand on fait des recherches, on s’expose souvent à trouver des choses inattendues, surtout lorsque l’on parcourt la Toile en suivant les sentiers qui bifurquent. C’est ainsi que j’ai eu envie de parler ici de l’abbé Prévost. Bien sûr, on pense tout de suite « Manon Lescaut » (dont le véritable titre est, en fait, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut) ; mais l’abbé Prévost, le vrai, a été lui-même un véritable personnage de roman (un roman rocambolesque) et sa fin fut des plus curieuses…

La soprano Karita Mattila dans le Manon Lescaut de Puccini, au Metropolitan Opera

Il était né en 1697 à Hesdin (Pas-de-Calais), fils de Liévin Prévost, procureur du roi au bailliage d’Hesdin. Le jeune Prévost fait des études chez les Jésuites de La Flèche et de Rouen, avant de s’engager dans l’armée fin 1711. Il passe ensuite plusieurs années à tergiverser entre le métier des armes et les pompes de l’Eglise. Il est vrai qu’à l’époque, les « filières » n’étaient pas aussi rigides et on pouvait aisément changer d’orientation.

En 1721, il entre chez les Bénédictins de Saint-Wandrille, avant de prononcer ses vœux à l’abbaye de Jumièges et de passer sept ans dans diverses maisons de l’ordre, en Normandie. En 1728, il obtient une approbation pour la publication des deux premiers tomes des Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde. Mais ayant quitté son monastère sans autorisation, il est frappé d’une lettre de cachet et s’enfuit à Londres, puis l’année d’après en Hollande. Il passe quatre ans à Utrecht, où il écrit, traduit et publie beaucoup, notamment les tomes I à IV du Philosophe anglais ou Histoire de monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell, écrite par lui-même et traduite de l’anglais par l’auteur des Mémoires d’un homme de qualité, ainsi que la suite en trois volumes des Mémoires et aventures d’un homme de qualité dont le dernier relate l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, peut-être inspirée d’une de ses propres aventures et que le parlement de Paris condamnera au feu.

En 1733, criblé de dettes, Prévost retourne à Londres où il fonde Pour et contre, journal principalement consacré à la littérature et à la culture anglaise, qu’il continuera à publier de façon presque ininterrompue jusqu’en 1740. En 1734, il négocie son retour chez les Bénédictins et effectue un second noviciat de quelques mois avant de devenir, début 1736, l’aumônier du prince de Conti, qui le protège. Les trois derniers tomes du Philosophe anglais paraissent enfin clandestinement, à Paris, en 1738-1739.

Il publiera plusieurs autres romans, dont notamment Le Doyen de Killerine (1735-1740) et Histoire d’une Grecque moderne (1740) ; une monumentale Histoire générale des voyages (15 vol., 1746-1759) ; et deux traductions de romans de Samuel Richardson, Lettres anglaises ou Histoire de miss Clarisse Harlowe (1751) et Nouvelles Lettres anglaises ou Histoire du chevalier Grandisson (1755).

Il passe ses dernières années à Paris et à Saint-Firmin, à côté de Chantilly, et meurt d’une crise d’apoplexie en forêt de Chantilly au retour d’une visite aux bénédictins de Saint-Nicolas-d’Acy. C’est ici que l’histoire devient carrément bizarre. Voici comment la raconte la préface (anonyme) des Mémoires et aventures d’un homme de qualité, dont on peut consulter le texte intégral sur Google Books, dans une édition de 1783 :

« Comme il s’en retournait seul à Saint-Firmin, le 23 novembre 1763, il fut frappé d’une apoplexie subite, et demeura sur la place. Des paysans qui survinrent par hasard, ayant aperçu son corps étendu au pied d’un arbre, le portèrent au curé du village le plus prochain. Le curé le fit déposer dans son église, en attendant la justice qui fut appelée, comme c’est l’usage lorsqu’un cadavre a été trouvé. Elle se rassembla avec précipitation et fit procéder sur le champ, par le chirurgien, à l’ouverture. Un cri du malheureux qui n’était pas mort fit juger la vérité à celui qui dirigeait l’instrument et glaça d’effroi les assistants. Le chirurgien s’arrêta ; il était trop tard ; le coup porté était mortel. L’abbé Prévost ne rouvrit les yeux que pour voir l’appareil cruel qui l’environnait, et de quelle manière horrible on lui arrachait la vie. Il expira sous le scalpel au même instant, âgé de soixante-six ans et huit mois, moins quelques jours. »

Pas banal, l’autopsie mortelle ! Même Patricia Cornwell n’aurait pas osé inventer ça.

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Eléments biographiques de l’abbé Prévost tirés de la Wikipedia, ainsi que la couverture des Mémoires. Photo de Karita Mattila sur le site Opera Lovers.

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