La beauté peut-elle sauver le monde ?

« Cela s’est passé.
Je sais aujourd’hui saluer la beauté. »
Arthur Rimbaud

 

Jeudi 5 novembre 2010 au Collège des Bernardins : une conférence de François Cheng, « Envisager et dévisager la beauté ». Un questionnement sur la beauté, sa nature, son essence, et sa fonction, si elle en a une… (NB : le texte qui suit s’inspire des propos de François Cheng ; il ne prétend pas les reproduire avec une totale exactitude, à l’exception des extraits mis entre guillemets. Quelques commentaires personnels entre parenthèses.)

 

Notre présence au monde est un mystère. Dans le laps de temps où nous sommes là, nous avons à faire face à deux phénomènes extrêmes, des mystères dans le mystère, qui nous hantent et nous stupéfient : le mal et la beauté.

Le mal, on sait ce que c’est : les maladies, les calamités naturelles, et surtout les maux infligés par les hommes aux autres hommes. Puisque nous en avons la liberté, pourquoi faire le choix du mal ? Il n’existe point de limite à sa radicalité. Le mal qui détruit le corps et l’âme, l’ordre de la vie même, transformant la planète en astre noir.

La beauté, chacun en a l’expérience, ce sont des impressions communes : ciel étoilé, paysages, vols d’oiseaux… (et là l’auditrice pense à des peintures chinoises…), mais la beauté reste une énigme : elle est partout mais ne semble pas indispensable à la vie. Comparativement au bon et au vrai, le beau apparaît comme un luxe superflu. L’univers n’est pas obligé d’être beau, il pourrait être uniquement fonctionnel, neutre, indifférencié : ce serait un monde de robots.

 

Nature de la beauté

Pour qu’il y ait de la vie, il faut une différenciation et une complexification des éléments aboutissant à la singularité des êtres. Chaque être est une unité organique spécifique. Chacun de nous est unique. C’est la possibilité du langage qui nomme les choses et distingue les individus. Et c’est avec l’unicité des êtres que commence la possibilité de la beauté, transformant chaque être en présence qui va tendre vers la plénitude de son éclat singulier ; c’est la définition même de la beauté. Chaque être se situe virtuellement dans la capacité de la beauté par le désir qu’il en a.

Ici la présence est un mot fondamental, décisif. La vérité de la beauté se manifeste par des perceptions, un ressenti, une exaltation, une adhésion. Chaque présence est une finitude, et entre elles circule le souffle de l’infini. Ainsi la beauté contribue à la constitution d’un réseau de vie organique où chaque unicité prend sens et prend part au tout.

(Ici François Cheng s’enthousiasme pour le mot SENS : mot polysémique, « diamant du vocabulaire français »). Le mot SENS indique en effet à la fois sensation, direction et signification, soit trois étapes de notre existence dans notre rapport à la beauté. Celle-ci suscite les ressentis les plus forts et les plus immédiats, crée une attirance (orientation dans une direction), produit une source de sens (signification) ouvrant sur un état d’harmonie, de communion, en un mot : d’amour.

Grâce à la beauté, le monde n’est pas un espace neutre, l’existence humaine n’est pas un séjour aveugle. Notre existence est chargée de désirs et d’élans, elle va dans un sens et elle a un sens, comme une fleur ou un arbre. Ainsi la beauté n’est pas un simple ornement mais un élément fondamental dans notre destin.

Cette beauté de l’univers serait-elle le fruit du hasard ? Depuis l’origine de la vie celle-ci a évolué jusqu’à produire l’émotion, l’imagination, l’esprit, mais comment la matière est-elle devenue belle ? François Cheng fait l’hypothèse d’un contenu en potentialité, d’une promesse de beauté préexistante, élément primordial de notre quête.

 

Essence de la beauté

Le danger existe certes de trop idéaliser la beauté, car elle peut être perverse, devenir un instrument de tromperie, de domination, de destruction ; on parle bien de la « beauté du Diable ». Mais dans ce cas, c’est la laideur de l’âme qui crée le mal. Il faut donc distinguer l’essence de la beauté de l’usage qu’on peut en faire.

Cette essence passe par divers degrés de qualité :
• la beauté formelle (de la nature et des artefacts) ;
• la beauté physique (des êtres vivants) – François Cheng fait référence ici à l’art grec, qui a voué un culte à cette beauté et, le premier, en a fixé les règles ;
• la beauté du cœur ou de l’âme – relevant du domaine éthique et spirituel. Les qualités morales, générosité, empathie, compassion, sacrifice, amour sans condition. Les actes qui en résultent sont plutôt en rapport avec le bon et le vrai, mais aussi avec la beauté : c’est ainsi qu’on dit « un beau geste » (comme les gestes christiques fondateurs).

C’est cette lumière qui vient de la beauté de l’âme – celle des saints comme saint François d’Assise, saint Vincent de Paul, Charles de Foucauld et les trois Thérèse (sainte Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de Lisieux et Mère Teresa), en lien intime avec la transcendance : Dieu vivant et unique source du vrai, du bon et du beau (et ici l’auditrice agnostique décroche quelque peu…)

Georges de la Tour : Saint Joseph charpentier (1643) - Musée du Louvre

Le visage est le signe de la présence, d’une aura invisible, à la fois intime et distante (être trop proche de la présence divine expose au risque être consumé), donnant une beauté beaucoup plus émouvante et durable. Tout visage humain habité par la bonté est beau (Cheng répète cette phrase). Comme le lien en a été formulé par Bergson, le degré suprême de la beauté est la grâce (au double sens du mot grâce). La beauté irradie la bonté et la rend désirable.

« Unissez la beauté et la grâce parfaites, vous aurez la manifestation la plus claire de la volonté au degré supérieur de son objectivation. » Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Livre III, § 45.

 

Le beau des artistes

Ce sont eux qui font profession de dévisager la beauté, et ce n’est pas une chose légère et facile, mais une exigence extrême. Les vraies œuvres d’art sont les plus hautes réalisations de l’esprit humain. Mais la vision profonde de l’artiste ne peut être atteinte qu’en ayant maîtrisé les données sensibles du monde extérieur et les ressources du monde intérieur. Il ne s’agit pas de figurer, mais de transfigurer – une parcelle de l’univers vivant se trouve révélée par l’âme humaine au service de quelque chose de grand. Ici François Cheng se réfère au propos de Rilke sur Cézanne qui contemple la Montagne Ste Victoire « comme un chien » – une posture humble et serviable – se faire vide pour se laisser habiter par quelque chose qui le dépasse… une forme de sainteté.

Selon Nabokov, l’art associe la beauté à la pitié, car ce qui touche la beauté suscite la pitié au sens noble du terme.

« Où il y a beauté, il y a pitié, pour la simple raison que la beauté doit mourir ; la beauté meurt toujours, la manière meurt avec la matière, le monde meurt avec l’individu. » Vladimir Nabokov, étude de la Métamorphose de Kafka.

Pitié pour la beauté qui est fragile et éphémère, qui apparaît dans l’instant, dans la fulgurance de son élan. L’art qui est fait de la cristallisation de ces instants nous révèle des instants d’éternité, nous fait pressentir l’éternité de la vie. Il s’agit d’en capter les plus humbles manifestations, comme « ce cheval pensif au milieu d’un pré après la pluie », et apprendre à habiter poétiquement la Terre, comme le propose Hölderlin. Sauvons les beautés offertes et nous serons sauvés avec elles… (NDLR : encore une problématique du salut qui m’embarrasse). Et pour cela, se mettre dans une posture d’accueil, d’ouverture, afin de repérer ce qui advient d’inattendu, d’inespéré.

Ultime interrogation : l’univers reste apparemment indifférent devant la beauté. Notre subjectivisme est-il donc vain, ridicule ? Pour qu’une autre compréhension soit peut-être possible, François Cheng propose « un détour par la peinture chinoise ». Contrairement à la peinture européenne, celle-ci présente souvent de grands paysages, toujours avec un petit personnage noyé dans la brume du Grand Tout. Mais si on lui prête attention, on s’aperçoit qu’il est placé à un point névralgique dans le tableau, il est le pivot autour duquel tourne le paysage ; il est le cœur battant, l’œil éveillé de l’univers vivant. Ce n’est pas nous qui pensons l’univers, mais l’univers qui pense en nous. Ce regard qui perçoit la beauté donne un sens à l’univers et nous prenons sens avec lui.

——–

en complément : le texte d’une autre conférence de Cheng donnée en 2005

un mot sur le titre de cette note : « La beauté sauvera le monde » est une phrase de Dostoïevski et le titre d’un beau livre de Bernard Bro (1990)

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6 réflexions au sujet de « La beauté peut-elle sauver le monde ? »

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  2. Merci pour le compte rendu fidèle – j’y étais, du moins dans la salle équipée d’un écran où l’on retransmettait la conférence. Comme vous, j’ai achoppé (mais nous ne devrions pas, sauf à omettre la finalité du Collège des Bernardins) sur la question du Salut…, liée par François Cheng à celle du Beau.
    M.L.

    • Vous avez raison… le Collège des Bernardins fait son boulot, répandant (intelligemment certes…) la bonne parole. Mais il est permis de ne pas y adhérer aveuglément, et les auditeurs ont aussi le droit d’achopper à ce qui les chiffonne ! On ne vient pas là pour recevoir un dogme, plutôt pour voir s’ouvrir des horizons.

  3. Bonjour Elizabeth,
    Je vous connais par le blog des voies de l’âme.
    Je visite avec plaisir votre blog et je découvre ce sujet inépuisable : Le mal et la beauté !
    Je vais faire un tirage papier de votre compte-rendu afin de le réfléchir de façon plus confortable, au coin du feu.
    Comme vous, j’aime la peinture et j’ai repéré cette expo sur le mécénat des Médicis.
    A bientôt.

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