La trace de la pièce manquante

Critique réalisée pour le
site Babelio

Avec ce roman, Un autre monde, Barbara Kingsolver a mené un projet ambitieux et lui a donné l’ampleur qu’il méritait (un gros pavé de près de sept cent pages…). Son récit s’étend sur deux décennies agitées, convulsées, tragiques, les années 1930-1940, aux États-Unis et au Mexique. Il retrace le destin d’un jeune homme sensible, rêveur, décalé, qui se découvre une vocation d’écrivain ; comment, par les hasards (qui n’en sont pas…*) du destin, il va se retrouver confronté aux événements de l’Histoire avec un grand H : il n’en sortira pas vivant. Commencée au bord du golfe du Mexique, près de Vera Cruz, la saga de Harrison William Shepherd s’achèvera également dans les eaux mexicaines où il met fin à ses jours à l’âge de 35 ans. (Comme, avant lui dans la vie réelle, le poète Hart Crane…)

Car la grande réussite de ce livre, à mon sens, c’est d’avoir fait de Shepherd un personnage hybride, Américain par son père, Mexicain par sa mère, et de ce fait ne s’intégrant vraiment dans aucune des deux communautés. (Il est, de plus, homosexuel, ce qui est révélé au cours du roman par des indices d’abord discrets, puis un peu plus appuyés.) C’est cette double appartenance et cet élément mexicain qui ont attiré mon intérêt au départ.

Effectivement, dans la vie de Shepherd, le Mexique va jouer un grand rôle : il y passe toute sa jeunesse et ses années de formation (à l’exception d’une parenthèse de deux ans aux États-Unis dans une école militaire…) Et le pays est très présent dans le roman, avec sa violence, ses odeurs et ses couleurs, mais pas trop de couleur locale pour gringos – même si on n’échappe pas tout à fait au cliché touristique avec, par exemple, l’excursion aux jardins flottants de Xochimilco. Entré dans la proximité du peintre mexicain Diego Rivera en gâchant du plâtre dans son atelier, le jeune Shepherd sera bientôt englobé dans sa maisonnée en tant que cuisinier, mais son statut est plutôt celui d’un assistant et d’un ami auprès de tous : Rivera, Frida Kahlo qui va devenir quelque chose comme sa bonne fée marraine, et enfin Trotsky réfugié à la Maison Bleue de Coyoacán…

Il est toujours difficile de faire intervenir des personnages historiques dans un roman, de les faire parler juste. Barbara Kingsolver s’en tire plutôt bien, et elle suit de très près le fil des événements qui ont abouti à l’assassinat de Trotsky en 1940, meurtre dont le récit, bien mené, transmet l’émotion éprouvée par le héros. J’ai eu la curiosité de vérifier que le secrétaire de Trotsky, surnommé « Van », était un personnage réel. En effet, il s’agit de Jean Louis Maxime van Heijenoort , citoyen néerlandais mais né et élevé en France, mathématicien et historien des mathématiques, qui finira lui aussi par se faire tuer à Mexico (beaucoup plus tard, en 1986), assassiné par sa quatrième épouse.

Un coin de la "Maison Bleue", état actuel (2008) - photo ELC

Après la mort de Trotsky, Shepherd quitte le Mexique et va s’installer à Asheville, une petite ville de Caroline du Nord. Il y vit en reclus pendant les années de guerre, se met à écrire et devient un romancier à succès, auteur de romans historiques ayant pour décor le Mexique des Aztèques. Mais son passé va le rattraper quand le maccarthysme s’installe aux USA et que commence la chasse aux sorcières. Shepherd n’a pas l’ombre d’une conscience politique, c’est juste un homme qui pense librement. Ce n’est pas l’avis des autorités : l’interrogatoire devant la « Commission des Activités Antiaméricaines » est terrifiant, et Shepherd n’échappera à la persécution que par le suicide. L’atmosphère délétère de la petite ville pendant ces années terribles, les lâchetés, les délations, les abandons, la paranoïa omniprésente, tout cela est admirablement rendu par Barbara Kingsolver.

Le récit de la vie de Shepherd est supposé tiré de ses carnets intimes et rapporté par sa secrétaire, Violet Brown, qui est aussi sa grande amie (mais pas amante) et qui ne le trahira jamais dans cette triste période. Un aspect original et sympathique du personnage de Shepherd, d’ailleurs, c’est son culte de l’amitié. Il aime ses amis avec force et loyauté. Son amitié avec Frida Kahlo ne se démentira jamais. Ce qui ne l’empêche pas de la voir avec lucidité : « Tout chez elle relève du projet artistique, des fleurs disposées sur une table, jusqu’à sa propre autodestruction ».

Un mot sur le titre. Dans la version française, il est tiré d’une parole de Shepherd : « Il y a, en chacun de nous, un autre monde. La chose la plus importante est toujours celle que l’on ne connaît pas. » Mais le titre original est tout aussi intéressant : The Lacuna. Cette lacuna est une grotte sous-marine que Shepherd, à l’âge de treize ans, découvre en plongeant près de Isla Pixol. Elle le conduit à un puits qui recèle des os et des crânes, traces d’anciens sacrifices humains… Les courants aspirent puis rejettent le nageur vers la mer libre. L’image revient à plusieurs reprises dans le texte. Elle contribue à la fascination de Shepherd pour le monde des Mayas et Aztèques. Mais elle constitue aussi une métaphore de l’écriture. L’essentiel, c’est toujours ce qui n’est pas dit, ce qui se dessine en creux, en vide, en gouffre. A propos d’un carnet manquant, Shepherd explique à Violet : « La partie manquante cruciale du manuscrit. Il y a un mot pour noter cette chose, que les historiens dans ce pays utilisent. Lacuna. Alors accusez le destin et l’histoire, si vous voulez. »

Un autre monde, de Barbara Kingsolver
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Aubert
Éditions Rivages

(*) Et le hasard ressemble/à son inexorable nécessité. (Jean-Louis Clavé)

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