Promenade sur une voie lumineuse

Ce n’est pas le chemin qui est difficile,
c’est le difficile qui est le chemin.

Kierkegaard

Ce génie a la peau bleu foncé, des yeux orange exorbités, un ricanement sardonique et des touffes de cheveux dressées sur son crâne. Il fait équipe avec un roi pâle et impassible… Cette image de la dynastie Ming (vers 1600), intitulée « Le souverain des régions pourpres et le génie au visage courroucé », m’a ravie lorsque je suis allée voir bien tardivement, dans ses derniers jours d’ouverture, l’exposition au Grand Palais « La Voie du Tao, un autre chemin de l’être ». Soit dit en passant, le mot « Tao » signifie « voie, chemin », de sorte que ce titre est quelque peu redondant…

Avec près de 250 œuvres très diverses, de la peinture à la sculpture, de la céramique à l’art du bronze ou du textile, cette expo avait pour objectif de « familiariser le public occidental avec un mode de pensée et une conception de l’homme dans l’univers qui lui sont fondamentalement étrangers » et de voir « comment le taoïsme s’est exprimé au fil des siècles à travers quelques grands thèmes fondateurs ». J’emprunte au dossier du Grand Palais ces quelques lignes de présentation :

Le caractère qui signifie "Tao" (source Wikipedia)

« Le taoïsme n’est pas une religion au sens où nous l’entendons généralement, à savoir, inféodée à un dieu unique et créateur, mais plus simplement un mode de vie, un état d’esprit autorisant une pluralité d’attitudes et, par conséquent, d’écoles. C’est un mode de pensée qui exalte la vie et fait le pari du bonheur des êtres sur terre et au-delà. Il offre, à l’appui de ses théories, l’image de la joie rayonnante qui illumine le saint de l’intérieur et se propage à l’extérieur, accessible à tous sans exception.

Les fondements philosophiques du taoïsme étaient déjà présents dans la société chinoise longtemps avant que ne fut établi un « taoïsme religieux » à la fin du IIe siècle de notre ère, structuré comme une véritable religion, avec un panthéon, des textes sacrés, une prêtrise, une organisation en paroisses, des temples et des adeptes se réclamant de cette école. (…) La réédition et la diffusion des textes sacrés du canon taoïste en 1926, alors menacés de disparaître, a permis que s’engage un effort de traduction, d’analyse et d’interprétation qui permet d’inscrire à nouveau le taoïsme dans le concert des religions du monde. »

Attirée comme tant d’Occidentaux par les voies – justement – que proposent les systèmes philosophiques de l’Extrême-Orient, je mesure mon ignorance. Et il est certain que dans l’intérêt que m’inspire cette expo, il existe une part d’exotisme, de goût pour le ludique qui me fait apprécier les formulations alambiquées des titres (« le lettré devenu pourfendeur de démons »…) et de plaisir simplement esthétique devant la beauté des objets présentés. Emue tout de même de voir un exemplaire de 1598 du Traité du Vide Parfait, ou un portrait de Lao Tseu juché sur son buffle.

Les concepteurs de l’expo ont eu la bonne idée d’afficher (en français et en allemand) le texte du poème de Bertolt Brecht sur la légende de la création du livre du Tao Te King écrit par Lao Tseu sur le chemin de l’exil. Il raconte comment le sage se montre sensible à la prière d’un pauvre douanier, acceptant de consigner par écrit, à l’usage des humbles, la somme de ses réflexions.

— Il existe énormément de ressources sur le Net consacrées au Tao, je citerai juste deux sites : Chroniques taoïste et Le Pas du dragon.

Pavillon dans un paysage, Qiu Ying (1494/95 - 1552) dynastie Ming © Musée Guimet, Paris, Dist RMN/ Thierry Ollivier

Voir aussi le site Le Tao du coeur.

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// ]]>> Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin.

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7 réflexions au sujet de « Promenade sur une voie lumineuse »

  1. Bonjour,
    J’aurais aimé retrouver le poème de Brecht « légende de la création du livre du Tao Te King sur le chemin de l’exil de Lao Tsé ».
    Si vous pouvez me l’envoyer ou me communiquer un lien, je vous remercie beaucoup.
    NP

  2. Voici une version personnelle. On trouvera aussi une traduction dans : Bertold Brecht, Poèmes Tome 4 (1934-1941), L’Arche, Paris, 2000 et une méditation sur ce texte dans : Gérard Guasch, Vivre l’énergie du Tao. Tradition et pratiques, Presses du Châtelet (à paraître en novembre 2010).
    Amicalement,
    Gérard Guasch

    Bertold Brecht

    Légende sur l’origine du Tao-te-king, dicté par Lao-tseu sur le chemin de l’exil, 1939, in : Kalendergeschichten (Contes de l’almanach), 1948.

    « Agé de soixante-dix ans et déjà bien fatigué,
    le maître aspirait à la tranquillité,
    alors que dans le pays, le déclin du bien,
    une fois de plus, annonçait l’avènement du mal.
    Aussi il laça ses chaussures.

    Et mit dans un sac ce dont il avait besoin :
    peu de choses en vérité. Juste ça et ça.
    La pipe qu’il aimait fumer le soir
    et le petit livre qu’à toute heure il lisait.
    Un morceau de pain blanc.

    Il se réjouit en regardant une dernière fois la vallée,
    puis l’oublia quand il aborda le sentier montagneux.
    Le buffle, satisfait, broutait çà et là un peu d’herbe tendre
    tout en avançant, le vieillard sur son dos.
    De toutes façons, celui-ci trouvait qu’il allait bien assez vite pour lui.

    Le quatrième jour du voyage entre rocs et rocs
    ils furent arrêtés par un douanier :
    — Quelque chose à déclarer ? — Rien.
    Mais le garçon qui conduisait le buffle dit : — C’est un maître.
    Et le douanier comprit.

    Touché par cette réponse, l’homme
    lui demanda : — Et il t’a enseigné quelque chose ?
    Le garçon répondit : — « Que la fluidité de l’eau,
    avec le temps, est victorieuse de la pierre ».
    Vous comprenez : le dur est vaincu.

    Pour ne pas perdre les dernières lueurs du jour
    le garçon aiguillonna le buffle.
    Et tous trois disparurent bientôt derrière un pin obscur.
    Mais, soudain, notre homme se précipita
    et leur cria : — Eh, vous, attendez !

    — Qu’en est-il de cette eau, Vénérable ?
    Le Vieillard lui demanda : — Cela t’intéresse ?
    L’autre répondit : — Je ne suis qu’un douanier certes,
    mais savoir qui peut vaincre qui, oui cela m’intéresse.
    Si tu le sais, dis-le moi !

    Ecris-le pour moi ! Dicte-le à ce garçon !
    Tu ne peux emporter avec toi chose pareille.
    Viens chez moi, il y a du papier et de l’encre,
    et aussi de quoi dîner : j’habite là-bas.
    Est-ce que ça te convient ?

    Le vieil homme lui jeta un regard par-dessus l’épaule :
    veste rapiécée, pieds nus,
    un front tout en rides.
    Ah, il n’avait pas vraiment l’air d’un vainqueur cet homme-là
    Et il murmura : — Toi aussi ?

    Il avait trop vécu pour repousser une demande
    aussi poliment faite.
    Aussi répondit-il à voix haute : — Qui fait une demande,
    mérite réponse. Le garçon ajouta : — Il commence à faire froid. Une pause nous ferait du bien.

    Le Vénérable descendit du buffle.
    Sept jours durant ils furent occupés à écrire.
    Le douanier leur apportait à manger (et ne jurait plus qu’à voix basse quand les contrebandiers approchaient).
    Ils finirent enfin.

    Au matin du huitième jour, le garçon remit à l’homme
    quatre-vingt-un aphorismes.
    Puis, le remerciant de son hospitalité, iIs tournèrent au coin du sapin et disparurent derrière les rochers.
    Dites-moi : peut-on être plus courtois ?

    Ne louons donc pas seulement le Vénérable
    dont le nom orne le livre !
    Puisqu’au Sage il faut dérober la sagesse,
    remercions aussi celui qui gardait le passage :
    c’est lui qui en fit la demande. »

  3. Lao-Tseu, s’éloignant des bourgs et des cités
    Avec un buffle gris pour unique fortune
    Vers l’Occident suivit les ornières communes ;
    L’animal l’emmenait, nullement agité.

    Il n’allait point quérir une divinité,
    Il n’était point pressé de dettes importunes ;
    Il savait qu’au lointain brille la même lune ;
    Il partait sans angoisse et sans curiosité.

    Un garde frontalier, le trouvant peu loquace,
    Demanda qu’il laissât au papier une trace
    De l’étrange savoir qu’il avait longtemps tu.

    Dans le poste de garde, il s’en donna la peine
    Jour après jour dictant (sa voix était sereine)
    Un livre intitulé « La Voie et la Vertu ».

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