Quand le Web se conjugue à la première personne

Sur fond de débat sur le droit à l’oubli numérique, la BnF, dont la mission de conservation s’étend désormais aux sites web, s’interroge sur la constitution d’un patrimoine numérique issu de l’Internet. Que doit-elle garder des millions de sites qui naissent et s’éteignent chaque jour en France ? À quoi et à qui ces collections serviront-elles ? Après un premier après-midi d’étude en mars dernier, consacré à l’archivage des sites électoraux et militants, la BnF s’est intéressée, le jeudi 17 juin[1], à la sphère du privé : sites personnels, blogs, réseaux sociaux et micro-blogging (sites de type Twitter).

Le phénomène des blogs, avec le développement qu’il a connu récemment, n’a encore que bien peu de recul aux yeux de l’observateur : une dizaine d’années. La galaxie où nous gravitons, la blogosphère comme on dit, constitue un espace continuellement en mouvement et en devenir ; les blogs sont des objets périssables, de nouveaux naissent chaque jour, certains disparaissent, beaucoup émigrent d’une adresse à une autre. Dépositaire de toute la matière écrite qui se publie en France, la BNF a souhaité prendre en compte ce « phénomène de société ». Mais il ne lui est évidemment pas possible de conserver, ni même de recenser, la totalité des blogs existants dans l’Hexagone, d’autant plus qu’il s’agit d’un paysage éphémère. Une tentative est donc en cours pour mettre en œuvre une autre solution.

Philippe Lejeune, président de l’Association pour l’Autobiographie (APA), s’était posté en embuscade pendant un an (sur le tournant de 1999 à 2000) pour débusquer les journaux en ligne, plutôt rares à l’époque : une soixantaine au début de la période, le double à la fin. Il en a tenu un journal de terrain (base de son livre « Cher écran ») qui constitue « une des rares traces publiques d’un paysage disparu », qu’il dit avoir observé « comme pionnier et comme archéologue.

Autrefois, les journaux intimes écrits dans des cahiers étaient promis à la longue durée, à la survie dans les archives, mais aujourd’hui « les journaux et leurs supports risquent de disparaître avant nous ». Dans les blogs, toute nouvelle entrée se place en premier et chasse vers le bas la plus ancienne. C’est que « l’espace a remplacé le temps » à la manière dont Régis Debray dit que « la communication a remplacé la transmission ».

Il y avait eu en ces années d’enfance de l’Internet une initiative individuelle : Mongolo, un des premiers blogueurs francophones, avait créé son « orphelinat » – un site destiné à sauvegarder les journaux que leurs auteurs voulaient abandonner[2]. Par la suite, le développement du phénomène a rendu nécessaire l’intervention de l’État pour assurer ses responsabilités patrimoniales et archivistiques. C’est ainsi que la BnF en a été chargée dans le cadre de la loi du 1er août 2006.

Les boites mystérieuses où la BnF stocke ses archives du virtuel...

Christine Genin, du département Littérature de la BnF, a ensuite décrit la situation actuelle en matière de collecte de blogs et de sites personnels. La Bibliothèque a adopté une solution mixte : d’une part une collecte large automatisée (par robot) sur tous les domaines en .fr (environ 1,7 million), d’autre part des collectes ciblées thématiques, par une veille documentaire menée par les bibliothécaires et qui a permis de recenser en littérature française environ 1200 sites dont 550 d’écrivains francophones. Parallèlement, elle a a mis en place une collaboration avec l’APA dont le webmestre, Bernard Massip, a réuni autour de lui un groupe de travail « veille internet » constitué de blogueurs (dont fait partie votre humble servante). Ce partenariat procède depuis 2007 à deux collectes par an, ce qui a permis d’ajouter au « fonds » virtuel une cinquantaine de sites à chaque collecte – soit un total actuel de 540 sites dont 370 toujours en activité. Ces archives sont consultables sur place à la BnF (mais uniquement à la bibliothèque de recherche).

Bernard Massip (APA) a évoqué la collecte de blogs réalisée avec son équipe de 5-6 personnes à partir des blogrolls, des listes de chacun des blogueurs. Au fil de ce travail, des critères de sélection ont été fixés et affinés : durée de vie du blog (au moins un an d’existence), lisibilité des contenus, expression de la subjectivité de la personne, originalité, spécificité, qualité d’écriture. Puis les blogs retenus sont classés par catégories. Il s’agit « d’une méthode artisanale, empirique – on ne cherche pas à faire une archive représentative, mais à établir un échantillon significatif » prenant cependant en compte le maximum de profils et de sujets traités.

Contrairement à l’APA, où toute démarche d’archivage est faite à la demande des déposants, ici les auteurs ne sont pas consultés. Afin que les choses soient claires, l’APA a affiché sur son site un communiqué informant les auteurs de blogs de leurs droits. (En gros, le contenu d’un blog étant publié se trouve dans le domaine public et les auteurs ne peuvent pas s’opposer à son archivage. Ils peuvent par contre créer un blog privé avec code d’accès, qui ne pourra pas être collecté.)

Deux blogueuses ont ensuite porté témoignage de leur pratique du blog et de leur point de vue sur l’archivage des contenus. Gilda Fiermonte s’est déclarée « vigilante » sur les traces laissées dans le virtuel. Elle avait créé son premier blog intiutlé « Sans nouvelles » au début de 2005 pour le comité de soutien à Florence Aubenas. « C’était un feuilleton sur l’attente – je ne pensais pas à la conservation à l’époque. » Dans son blog actuel, Traces et trajets, elle s‘attache à capter l’air du temps : un matériau « plutôt volatil » (où l’on trouve des traces « d’un Paris sans Vélib et où on pouvait fumer dans les cafés »), mais avec le temps, dit-elle modestement, « cela peut présenter un intérêt. » Elle mène de front plusieurs autres blogs et fotologs, déclarant « se dissimuler dans l’éparpillement ».

Martine Sonnet est historienne, écrivain et blogueuse – ce jour-là, c’est surtout l’historienne qui parlait. Pour celle-ci, « les récits de soi sont une matière première de premier ordre ». Internet représente un phénomène très récent (15 ans) à l’échelle du temps des historiens… Aujourd’hui la facilité d’accès aux sources, leur profusion, leur immédiateté font que les historiens sont bousculés, leurs repères brouillés, « un peu dans la sidération par rapport aux possibilités nouvelles ». Les blogs sont des sources publiées mais sans validation extérieure (comme dans la publication de journaux papier). De plus ce sont des objets hybrides intégrant d’autres composantes : photos, vidéos, son… (Contrairement à Gilda, Martine cherche à concentrer tous les fils de ses activités virtuelles sur un seul site.)

Un point de vue rejoint par André Gunthert (EHESS), auteur du site « Culture Visuelle« . Internet a bouleversé l’état des choses pour les chercheurs, transformés en chercheurs/collecteurs ayant à gérer leurs propres archives. Corollaire : « c’est en constituant l’archive que vous écrivez l’histoire »… Le problème du choix de quoi archiver n’est pas nouveau : on n’a jamais TOUT conservé (par ex. les traces de la culture populaire). Mais le Net a accéléré les choses, et pris une place croissante en tant que source de documents, d’où la perte d’autorité d’institutions comme la BnF. « Internet est devenu ma source principale, explique André Gunthert. Après avoir récupéré la maîtrise de mon archive, je ne suis pas prêt à en rendre la gestion – parce que c’est un point crucial. » Ce qui est important aujourd’hui, c’est d’arriver à « produire du sens » alors que nous fabriquons du passé, devenu objet d’histoire, plus rapidement qu’auparavant.

 


[1] J’ai assisté essentiellement à la première partie de cette session, mon compte-rendu ne sera donc pas exhaustif.

 

[2] Ce site est aujourd’hui fermé, mais son contenu a fait l’objet d’un dépôt à l’APA, ainsi que le journal de Mongolo lui-même.

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8 réflexions au sujet de « Quand le Web se conjugue à la première personne »

  1. Bien synthétisé, je suis impressionnée.

    En plus que c’est intéressant d’avoir un retour, quand on est dedans on ne se rend pas compte. Par exemple l’intérêt au cours du temps dont j’ai parlé, j’aurais peut-être afin d’être plus claire, dû donner l’exemple des anciennes photos que conservaient nos grands-parents (si malgré les guerres ils y sont parvenus) : sur le moment elles n’avaient rien de méritant attention pour qui n’était pas des amis ou de la famille et ne présentaient aucun intérêt artistique (pour la plupart, tout le monde n’a pas eu droit à Nadar) ; longtemps plus tard on y voit la trace de leur époque (attitudes, accessoires, vêtements, métiers évoqués), de la technique utilisée sans doute rare ou disparue, et peu importe qui ils étaient.
    Si les blogs valent pour quelque chose c’est sans doute pour ça, longtemps plus tard sans que soit important qui au fond les tenait (ce n’est pas un hasard si je pratique le blog à titre et sans pseudo), ce qui vaut c’est l’instantané d’une époque qu’ils donneront à saisir (si transmis et conservés). Pour des sociologues, des historiens ou des curieux des temps d’avant.

  2. Ping : Tweets that mention Quand le Web se conjugue à la première personne « Sédiments -- Topsy.com

  3. Le journal de Mongolo est aussi archivé ici : http://journalintime.com/archives/sites/jmag/ (d’autres sites sur le diarisme sont archivés ici : http://journalintime.com/site/diarisme/ ).

    Quand à l’archivage par la BnF, je trouve l’intérêt pour le moins limité d’une initiative d’un archivage de l’internet qui n’est accessible que depuis les postes de la BnF et uniquement en justifiant « d’une recherche d’ordre universitaire, professionnel, ou personnel » et pire, en devant payer une somme relativement élevée pour y avoir accès. Nous sommes ici dans une archive uniquement destinée au chercheurs mais pas à l’intérêt général et public. Cela me semble bien loin d’une initiative en phase avec ce qu’est Internet…

    Il serait plus intéressant de participer à Internet Archive qui se veut être une image exhaustive du web à un moment donné.

    • Effectivement, je trouve dommage que l’accès à l’archivage de la BvF soit ainsi restreint. Cela limite l’impact de cette initiative… Par contre Valclair (voir commentaire suivant) pointe utilement la pérennité de la conservation réalisée par la BnF.

  4. Je participe moi-aussi comme Elizabeth à la petite équipe qui travaille avec l’APA et contrairement à toi Bohwaz je trouve l’initiative intéressante et même indispensable.

    Il reste par ailleurs quelques traces bien sûr comme celles que tu donnes. Mais celles-ci sont elles-mêmes fragiles et peuvent disparaitre si les serveurs qui les hébergent ferment. J-mag est un magazine intéressant, initiée par Mongolo, regroupant des réflexions des premiers diaristes en ligne sur leur pratique (comme Claviers intimes aussi) mais ce n’est pas le journal personnel de Mongolo qui lui n’est à ma connaissance plus accessible. Quant à Internet Archives c’est très très lacunaire.

    La BNF me semble offrir des garanties de conservation bien plus solides à long terme et c’est surtout à long terme que ce sera intéressant quand une bonne partie de ce qui est aujourd’hui en ligne sera perdu. Quant au fait que les archives BNF ne soient consultables que sur place, c’est une protection pour des blogueurs qui auraient décidé de ne plus vouloir être en ligne. Le fait de devoir justifier d’une recherche n’est pas spécialement élitiste, ce n’est pas obligatoirement une recherche universitaire ou savante, ça peut être le pékin comme moi, qui aurait envie de retrouver un vieux site disparu.

    En fait il faut voir ça, comme un archivage de préservation de patrimoine, comme pour le dépôt légal des bouquins. On a besoin de la BNF quand on ne trouve plus un bouquin nulle part ailleurs. Idem pour l’archivage du web.

  5. Pour le moment IA a prouvé la pérennité de son initiative plus que la BnF, et ce en restant ouvert au grand public, de plus en offrant un archivage régulier permettant de garder un historique de la progression d’une page web.

    Pour info je dois avoir le journal de Mongolo quelque part mais de mémoire sa demande était de ne pas être archivé justement.

    Moi je trouve que l’intérêt de l’initiative de la BnF est vraiment limité (fond réduit, accès très restreint, seulement à paris, alors qu’internet est international…), et c’est bien dommage.

    Et je peux te certifier que mon serveur ne va pas fermer 🙂

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