Dérision et tragique : les livres-objets d’Anselm Kiefer

« L’Histoire pour moi est un matériau
comme le paysage ou la couleur.»
Anselm Kiefer

Thème de l’exposition de la galerie Yvon Lambert, les livres-objets d’Anselm Kiefer sont des œuvres de jeunesse, remontant à la fin de la décennie 1960 (l’artiste allemand, né en 1945, vit en France depuis une quinzaine d’années). Mais on y trouve déjà en germe et plus qu’en germe l’essence de ce que son œuvre a développé par la suite.

 

« Il est en effet important de revenir aujourd’hui à ces livres qui nous rappellent des ‘moments’ d’interventions audacieuses d’Anselm Kiefer : il s’agit de vues ou de visions, d’images lourdement chargées de souvenirs et de symboles mais que le noir submerge, mais aussi d’autoportraits de l’artiste, dans des tenues saugrenues, chemise de nuit, robe de laine, et faisant un salut hitlérien dans des lieux grandioses ou dérisoires. À l’époque, le jeune Kiefer a voulu, à lui tout seul, se livrer à ce qu’il appelait une ‘occupation’ grinçante d’espaces significatifs, mais ces gestes et ces clichés ont été l’objet d’un scandale d’incompréhension, voire de sidération, y compris dans les milieux artistiques les plus radicaux : la critique d’alors n’admettait pas l’interrogation pathétique et provocatrice de Kiefer », indique Pierre Péju, auteur du catalogue publié à cette occasion.

 

Ces livres qu’il a fabriqués de ses mains, les uns au format d’un cahier, d’autres de dimensions quasi gigantesques, suggèrent un profond sentiment tragique de l’existence, malgré l’aspect ludique des techniques employées (collages, mises en scène…) Les couleurs sont ternes, les paysages dévastés. « Le peintre des constellations et des listes infinies dévoile son parcours à travers ses livres d’artiste, un jeu de pistes édifiant pour amateurs et musées. Ces vestiges personnels dorment dans leurs vitrines monacales, comme des trésors contemporains et tristes », écrit Valérie Duponchelle dans le Figaro.

 

Ce sont notamment ces Unfruchtbare Landschaften (paysages stériles) qui donnent son titre à l’exposition. (A ce propos, j’ouvre une parenthèse pour déplorer que la galerie Yvon Lambert, dans sa présentation – cartouches, affiches, etc. – ne donne aucune traduction des inscriptions manuscrites de Kiefer qui sont très abondantes dans ses livres. En fait même les simples titres des œuvres exposées ne sont pas traduits. Tout le monde ne parle pas allemand ! Ainsi, c’est seulement pour être allée en Autriche dans un lointain passé que j’ai compris que Die Donauquelle désigne la source du Danube. Étant donné la fréquence et le sens des citations que fait Kiefer, empruntées aux poèmes de Paul Celan, d’Ingeborg Bachman, à la Kabbale ou à la Bible, cela me semble une lacune particulièrement regrettable.)

 

Il y a trois ans, j’avais noté dans mon blog d’alors, Sablier, après avoir visité l’exposition d’Anselm Kiefer dans le cadre de la Monumenta 2007 au Grand Palais : « Il y a dans les œuvres de Kiefer une sorte d’universalité complète parce qu’elles associent le monde naturel, minéral et végétal, céleste et cosmique, avec l’univers de l’homme, sa culture, sa mémoire. »

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