Encore une fois : lire c’est vivre !


J’ai assisté le 26 janvier dernier à une journée d’étude[1] à la BnF sur le thème « Crise de la lecture ? » Qu’on ait mis à cet intitulé un point d’interrogation représente déjà une lueur d’espoir…

Voici mon compte-rendu de deux tables rondes :

1) Du codex au numérique : vers un nouveau contrat de lecture ?

TR animée par Olivier Donnat (ministère de la Culture et de la Communication), avec Claire Bélisle (Institut des Sciences de l’homme, Univ. Lyon 2), Jean-Yves Mollier (Univ. Versailles/St-Quentin-en-Yvelines), Alain Patez (Numilog)

2) Les passeurs du livre : faut-il réinventer la médiation ?

TR animée par Olivier Donnat – avec Gérard Collard (libraire – La Griffe Noire, à St-Maur-des-Fossés – et critique littéraire), Gérard David (association Lire et faire lire), Christophe Evans (sociologue, BPI[2])

Ce compte-rendu est un peu long. Si vous êtes pressés, voici un résumé super court :

  1. La lecture est en crise : les gens lisent moins.
  2. La lecture est en crise : les gens lisent autrement (à cause d’Internet et de tous les matériels multimédia disponibles).
  3. Pourtant est-ce vraiment une crise ? Plutôt une mutation, comparable à d’autres changements radicaux que le monde de la lecture a déjà connus, et source de nouvelles opportunités.
Laurens Alma Tadema : Lecture d'Homère (1886)

Laurens Alma Tadema : Lecture d'Homère (1886)

Du codex au numérique

Olivier Donnat amorce la discussion par la difficulté constatée à mesurer les actes de lecture, dont beaucoup échappent aux statistiques. La lecture s’avère une « pratique polymorphe et difficile à cerner ». L’environnement multimédia favorise la dispersion  des lectures (quand on lit un journal en ligne avec ses vidéos, est-ce encore de la lecture ?) et accroît la complexité du processus.

Il ne faudrait toutefois pas « mesurer tous les changements à l’aune du numérique » car les tendances actuelles étaient perceptibles bien avant (dès les années 80) et se sont poursuivies dans la continuité. On doit plutôt raisonner sur le temps long – et on aura besoin pour cela du regard des historiens et des experts en sciences humaines.

D’emblée, Jean-Yves Mollier s’élève contre la menace brandie d’une crise de la lecture : « Je ne crois pas que la civilisation de la lecture soit menacée, en aucun cas. » Mais des mutations se font et il y en a eu d’autres dans l’histoire[3] : nous sommes passés du volumen (papyrus, parchemin, papier) au codex (manuscrit, puis imprimé) et aujourd’hui à l’écran plat. Ces supports différents induisent une lecture différente, des « contrats de lecture » différents. Et l’on n’a pas la même lecture de Proust en livre au format de poche ou en Pléiade… C’est donc à une mutation que l’on a affaire, pas une décadence.

Mutations continuelles aussi dans la technologie puisque le téléphone mobile et l’ordinateur semblent devoir converger vers un appareil unique (de plus en plus petit, plat, léger)[4] et multifonctions. Sur lequel on disposera bientôt d’une Grande Bibliothèque Numérique Mondiale ?

Il ne faudrait pas se hâter de désigner le numérique comme avenir de l’humanité. Les technologies ont une durée de vie courte, il convient donc d’être prudents, même si le régime de lecture sur écran est « appelé à être pérenne pour une durée indéterminée ». Ce type de lecture ne cesse d’augmenter et grâce à ces objets, des non-lecteurs sont gagnés.

En outre, estime l’historien, ces mutations vont entraîner la création de modes d’écriture et de genres littéraires nouveaux, utilisant texte/image/son, voire d’autres dimensions (tactile, olfactive…) et apportant « d’autres modes d’accès à l’imaginaire » – une véritable « coupure épistémologique ».

La salle de lecture du British Museum en 1841 (photo anonyme)

En effet, l’imaginaire des écrans très différent de celui des bibliothèques anciennes, souligne Claire Bélisle, analysant les modes de lecture dans un monde numérique. Le terme de crise suppose des perturbations, des ruptures dans les pratiques : et on observe effectivement la rapidité de l’acte numérique opposée à l’expérience de l’intériorité de la lecture traditionnelle, la manipulation sensorielle aux outils cognitifs. On constate aussi une rupture dans les représentations, les connotations liées à une ‘vraie’ lecture (respect des livres, concentration, silence…)[5]. La perte des repères entraîne un questionnement sur la mort annoncée du livre : mais cette menace pèse-t-elle sur la lecture ou sur le seul livre papier ? Il se produit incontestablement une diminution de la pratique de lecture sur papier face aux nouveaux media ; et la librairie constitue donc le maillon le plus fragile de la chaîne du livre.

Quel est l’impact de cette mutation pour le lecteur ? Un lecteur a des valeurs et des compétences. On a eu jusqu’ici une place privilégiée de la lecture littéraire qui sous-entend des compétences intégrées dans l’acte de lecture : la maîtrise d’un univers sémantique et lexical – univers qui se révèle différent avec le numérique. D’autre part, la lecture traditionnelle se trouve associée à la construction de soi – processus qui aujourd’hui, pour de nombreux jeunes, ne passe plus par le livre. Pour eux, la lecture est avant tout un outil d’accès à l’information.

Ce qui change, c’est la manière de lire (vitesse, dissociation des visées, multitâches). Des pratiques différenciées et spécialisées qui font que les capacités du cerveau sont sollicitées pour des connexions nouvelles. « Lire devient une compétence technologique : pour communiquer, pour s’informer et gérer l’information, pour interagir avec le monde ». Là encore, ce n’est pas la première fois que les pratiques de lecture changent : déjà on est passés

  • de la lecture à haute voix  à la lecture silencieuse
  • de la lecture de méditation  à la lecture de réflexion
  • de la lecture d’autorité  à la lecture de distraction
  • de la lecture de compréhension  à la lecture d’information

Ainsi, on se dirige vers un nouveau contrat de lecture, qui s’élabore à travers les nouveaux savoirs du lecteur (codes à maîtriser), ses nouvelles valeurs (partage…), une écriture qui se transforme, un cadrage des nouveaux genres à mettre en place.

Côté technologie, Alain Patez évoque la perception du livre numérique, qui est aujourd’hui « beaucoup plus pragmatique, moins dogmatique ». Le concept initial, pratiquement mort-né, enterré vers 2003-04, a reparu avec l’apparition de nouvelles technologies, l’accélération de la disponibilité de nouvelles « tablettes ». Reste la problématique du format – propre ou universel ?

Balthus : Katia lisant (1968-76)

Passeurs de livres et formes de médiation

Pourquoi, dans ce débat sur la lecture, s’intéresser à la médiation ? Les médiateurs et intermédiaires, rappelle Olivier Donnat, se trouvent aujourd’hui en première ligne, parce que l’usage d’Internet (outil horizontal renversant les rapports) concrétise l’utopie de la mise en rapport direct des ‘contenus’ avec le public. Faisant intervenir en fait « beaucoup de médiation sans médiateurs », ou de nouveaux médiateurs non qualifiés comme tels : contributeurs, blogueurs, communautés[6]…, Internet valide « une autre conception de la légitimité à travers ce qu’on fait et la compétence que l’on démontre » (c’est par exemple ce qui se passe avec la Wikipedia). Les médiateurs professionnels : libraires, bibliothécaires, etc. se voient ainsi obligés de redéfinir leurs fonctions.

Examinant la situation des bibliothèques, Christophe Evans y voit, plutôt qu’une  crise de la lecture, « une crise des institutions culturelles de la lecture ». Certes, on observe une baisse du nombre de livres lus par personne (enquête de 2008) et un recul de la lecture littéraire. « Les bibliothécaires eux-mêmes lisent moins… »

Chute aussi du nombre d’inscriptions dans les bibliothèques municipales :en France, le taux du nombre d’inscrits est inférieur à la moyenne européenne.

Cézanne : Louis-Auguste Cézanne, père de l'artiste, lisant l'Evénement (1866)

A la BPI, on a constaté une baisse à la fois des emprunts et des consultations sur place et Christophe Evans signale « de nouvelles formes d’usage – des usagers qui viennent travailler à la BPI avec leur ordinateur et leurs propres documents », sans emprunter le moindre livre[7]. On se retrouve ainsi « dans la situation paradoxale de proposer des formes de médiation à des personnes qui n’en veulent pas… »

Il s’agit donc « d’inventer de nouvelles formes de médiation, peut-être indirectes, d’ouvrir les institutions sur le quotidien, de décloisonner et débureaucratiser »[8] (par exemple avec le principe du prêt illimité).
Il faudrait déscolariser l’image des bibliothèques pour les faire exister « en tant que lieu dans la vie réelle, dans la vie locale – un lieu de rencontres et de sociabilité ».

Qu’elles ne soient pas de simples stocks de livres, que le livre soit rendu visible à l’intérieur et à l’extérieur de l’établissement. Que leurs animateurs arrivent à se placer côte à côte avec l’usager plutôt que face à face.

Autre forme de médiation, celle présentée par Gérard David en tant que militant de l’association Lire et faire lire, créée en 1999 pour tenter de remédier aux difficultés de lecture des enfants d’âge scolaire, grâce à l’action de retraités, bénévoles. Son objectif :« faisons un peuple de lecteurs ». Il ne s’agit pas de pédagogie, mais de « lecture plaisir ». L’association compte aujourd’hui plus de 12 000 bénévoles, pour 250 000 enfants touchés. Elle bénéficie de la proximité du monde de l’écriture, étant soutenue par un collectif d’écrivains. Soulignant la souplesse et la légèreté de son dispositif, ainsi que l’exercice d’une relation intergénérationnelle, Gérard David y voit un « exemple de mobilisation citoyenne autour du partage du livre ».

Avec l’intervention de Gérard Collard, c’est un tout autre ton que l’on va entendre. Le livre serait-il condamné ? « J’ai l’impression d’être un mort-vivant ! » lance ce libraire, bien résolu à défendre une position de base : « Moi, simplement, j’aime lire… » Il voit le libraire comme « un passeur de livres et un créateur de désirs ». Il s’élève contre un faux problème : pourquoi le livre numérique devrait-il venir à la place du livre papier et pas en plus ? Et de défendre le livre papier, objet « écologique », pratique et peu coûteux.

Oui, les libraires (les vrais) ont encore un rôle à jouer, car « à la télé, ceux qui parlent de livres sont dans leur bulle, dans leurs codes ». Les libraires « n’ont pas besoin se montrer démagos, ils n’ont simplement qu’à être eux-mêmes et être de leur temps – aller chercher les gens là où ils sont. » Il s’agit pour eux « d’être des gens normaux, vivants, honnêtes, de dire ce qu’ils pensent, d’avoir leur échelle de valeurs. » Le livre n’est pas nécessairement un objet consensuel, il peut être l’occasion d’un vrai échange entre de vraies personnes. Il est là pour redonner de la vie : « on n’est que le symptôme d’une société sclérosée où on ne fait plus que communiquer et où on ne se parle plus, où on n’ose plus prendre de risques… »

La crise de la lecture, s’il y en a une, « ce n’est pas un problème technique », conclut Gérard Collard. « La clef c’est la vie. »

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Toutes les images proviennent du site Lettura Web


[1] Plus exactement à une partie de cette journée : les deux tables rondes de l’après-midi.

[2] Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou

[3] Il se réfère ici aux travaux de Donald Mackenzie.

[4] Le lancement de l’i-Pad de Macintosh a été annoncé deux jours plus tard…

[5] Claire Bélisle se réfère aussi aux « révolutions de la lecture » de Chartier : il y a toujours eu, avec chaque mutation, une accélération du rythme de lecture.

[6] Cf Stiegler sur la figure nouvelle de l’amateur

[7] NDLR : Je l’ai constaté de visu, et cela m’agace souvent, quand la BPI est saturée, d’y voir des gens qui pourraient tout aussi bien travailler ailleurs…

[8] NDLR : Expérience positive cette fois. Dans le cadre de notre groupe (informel) de lecture « L’Œil Bistre au comptoir », nous avons reçu un accueil très favorable de la part des bibliothèques municipales, qui ont accepté d’afficher nos annonces, de faire des tables thématiques sur les auteurs, etc.

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