La fin du monde, c’est juste

Au commencement – le commencement de la fin – on se trouve face à l’image en très gros plan, au buste nu, d’un jeune homme immobile ; on pourrait d’abord croire que c’est une photo, mais bien que le jeune homme soit totalement impassible, on s’aperçoit bientôt qu’il cligne des yeux. Ce jeune homme, c’est l’acteur Pierre Louis-Calixte, juste avant le début de la pièce, juste avant la fin du monde.

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Pierre Louis-Calixte et Catherine Ferran dans Juste la fin du monde

 

Rien de plus simple que le thème de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, que je suis allée voir l’autre jour à la Comédie Française. Le personnage principal, Louis, trente-quatre ans, est à la veille de sa mort (annoncée, attendue – espérée ?). Il a décidé, après une longue absence, après un long silence ponctué seulement de cartes postales, de « petites lettres elliptiques », de retourner voir sa famille (mère, frère, sœur) en province, et de leur parler, de leur dire ce qui lui arrive. Mais ce « retour au désert » n’aboutit évidemment qu’à une impasse, à la résurrection des vieilles querelles, des anciennes rancunes, des malentendus restés, comme on dit, ‘en souffrance’.

L’écriture de Lagarce, sa façon de dire (que je ne connaissais pas jusqu’ici) se prête magnifiquement à dire cet univers de solitude(s), de doutes, de manque d’amour, d’incompréhension mutuelle ; avec ses redites, à un mot près, ses ressassements, ses retours, parce que ce n’est jamais tout à fait ça, juste ça, et qu’il convient alors de le reformuler, ce qui fait apparaître, sous la trame élimée des mots quotidiens, d’autres sens souterrains, d’autres inflexions encore.

Cela commence avec cette phrase qui vous empoigne : « Plus tard, l’année d’après, j’allais mourir à mon tour. » L’année d’après, enfin, quelques années après, la pièce datant de 1990, Jean-Luc Lagarce est effectivement mort, en septembre 1995, âgé de trente-huit ans seulement. Comment ne pas y penser continuellement quand Louis évoque sa mort à venir (annoncée, attendue – désirée ?)… après, dit-il, « de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚ de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini ».

Le décor et la mise en scène minimalistes ne font que faire ressortir davantage le côté obsessionnel de ce grand thème tragique. Louis se montre en costume noir et chemise blanche, cravate noire – comme s’il allait déjà à son propre enterrement. L’essentiel de la pièce, dont les phases sont ponctuées par une sonnerie de crécelle déplaisante, discordante, se déroule sur un grand proscenium carré, qui à la fois amène les acteurs plus près de nous et les en sépare cependant, métaphore constante de leur situation. La partie arrière de la scène ne sera ouverte qu’à la séquence finale, celle du départ de Louis. Qui revient en arrière pour nous raconter une dernière chose : cette idée qu’il a eue une nuit, alors qu’il marchait le long des voies, sur un viaduc de chemin de fer, cette envie de « pousser un grand et beau cri/un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée ». Mais il ne l’a pas fait ; et maintenant c’est (bientôt) fini, avec cette mort « prochaine et irrémédiable » qu’il va rejoindre.

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José Guadalupe Posada : Calavera oaxaqueña

§§§ — Un très bon site sur Jean-Luc Lagarce avec de nombreux extraits de textes : c’est ici

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Une réflexion au sujet de « La fin du monde, c’est juste »

  1. Entendu un enregistrement de la voix de Lacan à la radio le 28 octobre dernier.
    « Nous avons foi dans la mort, nous l’imaginons sans cesse, car sinon la vie ne nous serait pas supportable. »

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