Les deux bibliophiles

En (re)lisant Gérard de Nerval, Les Filles du Feu, j’ai retrouvé ce passage dont je me souvenais assez précisément depuis ma première lecture, tant il m’avait amusée. Il fait partie du chapitre intitulé « Angélique ». Le narrateur y raconte notamment être à la recherche d’un livre rapportant la biographie d’un certain abbé de Bucquoy – mais c’est sans rapport direct avec le passage en question.

« Vous me direz que j’aurais pu me faire communiquer l’histoire de l’abbé de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore, tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu’un bibliophile sérieux ne communique pas ses livres. Lui-même ne les lit pas, de crainte de les fatiguer.

nerval-51S55WJ4XFL._SS500_Un bibliophile connu avait un ami ; — cet ami était devenu amoureux d’un Anacréon in-seize, édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre n’eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment la bibliothèque ; mais il jetait à la dérobée un regard sur l’Anacréon.

Un jour, il dit à son ami : Qu’est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié… et coupé ? Je te donnerais volontiers le Voyage de Polyphile en italien, édition princeps des Aldes, avec les gravures de Belin, pour cet in-16… Franchement, c’est pour compléter ma collection des poètes grecs.

Le possesseur se borna à sourire.

— Que te faut-il encore ?

— Rien. Je n’aime pas à échanger mes livres.

— Si je t’offrais encore mon roman de la Rose, grandes marges, avec des annotations de

Marguerite de Valois.

— Non… ne parlons plus de cela.

— Comme argent, je suis pauvre, tu le sais ; mais j’offrirais bien 1.000 francs.

— N’en parlons plus…

— Allons ! 1.500 livres.

— Je n’aime pas les questions d’argent entre amis.

La résistance ne faisait qu’accroître les désirs de l’ami du bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit, arrivé au dernier paroxysme de la passion :

— Eh bien ! j’aurai le livre à ta vente.

— A ma vente ?… mais, je suis plus jeune que toi…

— Oui, mais tu as une mauvaise toux.

— Et toi… ta sciatique ?

— On vit quatre-vingts ans avec cela !…

Je m’arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n’ont été traitées gaiement que par Érasme… En résultat, le bibliophile mourut quelques mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.

— Et il m’a refusé de me le laisser pour 1.500 francs ! disait-il plus tard toutes les fois qu’il le faisait voir. Cependant, quand il n’était plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l’homme excellent qu’il avait aimé. »

En dépit de cette notation finale très « politiquement correcte », je trouve l’histoire cynique à souhait. Et nul doute que l’on trouve toujours des comportements analogues chez les collectionneurs.

Le texte intégral du livre de Nerval est disponible dans la Wikipedia.


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