Kerouac étranger à sa propre langue

     Jack Kerouac vu par le photographe Tom Palumbo, vers 1956. Image Wikimedia Commons.

Jack Kerouac vu par le photographe Tom Palumbo, vers 1956. Image Wikimedia Commons.

Jack Kerouac, emblème de la Beat Generation, auteur à redécouvrir. C’était le propos de la présentation faite par Bernard Comment, vendredi 5 juin, au Point éphémère (quai de Valmy) dans le cadre du nouveau festival « Paris en toutes lettres ».

La plupart d’entre nous, si nous avons lu Kerouac, le connaissent par l’ « épouvantable traduction française » (selon les termes de Bernard Comment) de son roman le plus célèbre, Sur la route, version française qui a considérablement « affadi le texte ». Mais on nous promet bientôt une traduction de la première version que Kerouac avait élaborée de ce livre : un tapuscrit sur des feuilles de papier japonais collées bout à bout, sans paragraphes ni chapitres – mais avec beaucoup de tirets…

Bernard Comment évoque sa rencontre à Bordeaux avec Bernard Wallet (fondateur des éditions Verticales) et leur aveu d’une admiration commune pour Kerouac, « fondateur d’une nouvelle prose » basée sur les assonances, les allitérations, les paronomases, les onomatopées. Il y a toujours chez lui « priorité de l’écoute sur le récit ». La position de Kerouac est « décalée dans la langue et la culture américaines ». La raison de cette distance se situant dans son écoute de la langue anglaise pendant son enfance, alors que sa langue maternelle était le français. Grand lecteur, doté d’une mémoire phénoménale (il est censé avoir mémorisé tout Shakespeare), son modèle était Joseph Conrad : quelqu’un qui, lui aussi, a changé de langue pour plonger dans l’écriture.

Le tapuscrit de Sur la route. Source : http://ny-ca.net/home.aspx/

Le tapuscrit de Sur la route. Source : http://ny-ca.net/home.aspx/

Jack Kerouac était né Jean-Louis Kerouac, en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille de Canadiens français. Origine qui aura une influence déterminante sur sa vie et son œuvre, avec cette minorité francophone, avec un père alcoolique et athée, une mère « bigote, écrasante », un frère aîné – Gérard – atteint d’une maladie cardiaque, condamné et mort à 9 ans (d’où un sentiment permanent de culpabilité du petit frère). Kerouac écrit en décembre 1950 dans une lettre à son ami Neal Cassady, à propos de son frère : « je sais maintenant que je l’ai imité tout au long de mon existence ».

Le sport va lui servir de tremplin d’ascension sociale, c’est son excellence au football américain qui lui permet de s’inscrire à Columbia University (contre l’avis de sa famille). New York est pour lui un lieu de libération puis c’est l’ouverture vers l’Ouest, l’immensité américaine, « échappant à la mère et au fantôme du frère ».

Dès la fin des années 40, un texte écrit à quatre mains avec William Burroughs (Et les hippopotames ont été ébouillantés dans leurs cuves…) témoigne de son choix d’écrire hors de sa langue maternelle (Bernard Comment cite Proust, que Kerouac avait lu en français : « Il faut se départir du côté de la mère »). Mais il reste très empreint du catholicisme de son enfance, malgré ses tentatives pour s’en affranchir (par exemple, le nom du héros de Sur la route est Sal(vatore) Paradise).

Sa période d’errance le conduit jusqu’au Mexique où il écrit le cycle de poèmes Mexico City Blues et le roman Tristessa, « magnifique histoire d’amour avec une prostituée mexicaine ». Son premier voyage (heureux) en Europe a lieu en 1957 ; il retrouve à Tanger Allen Ginsberg et Burroughs (en train d’écrire le Festin Nu, dont Kerouac lui suggère le titre).

L’année 1957 est aussi celle de la publication de Sur la route –  « un succès fracassant qui l’écrase complètement ». Il fait un séjour « calamiteux » en Californie, à Big Sur, en 1959 : « c’est la fin de l’échappée, le destin le rattrape ». Il revient au bercail, s’installe en Floride avec sa mère, sombre dans l’alcool.

Kerouac retourne en 1965 à Paris et se rend en Bretagne pour faire des recherches sur ses racines bretonnes, mais c’est un séjour catastrophique (dont il fait le récit dans Satori à Paris). Il meurt en 1969 en Floride, à l’âge de 47 ans. Sa pierre tombale porte son nom d’enfant : Ti-Jean Kerouac.

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Voir aussi : l’exposition de 2007 à la New York Public Library pour le cinquantenaire de Sur la route.

NB : Sauf indication contraire, les passages entre guillemets citent les propos de Bernard Comment.

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Mise à jour du 15 juin 09, 12:38

Je lis dans le journal anglais  The Independent que Kerouac figure dans trois films, pas moins, qui se trouvent à divers stades d’élaboration.

On the Road (Sur la route) est en cours d’adaptation par les réalisateurs de Carnets de voyage (Diarios de motocicleta), Walter Salles et Jose Riveras ;  le film est produit par Francis Ford Coppola.

Kerouac apparaîtra également dans Howl, un film avec James Franco et Alan Alda, au sujet du procès pour obscénité intenté en 1957 à l’éditeur d’Allen  Ginsberg pour son poème du même titre .

Et il est question aussi d’un film sur Lucien Carr, l’ami commun qui a fait se rencontrer Kerouac, Ginsberg et Burroughs, et sur le meurtre commis par Carr en 1944.

PS du 19 juin 2010

Parutions de Jack Kerouac : Livre des esquisses, traduction de Lucien Suel, éditions La Table Ronde & Sur la route, le rouleau original, traduction de Josée Kamoun, éditions Gallimard.

Voir article sur le site Remue.net.

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6 réflexions au sujet de « Kerouac étranger à sa propre langue »

  1. « On ne peut rien exprimer de très clair en anglais » écrit Kerouac dans Maggie Cassidy. Doux euphémisme.
    Quand, à Londres, je demande le chemin de Trafalgar Square, neuf chances sur dix pour que je me retrouve à Soho !

  2. Pour être un peu sérieux (pour une fois), je te suis reconnaissant de me faire découvrir l’existence de ce tapuscrit. Sans doute à l’occasion de cette nouvelle traduction en reprendrai-je la lecture, qui ne m’avait guère impressionné il y a quelques années. Quant au mot « paronomase », il est aussi brumeux que goûtu, surtout pour les lecteurs qui à mon instar pratiquent plutôt le « paroplupressé ». Hélas !…

  3. Ping : Paris en toutes lettres, 2e édition « Sédiments

  4. Ping : "Nous sommes, par nature, si futiles, que seules les distractions peuvent nous empêcher vraiment de mourir." Extrait du Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. » Prose spontanée

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