Entré vivant dans la légende

23 11 2011

 Alexandre est sans doute
le premier homme d’
État
à avoir pensé planétairement…
René Grousset

Je suis allée au Louvre voir l’exposition « Au royaume d’Alexandre le Grand – La Macédoine antique », un peu par réflexe, parce que je vais un peu par principe voir tout ce que je peux qui se rapporte de près ou de loin à la Grèce. Je m’intéresse par contre bien peu aux conquérants, aux campagnes militaires et aux batailles. Mais avec Alexandre le Grand – que les Grecs appellent « Megalexandros », comme on dit en français « Charlemagne » – c’est un peu différent.

Marbre, œuvre hellénistique, IIe-Ier siècles av. J.-C. British Museum, source Wikipedia

Dès l’entrée, on est fasciné par la couronne de feuilles de chêne en or qui semble surgir des ténèbres. L’exposition présente de nombreuses pièces rares provenant du Musée archéologique de Thessalonique, où elles ont été rapportées du site archéologique de Vergina (l’ancienne cité d’Aigai, capitale de la Macédoine). Le site de Vergina semble un rêve d’archéologue, une nécropole inviolée recélant des pièces exceptionnelles. Il avait d’abord été exploré dans les années 1860 par une mission française dirigée par l’archéologue Léon Heuzey, mais c’est au Grec Manólis Andrónikos que revient, en 1977, le mérite de la découverte. (Pour la petite histoire, Heuzey est réputé avoir fourni à Flaubert une partie de la documentation sur l’Antiquité destinée à l’écriture de Salammbô).

Ce qui me semble spécifique à Alexandre, c’est la manière dont ce personnage est véritablement entré vivant dans la légende, et comment cette légende a continué à travers les siècles à évoluer, croître et embellir. On connaît les péripéties de la vie d’Alexandre et son grand périple de conquêtes, mais on oublie facilement qu’il ne reste que très peu de documents de première main : seulement quelques inscriptions sur des pierres dans des cités d’Europe et d’Asie. Les cinq principaux historiens qui en ont donné des récits, Arrien, Diodore de Sicile et Plutarque en grec, Quinte-Curce et Justin en latin, les ont écrits plusieurs siècles après la disparition d’Alexandre.

Par la suite, c’est surtout à partir du Roman d’Alexandredu Pseudo-Callisthène (un auteur égyptien ou grec d’Égypte du IIe siècle ou IIIe siècle. Les historiographes l’ont appelé ainsi parce qu’il voulait se faire passer pour Callisthène, le contemporain et biographe d’Alexandre le Grand dont furent perdues les chroniques) que vont se développer la plupart des innombrables légendes, vies, romans, histoires ou exploits d’Alexandre le Grand qui se multiplieront, à partir du Ve siècle. (On peut voir sur le site de la BNF le manuscrit du Roman d’Alexandre réalisé au milieu du XVe siècle pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon).

Un historien moderne constate (ou déplore ?) l’« énorme fatras » des ouvrages consacrés à Alexandre. Hagiographies, visions apologétiques, panégyriques… Ces livres fonctionnent sur le caractère proprement mythique du personnage, à commencer par ses origines, ce que lui-même avait cultivé, et brodent ad libitum en y greffant des épisodes fictifs tels que combats contre des monstres mythiques, rencontres avec d’autres personnages célèbres (pas forcément ses contemporains), voyages à des lieux où il n’a jamais mis les pieds (à Rome ou en Angleterre) et même l’exploration sous-marine dans une sorte de tonneau de verre. Même son cheval, Bucéphale, est devenu légendaire ! La peinture s’est emparée de la légende, et quand son temps fut venu, le cinéma en a fait autant.

Sébastien Bourdon, Auguste devant le tombeau d’Alexandre

 

Il faut dire que de son vivant, Alexandre a tout fait pour parvenir à ce statut exceptionnel. Selon Plutarque, Alexandre prétendait descendre, par son père Philippe II de Macédoine, de Téménos d’Argos, lui-même descendant d’Héraclès, fils de Zeus — et par sa mère, Olympias, il affirmait descendre de Néoptolème, fils d’Achille. En 331 av. JC, ayant conquis l’Égypte et s’étant fait proclamer pharaon, il se rend dans l’oasis de Siwa où il rencontre l’oracle d’Ammon qui – selon Alexandre, entré seul dans le temple – le confirme comme descendant direct du dieu (assimilé par la suite à Zeus). « Il ne conquiert pas sa divinité : elle se dévoile peu à peu », écrit Michel Cazenave. « On ne peut comprendre Alexandre si on n’entend pas en même temps qu’à travers son destin, c’est un nouveau visage du sacré qui se force ainsi sa voie, – qui va des dieux vers les hommes, – et inversement, bien sûr, une nouvelle appréhension du règne des dieux par les hommes qui se fraie son chemin. » « Même s’il ne crut pas vraiment à cette origine, et se contenta d’utiliser à des fins politiques une adoration et une vénération populaires qui le servaient, l’équivoque fut suffisante, de son vivant, pour que toute sa personne, ses actes, ses paroles en soient auréolées de mystère », souligne Jacques Lacarrière.

O Megalexandros par le peintre grec Theophilos

Très soucieux de son image, Alexandre emmène avec lui dans ses expéditions des chroniqueurs chargés de raconter ensuite les hauts faits de la conquête, tout comme un chef d’Etat aujourd’hui trimballe dans sa suite les dircom et les attachés de presse auxquels il appartient de répandre la bonne parole. L’histoire a conservé le nom de ceux d’Alexandre : son ami Ptolémée (qui deviendra roi d’Égypte à la mort du conquérant), mais aussi Callisthène (le vrai, neveu d’Aristote, et ce dernier avait été le précepteur d’Alexandre), Anaximène, Onésicritos, Polyclète, Aristobule, Marsyas. Il fait frapper des monnaies à son effigie. Il fonde des villes nommées Alexandrie : si celle d’Égypte est la plus connue, il en aurait existé jusqu’à 70, la dernière étant la cité d’Alexandria Eskhate (c’est-à-dire « Alexandrie la plus lointaine ») sur les bords du fleuve Syr Daria, au Tadjikistan, aujourd’hui dénommée Khodjent.

Il reste ainsi tout au long de l’Antiquité, et au-delà, non seulement l’incarnation du conquérant victorieux, resté invaincu sur les champs de bataille tout au long de sa vie, mais aussi une figure mythique qui se prête à la construction d’une légende. Les Romains lui avaient voué un culte, et sa notoriété a persisté dans les régions conquises, où l’on a reconnu des peuples afghans au XIXe siècle vénérant « Iskandar » (variante orientale du nom d’Alexandre). Le concept de roi de droit divin, qui existait aussi à Sumer, dans l’union du monarque avec la déesse Ishtar, a persisté dans les rites d’avènement des rois d’Irlande au Moyen Age.

Si Alexandre le Grand ressemblait un tant soit peu à ce que suggèrent ses effigies (dont les têtes sculptées figurant dans l’exposition), il ne devait pas passer inaperçu. Bel homme, le bougre ! De plus, il avait semble-t-il les yeux vairons : un bleu, un marron. Comme David Bowie, qui n’est pas exactement l’homme le plus laid au monde.

Tête de l'« Alexandre Rondanini », glyptothèque de Munich. Image Wikipedia

Quoi qu’il en soit, la légende une fois établie a prospéré et ne peut plus être dissociée d’une vérité historique invérifiable. « En histoire, ce que les gens ont cru compte souvent tout autant que la réalité des faits », rappelle Michel Cazenave. Et la réalité d’Alexandre n’est pas seulement dans le mythe initial, mais aussi « dans la florescence autonome de ce mythe au-delà de son trépas, dans l’écoulement des siècles ». Son impact ne s’est pas dissipé de nos jours. « Comme le montre tout récemment [NDLR : ceci est écrit en 2004] la reprise, ou la poursuite, de la polémique entre Skopje et Thessalonique à propos du film Alexandre d’Oliver Stone, il n’est guère d’autre homme célèbre de l’Antiquité dont l’étude ait été plus influencée par des préoccupations de politique contemporaine », note Pierre Briant. On n’en a pas encore fini avec Alexandre…

Alexandre vu par le théâtre d'ombres grec (Karaghiozis)

La documentation sur Alexandre le Grand est évidemment immense. Je signalerai juste deux sites, celui de François-Xavier de Villemagne (d’où provient la carte des conquêtes) et le site de Michel Eloy Peplums avec un important dossier à propos du film d’Oliver Stone, une mine d’informations et d’analyses.





Vases communicants (aussi)

4 11 2011

De nombreux auteurs de blogs littéraires se livrent, chaque premier vendredi du mois, à la pratique dite des vases communicants : chacun écrit ce jour là sur le blog de l’autre, et réciproquement. On peut en trouver la liste pour ce vendredi 4 novembre, sur le blog de Brigetoun (descendre au-dessous des deux premières entrées datées de juillet).

Un rivage de Grèce... (photo ELC)

Bien que dans un autre domaine, qui n’est pas de fiction, je m’y essaie à mon tour en publiant un article intitulé La Grèce de près et de loin, hébergé aujourd’hui par Bertrand Redonnet sur son blog L’Exil des mots (merci à lui, et à charge de revanche…) Simples réflexions en vrac sur ce que m’inspire la Crise Grecque (tellement grosse machine qu’elle mérite assurément des capitales).

PS le 7/11/11 – rectificatif

C’est par une regrettable confusion de ma part que cette initiative a été rapprochée, de manière unilatérale, des Vases communicants précités, et je prie Bertrand de m’en excuser.






Gorilles en Grèce

11 10 2011

Etant donné les liens que je conserve, et que je tiens à maintenir, avec la Grèce, je vais voir des films grecs chaque fois que j’en ai l’occasion. C’est ainsi que ces derniers jours j’ai choisi Attenberg, film d’Athina Rachel Tsangari, dont je ne savais pratiquement rien à l’avance. Je ne peux pas dire que c’était une déception, parce que je n’attendais rien de particulier, mais je me suis plutôt ennuyée… Le personnage principal est une jeune fille assez sauvage et renfermée, Marina (Ariane Labed), qui mène une vie plutôt austère entre son travail (bizarre : servir de chauffeur aux cadres d’une usine) et son père, un architecte mélancolique, qui a un cancer en phase terminale – la mère, peut-être française, est morte, mais on ne sait pas quand. La seule relation personnelle de Marina est son amitié avec Bella, une fille qui est tout son contraire, plutôt délurée. Son occupation favorite est de regarder des documentaires animaliers de Sir David Attenborough (d’où le titre, Attenberg étant le nom d’Attenborough que Bella déforme par dérision), particulièrement ceux montrant des gorilles. Marina n’a aucune expérience avec les garçons, mais alors aucune, ce qui est tout de même curieux pour une fille de 23 ans absolument ravissante. Le film va montrer sa découverte du sexe tandis que son père fera, lui, l’apprentissage de la mort.

Voyez comme elles dansent...

Tout cela, dans l’absolu, ne serait pas sans intérêt, mais je n’ai pas du tout accroché à la manière dont Tsangari filme son histoire, manière plutôt affectée et non dépourvue d’incohérences. J’aimerais d’ailleurs bien savoir comment elle a fait pour filmer en Grèce dans des décors qui ont l’air de ne pas avoir changé depuis les années 70 : le grand hôtel où habite l’ingénieur que Marina est chargée de conduire, l’usine (une raffinerie ?) où il travaille, l’hôpital où elle accompagne son père. Et où on ne voit jamais personne d’autre que les protagonistes, ni aucun panneau publicitaire… Les séquences « événementielles » alternent avec d’autres où Marina et Bella, habillées de blouses façon Deschiens, se livrent à une chorégraphie fantaisiste de leur cru. C’est drôle la première fois, moins quand ça devient systématique. En fin de compte, il y n’y a que deux scènes vraiment réussies : l’une où Marina et son père, après une joute de jeux de mots, glissent insensiblement vers les onomatopées puis l’imitation des gorilles qu’elle aime à regarder à la télé. L’autre est une jolie scène d’humour noir, quand Marina va consulter une entreprise de pompes funèbres – plutôt chicos – chargée d’assurer l’expédition des corps en Bulgarie (ou en Allemagne si on en a les moyens…) pour y être incinérés, car la crémation pour le moment n’est pas autorisée en Grèce.

C’est plutôt bien joué (et d’ailleurs Ariane Labed a remporté un prix pour ce film à la Mostra de Venise l’an dernier), le problème n’étant pas comment les acteurs jouent mais ce qu’on leur fait faire. Au total, un film que j’aurais aimé pouvoir aimer davantage…





La Grèce éternelle… en temps de crise

6 10 2011

“Hector : C’est beau, la Grèce ? (…)

Hélène : C’est beaucoup de rois et de chèvres
éparpillés sur du marbre.

Hector : Si les rois sont dorés et les chèvres angora,
cela ne doit pas être mal au soleil levant.”

Jean Giraudoux,
La Guerre de Troie n’aura pas lieu

Je viens de passer deux semaines en Grèce.

Je connais bien ce pays et je le retrouve toujours avec plaisir. Cette fois pourtant, c’était un peu différent. Je me sentais souvent mal à l’aise devant les problèmes quotidiens que rencontrent les Grecs en raison de la crise. Problèmes de survie tout simplement… comment subsister, comment élever ses enfants, comment se soigner, quand les prix de toutes choses augmentent (ils sont souvent les mêmes, voire plus élevés qu’en France, alors que les revenus sont bien plus faibles), que les impôts sont multipliés et que les salaires ou retraites diminuent. Quand on a la chance d’avoir un emploi, et j’ai entendu un chiffre effarant : plus de 40 % de chômage dans la tranche des 16-24 ans. Dont une bonne partie de jeunes éduqués et diplômés, mais qui ne trouvent pas de premier emploi. Les diktats de la « troïka », les mesures injustes et souvent incohérentes brandies par le gouvernement pour tenter bien tardivement de s’y conformer… Une fois de plus, on pressure de manière révoltante la classe moyenne et surtout les salariés, au lieu d’aller prendre l’argent où il est vraiment : grandes fortunes (dont celle de l’Eglise orthodoxe, riche d’immenses propriétés foncières), grandes entreprises, professions libérales. Le nombre de commerces que l’on voit fermés au hasard des rues est énorme. Les gens s’en sortent tant bien que mal, souvent en exerçant des petits boulots non déclarés (mais comment leur jeter la pierre ?), et la solidarité familiale, toujours très forte dans ce pays, joue à plein.

Alors que moi, malgré des moyens modestes, je peux me permettre de séjourner chez eux pour mon agrément. Bon, je me suis donné bonne conscience en me disant que je faisais marcher le commerce… mentalité de nantie.

Rivage à Skyros (que nous dit ce visage de pierre ?)

Et pourtant, en même temps que ce constat peu amène, il y avait aussi la Grèce de toujours, la Grèce éternelle, la mer, le soleil, le rocher. Les chèvres escaladant les pentes arides des îles, le goût du poisson fraîchement grillé, la nonchalance que l’on entretient, quelque chose qui ressemble à la douceur de vivre.





Blues à Athènes au mois de mai

16 06 2011


 

On parle beaucoup de la Grèce ces temps-ci, du désastre économique qu’elle traverse. C’est tristement vrai. Au-delà des sombres machinations des banques et des sinistres édits des agences de notation, c’est aussi un pays avec des « vrais gens » qui galèrent pour s’en sortir. Et ont aussi d’autres préoccupations…

 

Lors de mon dernier séjour là-bas, je lisais le journal Athens Voice, un hebdo gratuit axé surtout sur l’actualité culturelle. Dans le numéro du 5-11 mai, je me suis arrêtée sur l’édito, un texte qui m’a beaucoup plu, parce que qu’il développe, sous des dehors de légèreté et de désinvolture, des choses qui touchent à notre rapport au monde, à la modernité, à la solitude. Je l’ai traduit en français, et avec l’accord de son auteur, le rédacteur en chef Fotis Georgeles, je le publie ci-dessous.

 

Quand la température remonte

 

Dis-moi :

Est-ce que tu peux dire ça suffit, maintenant on est au printemps ?

Ranger ton manteau dans le débarras, y mettre de la naphtaline, oublier cet hiver ?

Est-ce qu’il t’arrive de dire, on passe à autre chose ?

Tu ajoutes ou tu soustrais ? Tu oublies ou tout s’accumule en toi ?

La familiarité avec la perte est un signe de vieillissement.

Certains n’arrivent pas à grandir. D’autres encore sont nés âgés.

Sors du tiroir ta chemise de printemps. Tu portes des couleurs vives ? Tu as mis ton sourire de printemps ?

Voilà que commence le « beau semestre », les mois qui font croire que vivre dans ce pays est une chance.

Ne les perds pas sans t’en apercevoir. On ne vit pas plus de mille mois dans une existence entière.

Que demandes-tu à ce printemps ?

Est-ce qu’il y a un mode d’emploi pour ce que tu demandes ?

Tu peux me le donner à moi aussi ?

Ouvre la fenêtre vers le balcon. Arrose ton unique plante. Elle doit survivre. Eteins le chauffage. Range les xozal et les depon[1]. Elle est bleue, cette chemise ? C’est bien. Ouvre la porte. Le moment de la première promenade printanière est venu. Tu veux une glace ?

Chacun d’entre nous va quelque part ou essaie de s’enfuir de quelque part. Ce n’est pas toujours facile de saisir la différence.

Si tu ne peux pas être avec lui, pense à lui jusqu’à en emplir ton esprit, c’est ce qui s’en rapproche le plus.

Ne prends pas le bus ce soir. Va à pied, traverse la ville, des gouttes chaudes, sens la pluie sur ton visage pour que son absence te submerge.

Il n’y a que le temps, finalement, qui puisse prononcer le divorce entre deux personnes.

Enlève tes écouteurs. Écoute les sons de la rue. Cette odeur, c’est le parfum de ta ville. Même si tu râles, elle t’appartient. Apprends-la, aime-la et peut-être qu’elle t’aimera aussi.

Tu veux te perdre parmi la foule ? C’est la cachette la plus sûre. Tu n’en as pas assez de montrer ta vie sur des murs mitoyens ? Dissimule ta vie privée, elle est précieuse.

Quand tu t’habilles, tu penses à quelqu’un ? Quelqu’un qui pourrait regarder tes vêtements ? Les toucher ?

Nuits solitaires, journées difficiles. Tu veux que je te raconte une histoire ?

Fenêtres éclairées, des gens solitaires regardent dans le vide d’un regard absent, tourné à la fois vers l’intérieur et vers l’extérieur. Des mobylettes font leurs livraisons, tirent des sonnettes. Portes fermées. Alertes monotones des voitures. Éclairages intenses dans les pizzerias. La lueur bleuâtre de la télévision par des fenêtres en sous-sol. Odeurs de brochettes, de caoutchouc brûlé, coups de freins. Jeunes filles enlacées qui rient dans leur ivresse, ouvrent la porte d’un bar, on entend la musique, la porte se referme, silence. Obscurité.

Qu’est-ce qui soutenait les gens autrefois, qui s’est perdu et qui les fait parler sans cesse au téléphone au lieu d’errer en absorbant des images, des rues, des visages, des pensées qui inspirent les vies dans la ville ?

Tu veux bien me tenir la main ?

Non, je ne vais pas la serrer très fort. Tu pourras partir quand tu voudras.

Le cœur sauvage rêve de se retrouver libre, celui qui est apaisé veut rentrer chez lui sain et sauf.

On ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas ?

Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

On répond aux messages, après deux heures du matin, ou bien ils s’autodétruisent. Il est toujours trop tard ou trop tôt. Tu veux me dire l’histoire d’un hiver difficile ?

L’hiver est fini. C’est maintenant que l’histoire commence. Tu veux l’écrire toi-même ? Tu as réfléchi à comment tu veux passer les mois d’été ?

Celui qui veut survivre doit vouloir survivre.

Tu sais ce que nous sommes venus faire ici ?

La plupart du temps, dans la vie, nous jouons un rôle qui nous semble tout à fait ennuyeux.

Il existe un antidote. Tout ce que je fais me concerne personnellement.

Tu es prêt ? Des après-midi de chaleur, des crépuscules tardifs, la lumière jusqu’au soir, des vêtements plus légers, des corps plus beaux. Des fenêtres ouvertes, tu entends le ronflement régulier d’une machine, le premier climatiseur s’est allumé, le crissement de pneus d’un coup de freins, la musique de Mai.

Les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil. Tu sais où nous voulons aller ?

Continuons à chercher. Si on ne trouve pas quelque chose d’agréable, on trouvera au moins quelque chose de nouveau.

 

 


[1] Analgésique d’usage courant en Grèce.





Yannis Moralis et la mesure

28 05 2011


La peinture doit revenir à son but premier,
l’examen de la vie intérieure des êtres humains.

Pierre Bonnard

Moralis avec sa femme, 1943

Vu à la Pinacothèque nationale d’Athènes la grande exposition (qui dure jusqu’au 29 août 2011) consacrée au peintre grec Yannis Moralis, l’un des plus célèbres du pays, de la génération dite « des années 30 », disparu en 2009 à l’âge de 93 ans. Ce musée avait déjà réalisé une rétrospective de Moralis du vivant du peintre en 1988. La même année, il avait fait une donation à la Pinacothèque de 113 œuvres, peintures, gravures et dessins, qui forment l’essentiel de l’exposition actuelle ; elles sont complétées, pour les dernières décennies par des œuvres provenant de collections privées, l’ensemble permettant de se faire une idée globale de son œuvre.

Evidemment, avec une production qui s’étend sur plus de six décennies, son style a évolué ; de figuratif, il est passé dans les années 1970 à une forme d’abstraction géométrique.

Né en 1916 à Arta, dans le nord-ouest de la Grèce, Yannis Moralis a été admis à l’âge de 15 ans à l’École supérieure des Beaux-arts d’Athènes. Après ces premières études, il se rend en 1936 à Rome puis à Paris où il étudie la peinture murale à l’École des Beaux-Arts et la mosaïque à l’École des Arts et Métiers. Il rentre au pays pendant la deuxième guerre mondiale, où il participera aux combats, avant de s’établir à Athènes.

Yannis Moralis a fondé en 1949 avec les plus grands peintres grecs de l’époque, (Nicos Hatzikyriakos-Ghikas, Yannis Tsarouchis, Nicos Engonopoulos…), le groupe Armos qui devait dès lors dominer le monde pictural du pays, avec notamment une grande exposition collective au début de 1950 au Zappeion. Sa première exposition personnelle date de 1959 à Athènes.

Il s’est fortement impliqué dans les domaines du décor théâtral (pour le Théâtre d’Art de Karolos Koun, puis pour le Théâtre National), du costume et de l’illustration de livres, notamment les œuvres des deux poètes grecs, tous deux prix Nobel, Georges Séféris et Odysséas Elytis.

La Pinacothèque nationale d’Athènes se trouve à côté de l’hôtel Hilton, dont Moralis a réalisé la décoration extérieure de deux façades. Il a également réalisé des compositions pour la station de métro Panepistimiou (Université).

Composition funéraire, vers 1958

La peinture de Moralis m’a frappée par son équilibre et sa mesure. De teintes souvent sombres, voire ternes, ce n’est pas quelqu’un qui vous éblouit par ses couleurs. Qu’Eros, chez lui, tienne par la main Thanatos, c’est évident quand on voit ses tableaux des années 1950 intitulées « compositions funéraires » où des anges impassibles s’apprêtent à couvrir d’un voile les corps nus de femmes abandonnées. J’aime aussi ses portraits des années 1940-50, dans leur simplicité et leur dépouillement ; son autoportrait au béret (1939) avec son teint olivâtre et son visage en lame de couteau ; celui avec sa femme (1943) : il tient un pinceau à la main, il regarde le spectateur ; elle, le regarde, lui… Ou encore cette « Forme » de 1951 : une jeune fille est assise de profil, en robe noire, pieds nus, le bras allongé sur une table ; le fond est bleu foncé.

Autoportrait, 1939

Forme, 1951

Ange, vers 1990

Je préfèrerais n’être rien,
plutôt que de n’être que l’écho des autres.

Yannis Moralis





Le récit d’un destin

19 05 2011

Une actrice seule en scène pour un long monologue, on peut difficilement imaginer un pire défi théâtral. Pourtant la pièce que j’ai vue dimanche soir à Athènes (et il semble que c’était la dernière représentation – qui s’est terminée par une longue standing ovation) était en tous points remarquable. Il s’agissait d’une évocation de la vie de quelqu’un dont je n’avais jamais entendu parler, Eftihia Papayannopoulou (Ευτυχία Παπαγιαννοπούλου). Son nom était d’ailleurs le titre même de la pièce. Une poétesse grecque dont les vers ont été mis en musique par les plus grands compositeurs et chanteurs de rebetiko.

Nena Mendi dans le rôle d'Eftihia

Une vie pleine de rebondissements et de malheurs en tous genres, dont le récit a été rédigé par sa petite-fille, Réa Maneli. Ironiquement, le prénom “Eftihia” signifie en grec “bonheur”… La pièce (texte et mise en scène de Petros Zoulias) ne progresse pas de manière chronologique, mais saute d’un thème à l’autre à la manière dont fonctionnent nos associations d’idées. Elle alterne les épisodes tragiques avec les séquences comiques – et les deux se mêlent parfois comme dans la vie. L’actrice Nena Mendi, époustouflante, s’est vraiment mise dans la peau du personnage, si ce cliché a encore un sens. Le résultat était très émouvant, et il y a longtemps que je n’avais pas été touchée par une pièce de théâtre autrement que dans la tête.

Eftihia vers 1935

Eftihia Papayannopoulou (1893 – 1972) était née en Turquie, à l’époque où y vivait une importante communauté grecque, et comme tant d’autres de ses compatriotes elle dut quitter son pays natal au moment de la guerre gréco-turque de 1919-1922, qu’on appelle plutôt ici « catastrophe d’Asie Mineure ». Réfugiée en Grèce, elle y a mené une vie difficile, subsistant de petits boulots et de petits rôles au théâtre. Elle a commencé tardivement (vers 1948) a écrire des paroles de chansons, qui ont eu du succès à partir du moment où le grand Tsitsanis a mis la première en musique. Mais elle est morte dans la pauvreté, parce qu’elle ne se préoccupait guère de ses droits d’auteur et que tout l’argent gagné allait à sa passion pour le poker…





Un coup d’œil global

16 05 2011

Le pavillon TaeKwonDo de Faliron (photo ELC)

Le salon international d’art contemporain Art Athina se tient chaque printemps à Athènes depuis 1993 ; il est accueilli dans le pavillon « TaeKwonDo » de Faliron, dans la banlieue sud de la capitale grecque, ce bâtiment étant l’un de ceux laissés par les Jeux Olympiques de 2004. Dans le contexte économique déplorable où se trouve le pays actuellement, la visite de ce salon m’a donné l’impression d’une sorte d’oasis bienheureuse, avec tout ce que cela suscite d’ambivalence. On accède à l’espace principal d’exposition par le haut, de sorte qu’on voit s’étendre sous nos yeux, d’un seul regard, pratiquement la totalité du salon, ce qui est pour le moins inhabituel.

L'intérieur du pavillon (photo ELC)

Cette année, une soixantaine de galeries et quelque quarante institutions culturelles participent à l’événement ; la plupart grecques, mais aussi quelques autres de divers pays européens dont la France (avec la galerie Basia Embiricos). J’ai trouvé plaisant de circuler à travers les stands, une déambulation facilitée par la disposition en quinconce des cloisonnements. Une sorte d’allégresse artificielle alimentée peut-être par l’éclairage intense qui régnait là. Nettement plus de peinture que de sculpture, globalement, et beaucoup de photographie aussi. Cela dit, je n’ai rien remarqué qui m’ait semblé une révélation majeure, et sauf peut-être les œuvres du peintre bulgare Stoian Donev, rien qui ait marqué durablement mon souvenir (et j’écris ceci trois jours après).

Un tableau de Stoian Donev (image du site www.euran.com)

Mais c’est sans doute une illusion que d’imaginer que cela aurait pu être le cas. Tel qu’il fonctionne, ce salon a le mérite de proposer un instantané de ce qu’est la production artistique du pays à un instant i, ou du moins celle qui, accueillie dans les galeries, peut se faire reconnaître, et ce n’est déjà pas si mal.





Trois ballets de Nacho Duato

13 05 2011

A peine le pied posé sur le tarmac de l’aéroport Eleftherios Venizelos d’Athènes, je me suis retrouvée le soir même assister à un magnifique spectacle de danse contemporaine, dans la grande salle du tout nouveau Centre Culturel Onassis. Soirée comprenant trois ballets très divers de la Compañía Nacional de Danza espagnole dans la chorégraphie de Nacho Duato : Gnawa, O Domina Nostra et White Darkness. Etant assez ignorante en matière de danse, je ne connaissais pas le travail de Nacho Duato et j’ai vraiment été emballée par ce que j’ai vu et entendu.

Gnawa

Gnawa, comme son nom l’indique, suggère une exploration des rencontres entre l’Espagne et le Maroc à travers cette musique sacrée qui est devenue un élément clef de la world music. Dans une atmosphère rituelle, le ballet alterne solos, duos et séquences de groupe avec une forte connexion à la nature. Le second morceau, O Domina Nostra, sur une musique du compositeur polonais Henryk Górecki (Méditation sur Notre-Dame de Jasna Góra, la Vierge Noire du sanctuaire de Częstochowa), qui par moments rappelle Pergolese, est une évocation austère des rapports entre l’humain et le divin. Le dernier, White Darkness, traduit l’univers de la drogue et de l’addiction par les mouvements spasmodiques des danseurs. Les trois ballets révèlent une grande puissance et une superbe liberté dans la maîtrise du langage chorégraphique contemporain.

O Domina Nostra

White Darkness

Le danseur et chorégraphe espagnol Nacho Duato, né à Valence en 1957, a été formé dans plusieurs grandes écoles : le Ballet Rambert à Londres, l’école Mudra de Maurice Béjart à Bruxelles et l’Alvin Ailey American Dance Theater à New York. A 23 ans, il est engagé au Ballet Cullberg puis se fait remarquer par Jiri Kylian, du Nederlands Dans Theater. Nacho Duato danse pendant plusieurs années au NDT, compagnie pour laquelle il signera ses premières chorégraphies.

De 1990 à 2010 il est directeur artistique de la Compañía Nacional de Danza de Madrid pour laquelle il crée notamment Concierto Madrigal, Opus Piat, Empty, Mediterrania, Alone, Tabulae, Self. Depuis le début de 2011 il est le directeur artistique de la compagnie de danse du théâtre Mikhailovsky de St Petersbourg.

Le Centre Culturel Onassis (en grec Στέγη Γραμμάτων και Τεχνών, c’est-à-dire littéralement « Espace des Lettres et des Arts ») situé avenue Syggrou, celle qui descend d’Athènes vers le Pirée, a ouvert en décembre dernier. Entièrement financé par la Fondation Onassis, il n’a pas coûté un sou au pauvre Etat grec… Sa conception est due au bureau français d’architectes Architecture Studio.

La grande salle du Centre Culturel Onassis

On peut voir sur le site Videodansemotion des vidéos de Gnawa et White Darkness.

Images : ballets, SGT © Fernando Marcos
– photo de Nacho Duato, Theatre Mikhailovsky
– SGT, Architecture Studio





Romain Gary, le flamboyant

18 12 2010

La vérité est peut-être que je n’existe pas.
Ce qui existe, ce qui commencera à exister peut-être un jour,
si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres,
quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot.
Tout le reste, c’est de la littérature.
Romain Gary

Trente ans après sa disparition par suicide, le 2 décembre 1980, le Musée des lettres et manuscrits fait revivre à travers ses écrits Romain Gary, « l’homme aux deux Goncourt, héros, diplomate, écrivain, cinéaste, grand reporter, séducteur et sublime mystificateur ». De La Promesse de l’aube à La Vie devant soi, sont rassemblés quelques 160 documents, photographies, lettres autographes, manuscrits et textes inédits. On y découvre notamment les manuscrits ou tapuscrits corrigés d’une trentaine d’œuvres, qui s’étendent de 1958 à 1980.

« On est fasciné, à la vue de ces milliers de pages, par cette furia créatrice. Les manuscrits de premier jet, comme celui de La Vie devant soi, témoignent d’une sorte de transe : les mots s’y bousculent à la vitesse de la pensée », note Gérard Lhéritier, président du Musée des lettres et manuscrits. L’écriture (au sens physique) de Gary est fluide, rapide, bouillonnante, on dirait un torrent qui se précipite à travers la page. « J’écris ou je dicte sept heures par jour, dans n’importe quelles conditions et n’importe où, je ne pourrais pas supporter le monde sans ça », disait-il.

L’expo commence avec un panneau, un grand collage de photos (notamment de Jean Seberg, son épouse de 1962 à 1970) provenant de son bureau, avec au centre une lettre du ministère des Affaires Etrangères barrée de la mention « Et voilà ! Adieu, quai d’Orsay ! »

On peut y voir également le tapuscrit de son tout premier livre, La Geste grimaçante, confié au musée par son fils Diego. Un gros cahier noir portant une étiquette autographe : « Ce manuscrit de mon premier roman écrit à l’âge de dix-sept ans ne doit pas être publié. Romain Gary, 16.XII.1979 »

Un autre livre n’a jamais vu le jour et j’en ignorais l’existence. En 1969 Romain Gary commence à écrire (en anglais) un roman resté inédit et inachevé, Greek, qui raconte l’histoire d’un jeune Américain chercheur de trésors. Le héros, Billy Joe, un nageur exceptionnel, utilise ses capacités sportives pour accéder à de petites îles grecques et s’introduire dans de riches villas où il dérobe des objets anciens précieux. La première phrase : « He never stayed on one island more than a month or two, the time to know the place, and before the locals got to know you too well. » (« Il ne restait jamais dans une île plus d’un mois ou deux, le temps de connaître l’endroit avant que les gens du cru ne s’intéressent à vous de trop près. » Traduction bricolée par mes soins.) Je serais bien curieuse de connaître la suite et la manière dont Gary voyait la Grèce…

Dans le fameux « questionnaire de Proust », à la question « Ce que je voudrais être », il avait répondu : « Romain Gary, mais c’est impossible. »

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Quelques liens

Des photos à voir ici.

En février dernier, le groupe de l’Œil Bistre avait consacré sa séance de lecture à Romain Gary.








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