La loi des séries

11 12 2011


Depuis quelques années, les chaînes de télé programment les séries policières par palanquées de deux, trois, voire quatre épisodes par soirée. (Et encore, il y en a peut-être que je ne connais pas qui en déroulent davantage à la suite). Je suis une grande fan des séries policières – américaines, de préférence – et je dévore couramment FBI portés disparus, NCIS, Les Experts (Manhattan, Las Vegas), New York police judiciaire (dont je préfère évidemment le titre original, Law & Order), Cold Case, Mentalist, Numbers – et j’en oublie probablement (ah oui, Castle !). Alors que pour les « vrais » films j’exige la VO, pour les séries la VF ne me gêne pas du tout.

"Je ne suis pas un personnage de série !" Photo ELC

Le fait de présenter plusieurs épisodes à la suite les uns des autres induit une sorte de dilution de l’attention, déjà passablement flottante quand on est chez soi et qu’on peut être dérangé par le téléphone ou toute autre interruption. Ainsi on raccorde vaguement les éléments de l’enquête, quitte à être parfois (légèrement) déconcerté, ce qui peut aussi être agréable tant les histoires sont prévisibles, ou plutôt la manière de les raconter, l’alternance des séquences d’action et de celles d’humour ou de sentiment, les pauses à suspense aménagées pour intercaler les écrans publicitaires. Mais ce caractère hautement probable a quelque chose de reposant. On devient soi-même plus ou moins expert à déceler comment les réalisateurs ont appliqué, ou parfois contourné, le cahier des charges si précis qu’ils sont tenus de suivre. Et l’on peut admirer comment, dans ces conditions, les scénaristes ont conçu des histoires qui sont dans l’ensemble bien construites, cohérentes, efficaces malgré la simplification à outrance. Tout cela dans le délai de 52 minutes maximum, et maintenant souvent moins…

A lire : la rubrique de Martin Winckler sur les séries TV





Superstitions

22 10 2011

 

 

L’autre jour, en pleine rue, je suis abordée par une enquêtrice pour une chaîne de télé :

- Vous voulez bien répondre à une enquête ?

Je demande à quel sujet.

- C’est à propos de la superstition.

Je dis d’accord.

- Bon, alors vous êtes superstitieuse ?

Je dis que non.

- Ah, alors ça ne va pas !

Et l’enquêtrice et son équipe disparaissent instantanément. J’ai compris a posteriori qu’ils n’avaient pas envie de faire une vraie enquête sur la superstition, d’envisager les diverses postures possibles, ils voulaient juste récolter des anecdotes.

Chat noir et jointures de trottoir...

Du coup j’ai réfléchi à ma réponse négative spontanée. Ne suis-je pas superstitieuse, malgré celle-ci ? Assurément je ne me préoccupe pas d’éviter de passer sous une échelle, de me lever du pied gauche ou de croiser un chat noir (et même j’aime particulièrement les chats noirs). Mais en fait, j’ai mes superstitions personnelles. Par exemple, étant donné que plusieurs lignes du métro passent par-dessus la Seine, il est nécessaire selon mon code particulier que je regarde l’eau lors de ces passages. Dans la mesure du possible, je préfère aussi ne pas marcher sur les jointures des pavés ou bordures de trottoir, mais je ne suis pas trop stricte sur ce point.

En fait, je pense que ce genre de choses répond à un besoin de repères devant l’absurdité du monde, le même besoin qui pousse à organiser sa journée en se fixant des horaires ou à se donner des habitudes (au-delà des raisons purement pratiques qui incitent à faire certaines choses toujours de la même façon). En l’absence de tout repère de ce genre, on se sent tout simplement perdu.

 

Image : page Origine de la superstition liée au chat noir

 

 





Innocence de l’eau

8 05 2011


Le beau temps aidant, j’ai passé un moment l’autre jour près de la fontaine des Innocents, aux Halles. J’en ai fait un croquis sur mon carnet, mais je ne sais pas dessiner et le résultat est lamentable. J’ai eu en rentrant la curiosité d’en apprendre davantage sur la fontaine. A moi, Wikipedia !

La fontaine des Innocents a été réalisée en 1549 sous le règne de Henri II en remplacement d’une fontaine plus ancienne, remontant probablement à l’époque de Philippe Auguste. Elle est l’œuvre de l’architecte Pierre Lescot, sa décoration et ses sculptures sont de Jean Goujon. Sur chacune de ses faces, l’arcade est encadrée par deux délicieuses naïades…

Fontaine des Innocents - Image Cosmovisions

Elle était implantée sous forme de loggia au croisement de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers (partie de l’actuelle rue Berger). Adossée à l’église des Saints-Innocents, elle ne possédait alors que trois arcades ornées de cinq naïades. Par la suite, elle sera déplacée deux fois, la dernière en 1856, et installée au centre de la place qui s’appelait alors place du marché des Innocents, et une quatrième arcade est créée de toutes pièces à l’imitation de celles existantes.

Regardant l’eau jaillir de la vasque de bronze et retomber dans les six bassins étagés en-dessous, j’étais fascinée par la trajectoire des flots. Chaque goutte d’eau, sans hésiter un instant, se précipite dans la direction voulue par la mécanique des fluides. Pourtant leur parcours n’est pas uniforme, tantôt l’eau tombe en larges nappes, tantôt elle asperge les alentours de quelques gouttes isolées, et ces mouvements semblent alterner de manière aussi rapide qu’aléatoire. Il y a comme une innocence de l’eau, que rien ne va dévier de son destin aquatique, quand bien même le résultat serait aussi meurtrier qu’un tsunami.





Actes de dévotion

26 03 2011


Tous les amateurs de livres, lecteurs, liseurs et autres bibliomanes connaissent bien ce problème récurrent : ranger sa bibliothèque. Les livres ont une irrésistible tendance à proliférer ; les lecteurs boulimiques comme moi ont, eux, tendance à prendre de bonnes résolutions du genre « pour chaque nouveau livre qui entre ici, j’en élimine un » (sachant bien sûr qu’éliminer, en l’occurrence, ne signifiera jamais détruire ou jeter, mais donner ou vendre afin qu’un autre lecteur prenne  en charge le problème) et puis évidemment de ne pas les tenir, ce qui est le propre des bonnes résolutions.

Jolie, mais généralement très insuffisante...

Et encore quand je dis « ranger sa bibliothèque », je ne parle pas d’une pièce de mobilier unique, mais de l’ensemble formé par tous les livres qu’on possède et qui sont inévitablement répartis entre divers meubles, étagères et autres lieux plus ou moins propres à les accueillir. En ce qui me concerne, je suis prise de temps en temps par une frénésie organisationnelle qui me pousse à vouloir trouver, contre toute espérance, le système idéal permettant que tous les ouvrages soient facilement accessibles par l’exercice d’une logique imparable (rires). Et là forcément, je me heurte aux problèmes inhérents à cette quête, ceux que Georges Perec a si bien décrits dans Penser/Classer (voir un extrait de ce texte sur le site Désordre de Philippe de Jonckère) : problème d’espace, problème d’ordre. Un accroissement imprévu des livres appartenant à une catégorie quelconque – disons par exemple ceux portant sur la culture du kiwi dans le Poitou – entraîne la nécessité de déplacer ceux d’une autre catégorie – disons par exemple les romans érotiques en langue birmane, selon que le nombre des uns et des autres « colle » plus ou moins juste avec la longueur d’une planche. Sans compter qu’au cours de ce rangement, on tombe fatalement sur des livres qu’on ne se rappelait plus posséder et qu’il nous paraît soudain urgent de lire. Du coup, il y a quelques livres de plus qui traînent hors des rangements.

« Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l’illusion de l’achevé et le vertige de l’insaisissable. Au nom de l’achevé, nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’accéder d’emblée au savoir ; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard. » Georges Perec

Finalement, on est bien obligé de se rendre compte qu’il s’agit d’une entreprise aussi vaine qu’illusoire, dont le résultat sera immanquablement remis en question. Je me demande alors si les tentatives persistantes auxquelles se livre le lecteur dans le but déclaré de ranger sa bibliothèque (éventuellement accompagnées de fermes déclarations d’intention) ne sont pas simplement de sa part des actes de dévotion adressés à la déesse Lecture, actes aussi modestes et aussi peu durables que le balayage d’une chapelle.

image de L’envers du décor





Éloge de la liste

7 08 2010

« L’art de la liste est un art vieux. Il passe même pour être vétuste.Mais supposons [...] que la première forme poétique, aux origines fabuleuses de la poésie, ait été la liste. L’art de la liste apparaîtra comme vénérable », écrivait Jacques Roubaud dans un opuscule intitulé L’art de la liste (Paris-Tübingen, 1998).

On peut tout faire avec des listes, les meilleures et les pires des choses (listes noires…) Et ils sont nombreux – on pourrait en faire une longue liste – ceux qui ont chanté les louanges de la liste, y compris, il n’y a pas si longtemps (automne 2009), Umberto Eco qui publiait son Vertige de la liste.

« Il y a des listes pratiques et finies, comme celles qui recensent les livres d’une bibliothèque (NDLR : affirmation pouvant être mise en question…) ; et il y a celles qui suggèrent l’incommensurable et nous font ressentir le vertige de l’infini. Cet ouvrage montre que, depuis toujours, la littérature fourmille de listes, d’Hésiode à Joyce, d’Ezéchiel à Gadda. Il s’agit souvent d’énumérations égrenées pour le goût de l’inventaire, la mélodie du dénombrement ou le plaisir vertigineux de réunir des éléments sans relation spécifique, comme dans les énumérations dites chaotiques. Mais ce volume ne nous propose pas seulement de découvrir une forme littéraire rarement analysée ; il nous montre aussi combien les arts figuratifs savent suggérer des énumérations infinies, même lorsque la représentation semble contrainte par l’encadrement d’un tableau. Le lecteur trouvera dans ces pages de quoi s’étourdir en éprouvant le vertige de la liste. » Extrait de la présentation de l’éditeur (Flammarion)

Je ne vais pas vous faire la liste de tout ce qu’on peut dire ou faire avec une liste. Plutôt vous inviter à visiter le site d’Echolalie où il s’en trouve des milliers et où s’exerce à merveille le potentiel ludique du listage (je ne dirai pas listing !)

Rouleau d'imposition des taxes payées par les villes mexicaines à Mexico-Tenochtitlan (vers 1522-1530)

source images :

couverture Eco : Amazon

rouleau d’imposition : Bibliothèque numérique mondiale

légende

Rouleau d’imposition des taxes payées par les villes mexicaines à Mexico-Tenochtitlan (vers 1522-1530) (INAH)





Centralisation

31 07 2010

Je suis le centre du monde. Je suis là au milieu, et le monde est rangé bien sagement tout autour, à ma droite, à ma gauche, devant moi, derrière moi, au-dessus (un ciel entier), au-dessous (des kilomètres jusqu’au centre de la Terre). Si je change de place, instantanément le monde s’adapte et se réorganise autour de moi à nouveau ; il n’est jamais pris de court. Si je m’en vais à l’autre bout de la Terre, comme cela m’arrive quelquefois, c’est pour y retrouver la même organisation, dont je suis incontestablement le centre puisque tout est disposé dans le même ordre autour de moi.

Je suis le centre du monde. Je m’éveille et c’est le matin : bien sûr, c’est le matin, puisque je m’éveille. Je m’endors et c’est la nuit : puisque je m’endors, c’est effectivement la nuit. A l’autre bout du monde, pendant ce temps, c’est le jour : bien sûr, puisque c’est l’autre bout du monde, par rapport au centre, qui est moi.

Ce n’est pas tout : j’ai quelque chose à vous dire. C’est valable aussi pour vous : vous êtes le centre du monde. Vous n’avez qu’à essayer, ça marche tout seul. En fait, cela marchait déjà, il suffit de le constater. Le centre du monde est partout.

Rediffusion de ma note du… 1er octobre 2004 (à l’époque sur le blog « Sablier »)
Image de la Terre prise par le télescope Hubble (merci à Jean-Louis Clavé)





Le roi Arthur, encore lui !

28 01 2010

Il y a bien longtemps – c’était en 1982 – l’interprétation du morceau de Purcell, Cold Song, par Klaus Nomi avait été un succès inattendu. Aujourd’hui celle qu’en donne Sting dans son nouveau CD hivernal, If On A Winter’S Night… (je ne sais pas si le titre renvoie au livre d’Italo Calvino), est très différente mais tout aussi magnifique. Et ce morceau est tiré de l’opéra de Purcell King Arthur (le revoilà !)






Des livres que je n’écrirai pas

17 08 2009

Oh ! tous ces livres que je n’écrirai jamais ! Pourtant leurs titres existent :

La route perdue

Ombres parallèles

Le passage des grues cendrées

Alphabet malhabile

Alphabet malicieux

Alphabet malencontreux

Sans aucun doute

Trilogie : Tracas, Frimas, Fracas

La triste histoire de Sébastien et Barnabé

 

Basile Gerlos : Les yeux bleus

Basile Gerlos : Les yeux bleus

Le territoire des ombres

Les frénétiques

Ostensiblement

Au pied du Canigou

Pages d’un livre perdu

Pages d’un livre brûlé

Le jour de l’éclipse

La vie tumultueuse de Bill Vezay

Peine perdue

Débardages

Rhéologie des larmes

Le combat de Bonus et Malus

Lâchez tout !

Corolles en l’air

L’ascension du Mont Perdu

…etc….

Sans me donner beaucoup de mal, je pourrais faire des quatrièmes de couverture pour tous ces livres…

Par exemple, Ombres parallèles (roman) : Dans une ville incertaine, dont les habitants semblent avoir perdu la mémoire, une femme erre à la recherche de l’homme qu’elle a aimé et perdu. Le hasard, ou le destin, va mettre sur son chemin un étranger qui lui ressemble. Ne serait-ce pas le même, qui a changé de nom, changé de vie ? Est-ce une nouvelle chance qui lui est donnée ? Une rencontre qui trouble l’héroïne et l’amène à poser un regard différent sur ce qu’elle a vécu.

Ha ha ha, on dirait du Harlequin.

Donc, je n’ai même pas besoin de les écrire. CQFD.

——

PS – le 19 décembre 2010. J’ai retrouvé un autre titre inutilisé : L’excès lent.





Le pouvoir du nom

31 07 2009


Je voudrais revenir sur les raisons qui m’ont poussée, en créant ce nouveau blog il y a quelques semaines mois, à abandonner l’usage d’un pseudonyme pour me présenter désormais ici sous mon vrai nom. Un de mes lecteurs fidèles (Valclair, qui connaît bien le problème des identités multiples…),  en commentant ce changement, a parlé d’une démarche d’ « unification du soi » : on ne saurait mieux dire.

Longtemps, alors que je signais de mon nom, sans état d’âme, les articles que j’écrivais à titre professionnel dans la presse industrielle, il m’avait semblé par contre que pour tout ce qui concernait l’écriture de fiction, un pseudo était sinon nécessaire, du moins souhaitable. Il y avait d’une part le désir de séparer les travaux d’écriture effectués par obligation de ceux faits par choix (je n’ose pas dire par plaisir). Il y avait d’autre part le souhait, pas toujours clairement ressenti et encore moins formulé, de devenir quelqu’un d’autre par cet artifice.

Lorsque j’ai commencé à intervenir sur Internet, d’abord sur des sites participatifs, puis avec mon premier blog Sablier, cette tendance a pu s’épanouir dans une véritable prolifération ; je me suis dédoublée à l’infini dans un jeu de miroirs, c’était une sorte de vertige, sans risque réel. C’est facile de se prendre pour Pessoa, dans ces conditions. Bon, je n’avais tout de même pas trop la grosse tête, j’espère. Mais à la longue, je me suis rendu compte de tout ce que cela suscitait de cloisonnement et de dispersion.

Il m’a fallu pour cela beaucoup de temps, de discussions et d’événements, qu’il n’est pas utile d’évoquer ici. A partir de là, l’idée a mûri de regrouper toutes ces identités flottantes en une seule, la véritable, l’unique qui fasse sens. On est qui on est, rien de plus, mais rien de moins.

paulface-adjusted

En travaillant sur le thème de l’onomastique chez Vailland, j’avais trouvé ceci dans un livre qui étudie la question du nom propre, notamment en littérature : « Des rêveries de Proust (…) à celles de Bachelard ou de Renaud Camus, le siècle entier a été traversé par le rôle littéraire du signifiant du nom propre. Le cratylisme prend d’autres aspects chez les mystiques tel Boulgakov, qui s’élève contre les pseudonymes. Pour lui, le vrai nom est indestructible, il conserve sa force latente chez son porteur, qui sait en son tréfonds que c’est le sien et que ce n’est pas un nom dérobé. (…) En fait, il est tout aussi impossible de changer son nom que de changer son sexe, sa race, sa taille, son origine, etc. »[1]

Ce n’est pas qu’on ne change pas, de nom ou d’autre chose, c’est qu’on est toujours une seule personne, celle qui, éventuellement, a changé de nom, de lieu, de métier, de couleur de cheveux et d’yeux, s’est fait raboter le nez ou gonfler les seins, mais dont la seule continuité, justement, est d’être toujours cette personne-là.


[1] Jean-Louis Vaxelaire, Les noms propres, une analyse lexicologique et historique, éd. Honoré Champion, 2005, p 509

— Image tirée d’un blog traitant des OVNI, Area51





Gourmandise

11 07 2009

Baguettes du tye dit "tradition" (DR)

Baguettes du type dit "tradition" (DR)

Commencer à lire un livre à peine acheté, dans l’autobus, c’est aussi plaisant que de manger le croûton de la baguette quand on est à peine sorti de la boulangerie. Avantage du livre, cependant, demain il ne sera pas rassis pour autant.








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