In memoriam : Carlos Fuentes

19 05 2012

« On doit avoir très peur d’écrire. Ça n’est pas un acte naturel comme manger, ou faire l’amour. D’une certaine façon, c’est un acte contre nature. C’est dire à la nature qu’elle ne suffit pas, qu’il faut une autre réalité, l’imagination littéraire. » Carlos Fuentes, écrivain mexicain, mort le 15 mai 2012.

Le premier livre de Fuentes que j’ai lu

“Il laisse une oeuvre énorme qui constitue un témoignage éloquent sur tous les grands problèmes politiques et les réalités culturelles de notre temps. Il manquera non seulement à ses amis mais également à de nombreux lecteurs”, a déclaré Mario Vargas Llosa, son ami.

“Homme de gauche, [Carlos Fuentes] avait en 2004 spectaculairement dénoncé la politique de l’ancien président américain George W. Bush, auquel il a consacré une série d’articles regroupés sous le titre “Contre Bush”, rappelle le Nouvel Observateur. Il ne manquait jamais une occasion de monter au créneau, comme récemment encore à propos de l’affaire Cassez.





Deux regards sur le Mexique

31 01 2012

 

Du 11 janvier au 22 avril 2012, la Fondation HCB rend hommage, avec une exposition discrète mais efficace, à deux grands maîtres de la photographie : Henri Cartier-Bresson et Paul Strand. L’exposition présente 90 tirages en noir et blanc : les œuvres de Paul Strand proviennent de collections espagnole, américaine et mexicaine ; celles de Cartier-Bresson, dont certaines inédites, sont issues de la collection de la Fondation HCB. La mise en perspective de leurs travaux sur le Mexique entre 1932 et 1934 est l’occasion pour le public de découvrir deux visions d’un même pays et surtout deux approches différentes de la photographie.

A l’automne 1932, Paul Strand (1890-1976) quitte les États-Unis pour se rendre au Mexique. C’est sur une invitation du compositeur Carlos Chávez, désormais responsable de la culture au ministère mexicain de l’éducation, que Strand découvre ce pays dont il disait : « Je pensais au Mexique comme quelque chose de mystérieux, sombre et dangereux, inhospitalier. » Strand restera pourtant deux ans au Mexique jusqu’à son retour à New York en décembre 1934.

Après une première exposition à la Sala de Arte du ministère de l’éducation en février 1933, Strand part au printemps 1933 enquêter sur l’art et l’artisanat mexicain dans l’état du Michoacán. Fasciné par la culture indigène et la piété des habitants, il ramènera de cette mission des portraits de statues religieuses, d’hommes, de femmes et d’enfants dans les rues, de paysages et d’architecture. Ce sont ces images qui forment l’essentiel de l’exposition. Strand photographie des églises, des Christs, des femmes avec des paniers, des châles, des enfants, des hommes avec des grands chapeaux. Des images fortement structurées, des figures emblématiques. Au village de Janitzio, dans l’île du même nom, les filets de pêcheurs accrochés à de hautes perches semblent composer un décor de théâtre…

Paul Strand, Paysage près de Saltillo, 1932 © Aperture Foundation Inc.

Le ministère lui confie ensuite la réalisation d’une série de films sur le Mexique. Il tourne alors son premier long-métrage, Redes, un docu-fiction basé sur la lutte d’un groupe d’hommes, des pêcheurs, contre une société corrompue. Les acteurs du film sont principalement les habitants du village d’Alvarado, près de Vera Cruz. Le film sort au Mexique en juin 1936 et, sous le titre The Wave, l’année suivante aux USA. Lorsque le nouveau gouvernement mexicain mis en place en 1934 avec l’élection de Lázaro Cardenas abandonne le projet de série de films, Strand décide de rentrer à New York. Il s’engage auprès de l’association de cinéastes Nykino, se consacre au cinéma politique et devient président de Frontier Film, nouveau nom de Nykino.

The film – the first (and last) of its kind – was expected to play a small part in the Government’s plan to educate millions of illiterate citizens throughout the enormous country and bring them out of their isolation. […] The picture was to be made for the Federal Department of Fine Arts, headed by composer Carlos Chávez. The producer would be Paul Strand. […] We had recruited practically all ‘actors’ from among the local fishermen, who needed to do no more than be themselves. They were splendid and loyal friends, and working with them was a joy. In addition to acting, they carried all the equipment, rowed the boats and did a multitude of other jobs, earning more money than ever before – forty-five cents per day, per man – and enjoying themselves hugely. […] I’m told that some years later the Nazis found the negative in Paris and burned it. A few prints still exist. (Fred Zinnemann -World Cinema Foundation)

En 1940, Strand publie Photographs of Mexico, un portfolio, édité en 250 exemplaires, de 20 photogravures représentatives de son travail sur le Mexique ; un exemplaire en est présenté dans l’exposition. Paul Strand passe la fin de sa vie en France, à Orgeval, où il décide de s’installer en 1951, alors que la chasse aux sorcières est lancée aux États-Unis par le sénateur McCarthy.

Surréaliste toujours

Henri Cartier-Bresson, son cadet d’une vingtaine d’années, débarque à Mexico en juillet 1934. Il fait alors partie d’une mission ethnographique envoyée pour suivre la construction d’une grande route panaméricaine. La mission s’engage mal car les financements promis par le gouvernement mexicain se font attendre. La majorité des membres de l’expédition rentre alors en France, déçus de voir le projet abandonné. Mais HCB décide de rester car « il éprouve un vrai coup de foudre pour ce pays ». Parcourant le pays avec son Leica, il se débrouille pour y survivre, se lie d’amitié avec des poètes, se passionne pour les muralistes et leurs fresques révolutionnaires, travaille pour la presse. Il expose au Palacio de Bellas Artes en mars 1935 avec le photographe mexicain Manuel Alvarez Bravo. « Au moment de partir, il se décrète à vie Français du Mexique. » Il travaille ensuite à New York avec Paul Strand et s’initie au cinéma, rejoignant lui aussi le groupe Nykino. À son retour en France, il assistera Jean Renoir sur plusieurs de ses films (La vie est à nous, Une partie de campagne) avant de partir en Espagne réaliser des documentaires sur le front espagnol.

Cartier-Bresson, 1934 © Magnum Photos - Source Slash Paris

Cartier-Bresson photographie des marchés, des cercueils, des enfants qui jouent, et à Mexico la série désormais familière des prostituées passant la tête par leurs petits guichets de bois. Ses photos du Mexique (celles des années 30, mais aussi des années 60) ont notamment été publiées dans le volume Carnets mexicains de HCB aux éditions Hazan (1998). On a dit, suggère l’éditeur, que ces photographies appartiennent à sa période surréaliste, mais tout ce qui fera plus tard sa gloire est déjà là. « En fait, la photographie surréaliste, je ne sais pas ce que c’est : pour moi le surréalisme, c’est avant tout la littérature. Mais pour la conception de l’existence, si le surréalisme c’est l’amour, la liberté, l’imagination, le pouvoir de l’inconscient, la révolte permanente, alors je n’ai jamais cessé d’être surréaliste. »





Un gringo à Tijuana

26 12 2011


Ce qui m’a poussée à aller voir Americano, le film de Mathieu Demy, c’est peut-être de savoir qu’une grande partie du film se passe au Mexique. Je suis toujours curieuse de voir le regard sur ce pays des gens venus d’ailleurs.

L’histoire (avec l’aide d’Allociné)

 Martin (Mathieu Demy), la trentaine, vit à Paris avec Claire (Chiara Mastroianni), mais leur relation est dans une impasse. Lorsqu’il perd sa mère, qui vivait à Venice Beach, en Californie, il doit retourner dans cette ville où il a passé son enfance pour s’occuper des formalités de succession. Arrivé à Los Angeles, il retrouve Linda (Geraldine Chaplin), une amie de la famille, qui le mène jusqu’à l’appartement de sa mère, dans un quartier qu’il a bien connu lorsqu’il vivait avec elle. Des images de son enfance refont alors surface, et le troublent. Incapable d’affronter cette épreuve et de remplir ses obligations, Martin fuit vers le Mexique, à la recherche de Lola (Salma Hayek), une jeune femme mexicaine qu’il a connue quand ils étaient enfants et qui a depuis occupé une place importante dans la vie de sa mère. Il la retrouve à Tijuana, à l’Americano, un club de strip-tease dans lequel elle danse tous les soirs… Mais pour faire son deuil, Martin va devoir revisiter son passé.

Salma Hayek, Carlos Bardem, Mathieu Demy à l'Americano

« J’avais envie de raconter la dérive d’un personnage dans une ville étrangère, j’avais pensé à Tanger…, commente le réalisateur, cité dans France-Soir (NDLR : qui existait encore en papier à la sortie du film Et puis s’est glissée l’histoire du deuil : un homme face à la mort de sa mère. Enfin j’ai pensé à Documenteur (NDLR : film d’Agnès Varda, 1981). C’est un film important pour moi parce qu’il se mélange à mes souvenirs d’enfance : comme un livre ouvert dans ma mémoire, avec un léger décalage de fiction. Depuis longtemps j’avais le sentiment que ce film avait pour moi quelque chose d’inachevé… (…) Quand Agnès a lu le scénario, elle m’a dit comme une boutade : « Alors, tu veux me tuer ? » Mais le projet lui a plu, et la société familiale Ciné-Tamaris a participé à la coproduction ».

Mathieu Demy a d’ailleurs inséré des fragments de Documenteur dans son film, au titre des souvenirs d’enfance de Martin, et la mère de Martin s’appelle Émilie, comme le personnage de Varda. Quant à son père, Jacques Demy, c’est bien sûr par le nom de Lola qu’il lui adresse un clin d’œil (« C’est moi, c’est Lola »). Mathieu Demy « ne renie pas son arbre généalogique mais en secoue les branches et en fait tomber de beaux fruits », dit Gérard Lefort dans Libération.

J’ai trouvé le personnage de Martin souvent agaçant dans son flottement existentiel et ses incohérences, mais progressivement, je l’ai trouvé de plus en plus attachant, surtout quand ça tourne mal pour lui. Pour moi, le titre du film renvoie à son statut dans la vie, jamais à sa place : gringo pour les Mexicains, frenchie pour les amerlos, remplacé dans le cœur de sa mère par un enfant de substitution. C’est un film sur le poids écrasant du passé – avec aussi le personnage de l’Allemand (André Wilms) qui passe sa vie à se noircir à la bière parce que son père était un ancien nazi.

Le lendemain soir, j’ai regardé sur Arte le 5e et dernier épisode (ayant raté les précédents) du documentaire Agnès de ci de là Varda, qui amenait la cinéaste notamment au Mexique, à l’occasion du festival du film de Guadalajara. C’est un régal de voir l’allégresse gourmande avec laquelle elle observe le marché aux puces, discute avec une vieille marchande de la meilleure recette du mole poblano, et rencontre le réalisateur mexicain Carlos Reygadas – il lui apprend qu’il joue comme milieu dans l’équipe de football de son petit village d’Ocotitlán, mais aussi qu’il a travaillé comme avocat au service diplomatique de la Commission européenne (d’où sans doute son français parfait). Chacun son Mexique…

images Allociné





Interventions miraculeuses

12 11 2011


C’est l’une des rares expositions qui ont échappé au couperet tombé au début de 2011 sur les manifestations prévues pour célébrer en France l’année du Mexique : les ex-votos d’Alfredo Vilchis Roque, que nous montre la galerie Frédéric Moisan, située rue Mazarine. L’évènement réunit plus de 130 pièces est mené conjointement à l’exposition « Le musée-monde » au Louvre, dans le cadre de la programmation confiée à Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Voici comment Hervé Di Rosa, qui a découvert le travail d’Alfredo Vilchis au marché aux puces de la Lagunilla, dans le centre de México, le décrit :

Alfredo Vilchis dans son atelier. Image du journal mexicain Milenio

« Alfredo Vilchis est aujourd’hui le représentant le plus talentueux d’une tradition très ancienne, celle des peintres d’ex-votos ou peintres de miracles (« milagros »), comme on dénomme ces petites peintures sur métal déposées par centaines dans les églises mexicaines, collectionnées par Frida Kahlo et Diego Rivera. Ces artistes du peuple, souvent autodidactes, réalisent sur commande des œuvres pour remercier vierges et saints d’un sauvetage miraculeux, d’une guérison inespérée, d’une blessure cicatrisée. Chaque petite peinture, composée d’une image et d’un texte, exprime toute la reconnaissance des humains frappés par des tragédies et sauvés in-extremis par l’intervention de la vierge de la Guadalupe ou d’autres innombrables saints protecteurs. Autrefois la famine, la guerre et la maladie, aujourd’hui la drogue, la prostitution, les enlèvements, le terrorisme, tous les grands et petits malheurs des Mexicains sont délicatement et minutieusement répertoriés.

Alfredo Vilchis est ainsi à la fois un confident pour ses commanditaires, mais aussi un témoin de son temps quand il fixe avec une habileté sans pareil ces petites scènes où la divinité intervient dans le quotidien. Aux marges de l’art sacré et aux marges de l’art contemporain, le « retablero » incarne pour moi toute la beauté et l’émotion de l’art modeste. J’ai rencontré Alfredo Vilchis en 2000 au marché aux puces de Mexico où il vendait encore ses œuvres, accompagné de ses fils, et je suis très fier d’avoir, avec le photographe Pierre Schwartz, simplement contribué à sa notoriété internationale avec le livre « La rue des Miracles » publié en 2003 par les éditions du Seuil.


Alfredo Vilchis a su vaincre l’anonymat des « retableros » (peintres de retables) grâce à son ingéniosité et sa personnalité hors du commun. Je me souviens de ses mots : « c’est un travail très beau mais très douloureux. Il faut le faire avec respect, ce n’est pas seulement pour l’argent, nous sommes des messagers des sentiments des gens ». Ses présentations à la galerie Frédéric Moisan et au Louvre par Jean-Marie Le Clézio sont une reconnaissance bienvenue pour tous les peintres inconnus qui continuent à tisser ce lien délicat entre le ciel et la terre. » Hervé Di Rosa

Les ex-votos évoquent une variété considérable de situations extrêmes : accidents de voiture ou de train, séismes, corridas, problèmes dus à l’alcool ou à la toxicomanie, conflits conjugaux… dans lesquels une personne mise en danger n’a pu être sauvée que d’une manière, stricto sensu, miraculeuse. Ils se présentent presque toujours de la même façon : le tableau montre les circonstances de l’événement ; en haut de la plaque, la Vierge de la Guadalupe, le Christ (sous la forme du « Señor de Chalma », objet de ferveur populaire) ou le saint concerné (saint François d’Assise, saint Jude Thaddée, patron des causes perdues, saint Sébastien…) lévitant au-dessus des personnages ; le bas de la plaque est occupé par une inscription calligraphiée racontant les faits, souvent datés, et la mention de l’auteur, « pintor del barrio ». Avec leur dessin naïf et leurs couleurs brutales, ils constituent un véritable microcosme du Mexique d’aujourd’hui.

Les problèmes de société ne sont pas évités ; plusieurs images représentent des prostituées demandant protection à la Vierge de la Solitude ; d’autres s’adressent aux anges gardiens pour protéger les enfants de la rue ou encore les récupérateurs qui écument les décharges d’ordures ménagères. Des couples homosexuels remercient saint Sébastien de pouvoir vivre leur amour au grand jour… Il y a aussi des ex-votos commémoratifs dédiés aux victimes du 11 septembre ou aux femmes assassinées à Ciudad Juarez. Enfin, l’artiste s’est représenté assis à sa table de travail, en salopette, tandis qu’au dessus de sa tête s’élève un véritable nuage de petits personnages récurrents…

Voir aussi : l’article du site Archéologie du futur ; celui des correcteurs du Monde ; celui de la Maison des Cultures du Monde. Images provenant des sites cités dans l’article.





Le monde des Mayas

9 09 2011

Voici le récit du moment où tout était en suspens,
tout n’était que calme et silence ; tout était immobile,
tout était tranquille et l’immensité du ciel était vide.

Popol Vuh, Livre sacré des Mayas

On a beaucoup parlé des Mayas ces derniers temps à propos de la fameuse prédiction annonçant de grands changements, voire la fin des temps, pour le 21 décembre 2012 (certains disent le 11 décembre), date supposée de la fin d’un cycle du « compte long » du calendrier maya, parfois interprétée comme la fin de ce calendrier, et donc comme une prédiction de fin du monde. Il existe même tout un ensemble de croyances engendrées par les interprétations new age du calendrier et des mythes mayas, on appelle cela le mayanisme. Franchement, je trouve plus intéressants le passé et l’histoire des Mayas…

Vas anthropomorphe en céramique, Uaxactun, Basses Terres, vers 250-550

L’occasion d’en savoir plus sur ce passé est fournie par l’exposition Maya, de l’aube au crépuscule, du musée du quai Branly (jusqu’au 2 octobre prochain). A travers plus de 150 pièces exceptionnelles, appartenant aux collections du Museo Nacional de Arqueología e Etnología du Guatemala, et pour la plupart jamais sorties de leur pays d’origine, l’exposition propose de découvrir les Mayas, l’une des trois grandes civilisations qui ont marqué l’histoire de l’Amérique précolombienne. Elle met en avant les dernières grandes découvertes archéologiques sur plusieurs sites récemment étudiés – notamment El Mirador, sélectionné en vue d’une nomination au patrimoine mondial de l’Unesco.

Tête en stuc, Cancuen, Basses Terres, vers 550-800

C’est une des plus anciennes civilisations d’Amérique : ses origines remontent à la préhistoire et les premières constructions mayas ont été datées du 3e millénaire av. J.-C. D’importantes cités-États mayas des Basses-Terres du Sud, telles que Copán, Tikal ou Palenque, ont connu un niveau de développement élevé entre le VIe et le IXe siècle de notre ère, avant d’être abandonnées vers le 9e siècle. D’autres cités subsistèrent alors dans les Basses-Terres du Nord et les Hautes-Terres du Sud, avant d’entrer en décadence puis de disparaître (pour des raisons qui ne sont pas encore clairement élucidées) au 16e siècle, peu après la conquête espagnole. Le domaine maya s’étend sur plusieurs pays, le Guatemala formant sa partie centrale : ils étaient présents aussi au sud-est du Mexique (États du Tabasco, Chiapas, Campeche, Yucatán et Quintana Roo), au Belize et dans les extrémités ouest du Honduras et du Salvador.

De nos jours, une large part de la population rurale du Guatemala, du Yucatán et du Belize descend des Mayas et parle une des 28 langues mayas (5 millions de locuteurs dont la moitié pour le quiché parlé au Guatemala). Cette présence est évoquée dans l’exposition par une série de photos montrant notamment des fêtes comme celles de Rabinal Achi (Danse du Tambour) ou de Paabank.

Mais l’essentiel de l’exposition est constitué par des objets en céramique, coquilleage, os, jade, obsidienne, des bijoux, des statues et stèles en stuc ou en pierre, provenant des grands sites d’exploration archéologique. El Mirador est un site maya de l’époque préclassique situé dans le département du Petén, dans le Nord du Guatemala, à quelques kilomètres de la frontière mexicaine, au milieu d’une forêt pluviale dense. Le penchant des Mayas pour les fastes architecturaux apparut vers 600 av. J.-C. avec la construction de pyramides massives à El Mirador.

El Mirador, en pleine forêt du Petén

Les archéologues ne sont arrivés là que dans les années 1930, mais le site était connu des chicleros qui parcouraient la région à la recherche de chicle (gomme du sapotillier, matière première du chewing-gum). Ils lui ont donné son nom : « El Mirador », le « poste d’observation » en espagnol, car du sommet de ses pyramides on embrasse toute la région environnante. On doit également aux chicleros le nom des principales structures du site : « Tigre » (jaguar), « Danta » (tapir) ou « Monos » (singes hurleurs). Les mêmes animaux qui se retrouvent fréquemment dans l’iconographie des objets mayas…

Frise du Popol Vuh

C’est en faisant des recherches sur le réseau de collecte des eaux à El Mirador que l’équipe de l’archéologue américain Richard Hansen, de l’université de l’Idaho, a découvert en 2009 une frise sculptée représentant le mythe créateur des Mayas, décrit dans leur livre sacré, le Popol Vuh. « C’était comme de retrouver la Joconde dans les égouts », a déclaré Hansen à l’époque. Le panneau de stuc remontant au 2e siècle av. J.C. représente les jumeaux du mythe, Hunaphu and Xbalanque, nageant dans le monde souterrain pour y retrouver la tête coupée de leur père.

Beaucoup d’objets exposés proviennent aussi de Tikal, l’un des plus grands sites archéologiques et centres urbains de la civilisation maya précolombienne, également situé dans le bassin du Petén. Tikal était la capitale d’un État conquérant qui fut l’un des royaumes les plus puissants des anciens Mayas. C’est l’une des mieux connues des grandes cités mayas des basses terres, grâce à la transcription d’une longue liste de rois, dont pour la plupart on a découvert les tombes, ainsi que leurs sculptures monumentales, leurs temples et leurs palais. Comme les Egyptiens, les Mayas ensevelissaient leurs souverains avec les insignes de leur pouvoir et de leur richesse afin qu’ils puissent prolonger leur vie dans l’au-delà.

Page de la "Relación de las Cosas de Yucatán", où Diego de Landa explique l'alphabet maya

Une vidéo expose le décryptage de l’écriture maya, système logosyllabique qui compte environ 800 signes. Un premier pas dans la compréhension de ces glyphes a été franchi avec la redécouverte de l’ouvrage de Diego de Landa, un inquisiteur espagnol du 16e siècle, qui avait tenté d’établir un syllabaire. Mais les étapes les plus décisives de ce travail sont dues à l’abbé Charles Étienne Brasseur de Bourbourg et à Ernst Föstermann qui, dans les années 1880, a étudié le Codex de Dresde et reconstitué le fonctionnement du calendrier maya. Ensuite sont venus au 20e siècle les travaux de l’épigraphiste russe Youri Knorosov et de l’archéologue canadien David Kelley.

Exposition que j’ai donc trouvée passionnante, bien que je conserve les mêmes réserves que j’ai déjà exprimées au sujet de la gestion des espaces dans le musée du quai Branly. Les Mayas se retrouvent en mezzanine dans des lieux confinés et dès qu’il y a une vingtaine de personnes dans une salle, on se marche dessus. C’est bien dommage…

Source images :
Frise Popol Vuh : Mirador Basin Project
Site El Mirador : Destination 360
Page Diego de Landa : Wikipedia
Photos de l’expo : de l’auteur

PS du 15 septembre

Une équipe de spécialistes mexicains a découvert les restes d’un palais Maya vieux de 2000 ans dans un site archéologique, à Ocosingo, au sud-est de l’état du Chiapas.

“Cette découverte constitue la première preuve architecturale d’une occupation précoce des anciennes cités mayas au-dessus du bassin Usumacinta,” dans la jungle Lacandone, a précisé l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire (INAH) dans un communiqué.

Le directeur du projet, Luis Alberto Martos, a expliqué que cette nouvelle découverte a été faite dans une cour encaissée située dans la partie nord du site archéologique du Plan d’Ayutla et représente la première preuve d’occupation de cette zone entre 50 av. JC et 50 ap. JC. Martos a ajouté que les premières preuves concrètes de l’occupation maya de cette région remontaient, auparavant, à seulement 250 ap. JC. D’autres détails ici : site “Découvertes archéologiques





Gloire au cinéma mexicain

1 07 2011

 

Ce qui devait être une fabuleuse Année du Mexique en France s’est réduit à une peau de chagrin, en raison des événements que vous savez. Raison de plus pour s’intéresser aux quelques manifestations qui ont pu surnager, comme cet hommage au cinéma mexicain qui se tient au cinéma MK2 Bibliothèque et s’inscrit dans le cadre du festival Paris Cinéma (du 2 au 13 juillet).

 

María Candelaria, film d’Emilio Fernández (1943) avec Dolores del Rio et Pedro Armendáriz

Après le Brésil, la Corée, le Liban, les Philippines, la Turquie et le Japon l’an dernier, l’édition 2011 de Paris Cinéma célèbre le cinéma contemporain mexicain. À travers un panorama inédit de la diversité du cinéma mexicain d’hier et d’aujourd’hui (courts et longs métrages, perles oubliées du patrimoine, films d’animation, films d’auteurs et grands succès populaires), il invite à la découverte d’une cinématographie originale, marquée par une relation forte au voisin américain (illustrée notamment par le thème Mexico/USA, Aux frontières du western) et par un renouveau incontestable de ses auteurs. De nombreux invités seront présents, parmi lesquels le beau Gael Garcia Bernal, star de Amour Chiennes, de la Science des Rêves, de Babel

 

source image : site Más de Cien Años de Cine Mexicano

 

 





Le Mexique de Jack Kerouac

26 05 2011

 

 

La Revue des Ressources, qu’elle en soit remerciée, me fait l’amitié de publier sur son site un extrait de mon livre Le Mexique, un cas de fascination littéraire (éd. de L’Harmattan) ; plus précisément, du chapitre consacré aux séjours mexicains des écrivains de la Beat Generation.





Nom de Codex 385

2 05 2011

 

 

 

Parmi les documents des siècles passés parvenus jusqu’à nous, il en existe une catégorie qui  ne manque jamais de m’attirer, celle des codex mexicains. A cause de leur intérêt esthétique, mais aussi parce que ce sont des  traces concrètes du processus qui a fait du Mexique, en l’occurrence, ce qu’il est de nos jours. Ainsi me suis-je précipitée à la conférence donnée le 26 avril à la galerie Colbert par Laurent Héricher, conservateur au département des manuscrits de la BNF, et José Contel, maître de conférences à l’Université de Toulouse-IRIEC, pour présenter une pièce rare appartenant à la BNF, le manuscrit portant la cote 385, le Codex Telleriano Remensis. Chose exceptionnelle, ce codex avait été autorisé à sortir des murailles de la BNF à cette occasion, et les auditeurs de la conférence ont pu le voir dans sa quasi-totalité en projection à l’écran, tandis que deux acolytes, dans l’ombre, tournaient avec précaution ses pages fragiles.

 

Le folio 8 du codex 385, l'image centrale représentant le dieu Quetzalcoatl

 

Le codex 385 fait partie de ceux que l’on appelle « coloniaux », par opposition à ceux qui remontent à la période préhispanique (les rares qui ont échappé aux autodafés des conquistadores ; on en connaît une quinzaine). Les codex coloniaux ont été réalisés par des artistes indigènes, les tlacuiloque (mot dérivé du nahuatl). Ils comprennent des représentations picturales accompagnées de commentaires en nahuatl et/ou en espagnol.

 

Réalisé dans les années 1550, le codex 385 a fait partie d’abord de la collection de l’archevêque de Reims, Charles Maurice Le Tellier (d’où le nom actuel donné à ce manuscrit), qui en a fait cadeau en 1700 au roi Louis XIV. Le document comprend aujourd’hui 50 pages ; mais on sait qu’il est incomplet, car le grand explorateur Alexandre de Humboldt en avait fait la description en 1810, et il comptait alors 96 pages. La reliure d’origine a également disparu. Le manuscrit est resté inachevé ; les dernières pages comportent des textes, mais les espaces délimités pour les illustrations n’ont pas été remplis. Le codex 385 est aussi un objet hybride, parce que composé de papier européen, fabriqué – ce que révèlent les filigranes – à Gênes ou à Perpignan autour de 1550, ce qui permet une datation approximative de l’ouvrage.

 

Le Codex Telleriano Remensis est composé de trois parties : le premier est un calendrier aztèque de type xiuhpohualli (« compte des années »). Ce calendrier comprenait 18 périodes de 20 jours, plus, pour compléter l’année, cinq jours « néfastes ». C’est là notamment que des pages manquent au manuscrit, celles qui auraient dû porter sur les six premières vingtaines. La deuxième partie est un calendrier divinatoire (tonalpohualli ou « compte des destins »). Celui-là comprenait 20 périodes de 13 jours, de sorte que les deux calendriers ne coïncidaient que tous les 52 ans, ce qui est la longueur du cycle temporel des Aztèques. La troisième partie (environ la moitié de la pagination) est constituée d’annales historiques des temps préhispaniques et coloniaux.

 

Les images – aux couleurs si fraîches – montrent notamment les fêtes correspondant à chaque date. (Détail touchant, les pages vierges portent des traces d’essais de plume gribouillés par les scribes…) Les commentaires en nahuatl expliquent ce dont il s’agit ; les gloses en castillan en font souvent une interprétation visant à « récupérer » les figures et les rites dans un sens chrétien. La première transcription de ces gloses fut effectuée en 1899 par Ernest Hamy, fondateur de la Société des Américanistes et du Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Miracle d’Internet, on peut trouver et télécharger cette transcription sur le site de la FAMSI (Foundation for the Advancement of Mesoamerican Studies Inc.)

(Image Wikimedia Commons)





Accablement

11 03 2011


Il y a un tout petit mois, je revenais juste de Mexico quand s’est déclenché le triste enchaînement de stupidité et de désinvolture qui a abouti au sacrifice de l’Année du Mexique en France sur l’autel d’une solidarité déplacée et d’un fâcheux mélange des genres. Depuis des mois, je me réjouissais à l’idée de toutes les belles choses que cette année du Mexique allait nous permettre de voir et d’entendre. Las, à mesure que les jours passaient, l’espoir s’est éloigné de pouvoir encore sauver les meubles, et aujourd’hui de toutes ces expositions et manifestations il ne reste plus que peau de chagrin. Et chagrin. On ne verra pas de masques de jade mayas à la Pinacothèque de Paris, ni d’objets des cultures de Veracruz à Lyon, ni de tableaux de Diego Rivera à Bordeaux. (Pour d’autres, comme l’exposition Sous le volcan prévue au musée d’Orsay en octobre, l’incertitude demeure).  Et devant tant d’autres initiatives qui sont passées à la trappe, avec tout le gâchis que cela entraîne, culturel, humain, économique, je ne décolère pas.

Masque Pakal de Palenque - DR

La question n’est pas de savoir si Florence Cassez est ou n’est pas coupable – et il est indéniable que l’appareil judiciaire mexicain présente des failles, comme le montre le documentaire Presunto Culpable qui vient justement de sortir en France. La question est que l’exploitation de ce cas particulier a abouti à un amalgame regrettable dans lequel la culture a été prise en otage et les projets culturels allègrement mis à mort.

Diego Rivera, Nu aux arums, 1944 - DR

La décision aberrante de l’Elysée n’a certes pas fait l’unanimité, ni de ce côté de l’Atlantique, ni de l’autre. « Je ressens de l’indignation devant l’arrogance et le mépris de Sarkozy et de son gouvernement par rapport au système judiciaire mexicain », a déclaré Jean-Marie Gustave Le Clézio au quotidien mexicain Milenio (cité par le Nouvel Obs). L’écrivain mexicain Carlos Fuentes, ancien ambassadeur du Mexique en France, a accusé le président français d’utiliser le cas de Florence Cassez pour augmenter sa popularité et d’agir comme un « dictateur de république bananière ». (source : Le Grand Journal, revue de presse quotidienne francophone au Mexique.) Et de nombreux artistes et intellectuels français et mexicains ont signé la lettre ouverte au gouvernement français à l’initiative du festival Travelling de Rennes.

Sauver ce qui peut l’être encore, c’est tout ce qui nous reste à faire. Certaines manifestations bénéficiant de financements non dépendants de l’Année du Mexique sont maintenues. Il en est ainsi du colloque Paris, Mexico, capitales d’exil, devant se tenir les 7 et 8 mai à la mairie de Paris, à la suite d’un accord avec la ville de Mexico, et dont l’organisateur n’est autre que Philippe Ollé-Laprune, qui œuvre inlassablement depuis des années pour la promotion de la culture française au Mexique et de la culture mexicaine en France. J’espère que nous serons nombreux à y assister. Il semble aussi que la participation mexicaine au festival Quais du Polar, fin mars à Lyon, soit toujours valable. Ceci pour terminer avec une bonne nouvelle.

 

Œuvre du sculpteur mexicain Enrique Carbajal González, plus connu sous le pseudonyme de « Sebastián » - Photo ELC





Lapins, lune et ivresse

16 02 2011

Cependant, un Lapin des plus agités
sort par les derrières du terrier
et va avertir un berger voisin,
qui aimait à prendre dans un lacs
de ces Lapins nourris de genièvre.
Fénelon, Le Chat et les Lapins

Ni palindrome ne mord, ni lapin
Patrice Besnard

 

On vient de commencer l’année du lapin, selon le calendrier chinois. Mais ce sympathique animal est présent aussi dans d’autres calendriers et il y est fréquemment associé à la Lune. Cela vient de ce qu’on a cru reconnaître sur l’astre nocturne l’image d’un lapin. L’histoire d’un lapin vivant sur la Lune existe dans de nombreuses cultures, notamment dans le folklore de l’Asie de l’Est, où il utilise un mortier et un pilon. Dans la mythologie chinoise, c’est afin de préparer de l’élixir de longue vie pour la déesse de la lune, mais dans les versions japonaise et coréenne, c’est simplement pour faire un gâteau de riz (mochi au Japon).

Glyphe du Tochtli

Le lapin lunaire joue également un rôle important dans le calendrier aztèque. Rappelons que les Aztèques avaient plusieurs calendriers : d’abord un calendrier sacré (Tonalpohualli) basé sur la combinaison d’une série de nombres de 1 à 13 et d’une autre de vingt glyphes, soit 260 combinaisons possibles. L’année rituelle comptait donc 260 jours. Chaque glyphe se traduisait par un mot rattachant le jour à un dieu et possédait un aspect divinatoire.

Pour la datation ordinaire, on utilisait un calendrier solaire de 365 jours (Xiuhpohualli). L’année était divisée en 18 mois de 20 jours, ce qui le reliait à la roue des glyphes du calendrier sacré. A la fin du dernier mois, pour compléter la durée de l’année solaire, on ajoutait cinq ou six jours (les nemontemi) considérés comme particulièrement néfastes.

L’année portait le nom du dernier jour du dernier mois (le dernier jour ordinaire avant les nemontemi). Seuls 4 glyphes pouvaient tomber à ce moment : acatl (roseau), tecpatl (silex), calli (maison) et tochtli (lapin) – nous y voilà. L’année 1-roseau était donc suivie de 2-silex, etc. Toutes les combinaisons étaient épuisées en 52 ans (4×13), ce qui constituait un “siècle” aztèque, dont la première année était toujours une année 1-roseau. Les quatre glyphes annuels étaient associés aux points cardinaux, le tochtli correspondant au Sud.

Notre lapin était également associé à la déesse Mayahuel, déesse de la fertilité dont l’emblème est l’agave (avec lequel on fabrique le pulque). Épouse de Patecatl, le dieu de la médecine, elle est aussi la mère des quatre cents Centzontotochtin, dieux-lapins de l’ivresse.

Codex Borbonicus - planche 020 - Source : Iconothèque numérique ULB - Université Libre de Bruxelles

LEGENDE DE TOCHTLI, LE LAPIN DE LA LUNE

Quetzalcóatl, le dieu grand et bon, partit un jour en voyage sur la terre sous la forme humaine. Comme il avait marché toute une journée, à la fin de l’après-midi il se sentit fatigué et affamé. Mais il continua à marcher, jusqu’à ce que les étoiles commencent à briller et la lune à se pencher à la fenêtre du ciel. Alors il s’assit au bord du chemin, et comme il était là à se reposer, il vit un petit lapin qui était sorti pour dîner.

- Qu’est-ce que tu manges ? lui demanda-t-il.

- Je mange de l’herbe. Tu en veux un peu ?

- Merci, mais je ne mange pas d’herbe.

- Que vas-tu faire alors ?

- Mourir peut-être de faim et de soif…

Alors le lapin s’approcha de Quetzalcóatl et lui dit :

- Ecoute, je ne suis qu’un petit lapin, mais si tu as faim, mange-moi…

Alors le dieu caressa le petit lapin et lui dit :

- Tu n’es qu’un petit lapin, mais tout le monde, désormais, se souviendra de toi.

Et il le souleva, le porta haut, très haut, jusqu’à la lune, où la silhouette du lapin resta imprimée. Puis il le reposa sur la terre et lui dit :

- Maintenant tu as ton portrait de lumière, pour tous les hommes et pour tous les temps.

A voir : plein d’images de lapins dans la peinture dans la Boite à Images de Monsieur K.

Le célèbre lapin de Dürer








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