Uraniborg, un lieu mythique, un château céleste

C’est une expérience assez déroutante (et cela fait partie de son intérêt) que la visite de l’exposition de Laurent Grasso intitulée « Uraniborg », au musée du Jeu de Paume (elle se termine le 23 septembre). Un véritable labyrinthe de couloirs obscurs conduit le visiteur vers les cinq salles qui la composent et qui totalisent une trentaine de – comment dire ? – disons une trentaine de modules, recourant à la vidéo, la sculpture, la peinture, le dessin, le dispositif. Uraniborg, évoquant le souvenir du palais astronomique aujourd’hui disparu de Tycho Brahe (sur lequel je reviendrai), constitue le thème principal de la salle 3.

Il me semble que le point commun entre ces œuvres pourrait être une démarche de manipulation, de distorsion de la perception. Un des modules, inscription géante au néon, ne dit-il pas « Visibility is a trap » ? (La visibilité est un piège). Il en est ainsi des « Studies into the past » de la salle 1. Il s’agit d’un projet conceptuel regroupant des dessins et des huiles dont le style et la facture sont inspirés des peintres flamands et italiens de la Renaissance. Les références caractéristiques de l’époque sont mélangées à des éléments du futur afin de produire une « fausse mémoire historique ». Le projet se connecte également à la vidéo « Bomarzo » filmée dans les jardins de Bomarzo, dits aussi « parc des Monstres », construits par le prince Orsini vers 1550 près de Viterbo en Italie. Ce parc aimé des surréalistes abrite des sculptures extravagantes, représentant des thèmes et figures de la mythologie gréco-romaine, dont certains inspirés du Songe de Poliphile de Francesco Colonna.

Salle de l’exposition Laurent Grasso (image Paperblog)

L’astronomie reste un des thèmes essentiels de l’exposition avec aussi l’évocation du livre de Franscesco Fontana Novae coelestium terrestrium rerum observationes (1646), de l’Astronomie populaire de Flammarion ou encore de l’observatoire astronomique du Vatican.

C’est sur le blog Paperblog que j’ai trouvé une des meilleures descriptions de cette expo : « Pourtant, au-delà des mots qui peuvent constituer une barrière, il est absolument indispensable de prendre les quelques heures qui sont nécessaires pour pénétrer la suite des scènes – des cinq salles – qu’il propose et dont chacune s’articule sur une narration filmée présentant ou non un commentaire, sur des peintures référentielles qui pourraient en effet venir du passé et auxquelles on accède par un couloir qui, outre de permettre d’apercevoir par effraction les séquences filmées sur leur envers, propose des lucarnes magiques où sont mis en rapport des objets qui semblent être proposés, comme dans un cabinet de curiosité volontairement dépouillé, ce qui est en soi-même une contradiction volontairement troublante. Des objets souvent dessinés par la lumière qui en émane, situés entre incongruité et suspension dans l’espace, entre le trop d’ombre et le trop d’éclat, entre vitrine archéologique et vitrine artistique. »
Laurent Grasso : « L’idée est de construire un point de vue flottant, créant ainsi un décalage avec la réalité. Nous nous déplaçons d’un espace à un autre et c’est également la manière dont nous fabriquons des états de conscience. »

Tycho Brahe, ce personnage de légende

Uraniborg (parfois orthographié Uranieborg ou Uranienborg) est le nom donné au palais et à l’observatoire de l’astronome danois Tycho Brahe situés sur l’île de Ven, dans le détroit du Sund (cette île aujourd’hui suédoise appartenait à l’époque au Danemark). Le palais était dédié à Uranie, la Muse de l’astronomie, Uraniborg signifiant « Le palais d’Uranie ». Il était à l’époque (c’est-à-dire avant l’invention de la lunette astronomique) considéré comme le plus important observatoire d’Europe.

Vue aérienne du site dans l’Atlas Major de Blaeu (1662) Image du site http://www.tychobrahe.com/UK/uraniborg.html

Le roi Frédéric II de Danemark, ami des sciences, que les premiers travaux de Brahe avait impressionné, offrit à ce dernier en 1576 une petite île nommée Ven (Hven à l’époque), ainsi qu’une pension annuelle, afin de conserver à ses côtés le savant le plus éminent de son royaume. Le roi fit également construire à ses propres frais le palais, que Brahe baptisera Uraniborg, à charge ensuite pour lui d’en payer les frais d’entretien et de fonctionnement. La Les travaux de construction durèrent de 1576 à 1580.
Le palais fut construit sur le point le plus élevé de l’île, à environ 45 m au-dessus du niveau de la mer. Bien que relativement petit (le bâtiment principal mesurait environ 15 m de côté), il s’agissait d’un édifice luxueux, richement décoré de peintures et de statues, et qui comprenait également les ateliers de construction des instruments inventés par Brahe, une imprimerie et un moulin à papier destinés à la publication de ses travaux, un laboratoire d’alchimie, ainsi que des jardins agrémentés de nombreuses variétés d’herbes et de plantes. Le bâtiment s’élevait sur plusieurs niveaux ; des fenêtres très larges, des tours et des balcons permettaient les observations astronomiques. Brahe fit également construire en 1584 à côté d’Uraniborg un observatoire astronomique enterré appelé Stjerneborg.

Mais ces constructions n’eurent qu’une durée de vie éphémère et furent détruites peu après le départ de Tycho Brahe ; tombé en disgrâce auprès du roi Christian IV qui avait succédé à Frédéric II, l’astronome quitte le Danemark en 1597.

« Connais-tu l’histoire du retour du jeune Tycho Brahe, à une époque où on ne lui avait pas encore permis d’étudier l’astronomie, mais il rentrait de l’université de Leipzig pour passer les vacances au pays, dans le domaine d’un oncle… et là, il apparut que (malgré Leipzig et la jurisprudence !), il connaissait déjà si bien, comme par cœur, le ciel (pense : il savait le ciel par cœur !) qu’un simple regard là-haut de ses yeux plutôt soucieux de repos que de recherches lui fit cadeau de la nouvelle étoile, dans le constellation de la Lyre : sa première découverte dans la nature étoilée ». Ainsi parle Rilke dans une lettre à Marina Tsvetaieva du 28 juillet 1926 (Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, Marina Tsvetaieva, Correspondance à trois. Été 1926. Textes russes traduits par Lily Denis. Textes allemands traduits par Philippe Jaccottet. Paris, Gallimard, 1983, p. 236).

Gravure représentant Tycho Brahe dans son observatoire d’Uraniborg, probablement tirée de son « Astronomiae instauratae mechanica » (1598) et coloriée a posteriori. (Image Wikipedia)

Voir aussi l’article de Libération

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