Sédiments

Le carnet de notes de l'ex-Fuligineuse —— an V

Archives pour octobre 2009

La fin du monde, c’est juste

Posté par Elizabeth le 31 octobre 09 - 0:12

Au commencement – le commencement de la fin – on se trouve face à l’image en très gros plan, au buste nu, d’un jeune homme immobile ; on pourrait d’abord croire que c’est une photo, mais bien que le jeune homme soit totalement impassible, on s’aperçoit bientôt qu’il cligne des yeux. Ce jeune homme, c’est l’acteur Pierre Louis-Calixte, juste avant le début de la pièce, juste avant la fin du monde.

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Pierre Louis-Calixte et Catherine Ferran dans Juste la fin du monde

 

Rien de plus simple que le thème de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, que je suis allée voir l’autre jour à la Comédie Française. Le personnage principal, Louis, trente-quatre ans, est à la veille de sa mort (annoncée, attendue – espérée ?). Il a décidé, après une longue absence, après un long silence ponctué seulement de cartes postales, de « petites lettres elliptiques », de retourner voir sa famille (mère, frère, sœur) en province, et de leur parler, de leur dire ce qui lui arrive. Mais ce « retour au désert » n’aboutit évidemment qu’à une impasse, à la résurrection des vieilles querelles, des anciennes rancunes, des malentendus restés, comme on dit, ‘en souffrance’.

L’écriture de Lagarce, sa façon de dire (que je ne connaissais pas jusqu’ici) se prête magnifiquement à dire cet univers de solitude(s), de doutes, de manque d’amour, d’incompréhension mutuelle ; avec ses redites, à un mot près, ses ressassements, ses retours, parce que ce n’est jamais tout à fait ça, juste ça, et qu’il convient alors de le reformuler, ce qui fait apparaître, sous la trame élimée des mots quotidiens, d’autres sens souterrains, d’autres inflexions encore.

Cela commence avec cette phrase qui vous empoigne : « Plus tard, l’année d’après, j’allais mourir à mon tour. » L’année d’après, enfin, quelques années après, la pièce datant de 1990, Jean-Luc Lagarce est effectivement mort, en septembre 1995, âgé de trente-huit ans seulement. Comment ne pas y penser continuellement quand Louis évoque sa mort à venir (annoncée, attendue – désirée ?)… après, dit-il, « de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚ de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini ».

Le décor et la mise en scène minimalistes ne font que faire ressortir davantage le côté obsessionnel de ce grand thème tragique. Louis se montre en costume noir et chemise blanche, cravate noire – comme s’il allait déjà à son propre enterrement. L’essentiel de la pièce, dont les phases sont ponctuées par une sonnerie de crécelle déplaisante, discordante, se déroule sur un grand proscenium carré, qui à la fois amène les acteurs plus près de nous et les en sépare cependant, métaphore constante de leur situation. La partie arrière de la scène ne sera ouverte qu’à la séquence finale, celle du départ de Louis. Qui revient en arrière pour nous raconter une dernière chose : cette idée qu’il a eue une nuit, alors qu’il marchait le long des voies, sur un viaduc de chemin de fer, cette envie de « pousser un grand et beau cri/un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée ». Mais il ne l’a pas fait ; et maintenant c’est (bientôt) fini, avec cette mort « prochaine et irrémédiable » qu’il va rejoindre.

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José Guadalupe Posada : Calavera oaxaqueña

§§§ — Un très bon site sur Jean-Luc Lagarce avec de nombreux extraits de textes : c’est ici

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De quelques primitifs flamands

Posté par Elizabeth le 29 octobre 09 - 0:29

En sortant de l’exposition des chefs d’œuvre de la collection Brukenthal, au musée Jacquemart-André, j’étais quelque peu restée sur ma faim. Une (relative) déception à la mesure de mon attente, comme l’intitulé des grands maîtres flamands : Van Eyck, Bruegel, Memling… m’avait enthousiasmée.


En fait, l’exposition est assez courte (une quarantaine d’œuvres), et encore, comme le dit Philippe Dagen, dans le Monde, « la liste aurait pu être allégée de natures mortes et de paysages hollandais banals ». Il y a certes quelques Van Eyck, Bruegel, Memling, mais aussi beaucoup de seconds couteaux d’intérêt limité. En soi, après tout, cela témoigne de la cohérence des choix du collectionneur : en l’occurrence, ce « baron éclairé », Samuel von Brukenthal (1721-1803), juriste et gouverneur de Transylvanie pour le compte de la monarchie autrichienne. Très fortuné, grand collectionneur d’art, il a laissé par testament des dispositions pour la fondation d’un somptueux musée à Sibiu (Hermannstadt du temps des Autrichiens), lequel porte son nom.

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Musée national Brukenthal de Sibiu

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Pour en finir avec les éléments négatifs, il faut mentionner l’affluence extrême qui arrive au point d’empêcher de voir les tableaux, les locaux étant relativement exigus. Tout cela étant, on prend tout de même un grand plaisir à voir une œuvre telle que l’Homme au Chaperon Bleu de Jan Van Eyck, peint vers 1430. Jan Van Eyck est aussi l’auteur de tableaux aussi célèbres que le retable de l’Agneau mystique de la cathédrale de Gand, la Vierge au chancelier Rolin ou les Epoux Arnolfini, et Vasari lui attribue l’invention (avec son frère Hubert) de la peinture à l’huile. Le portrait est censé représenter Jean IV de Brabant, fondateur de l’Université de Louvain. Quoi qu’il en soit, la sobriété de la toile et l’expression pensive et mélancolique du personnage en font une œuvre très attachante.

Un bon dossier sur Van Eyck ici.

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Dans un tout autre esprit, j’ai bien aimé aussi le Soldat à sa fenêtre fumant sa pipe de Frans Van Mieris. Le soldat est représenté de profil, se retournant pour regarder le spectateur d’un air malicieux, dans l’embrasure d’une fenêtre peinte en trompe-l’œil. Une bouteille posée au premier plan sur l’appui de la fenêtre suggère qu’il a dû sacrifier à Bacchus. La fenêtre est d’ailleurs encadrée de grappes de vigne.

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« Cette lumière secrète venue du noir »

Posté par Elizabeth le 27 octobre 09 - 11:24

Le premier mérite de l’exposition que le Centre Pompidou consacre cet automne (et jusqu’au 8 mars 2010) à la peinture de Pierre Soulages est de rendre évidente la profonde cohérence de son œuvre. Le parcours proposé en dix salles suivant un ordre chronologique montre bien comment les éléments essentiels de son travail – grands formats, abstraction totale, domination de quelques couleurs sombres – étaient là dès ses débuts à la fin des années 40. A travers les soixante années qui ont suivi, ce processus s’épure progressivement et se radicalise jusqu’au règne absolu du noir qui est devenu l’essence même de sa peinture.

Extrait de la présentation : Le Centre Pompidou célèbre, par une grande rétrospective, l’œuvre du plus grand peintre de la scène française actuelle, Pierre Soulages. À la veille de son 90ème anniversaire, Soulages, « peintre du noir et de la lumière », est reconnu comme l’une des figures majeures de l’abstraction. (…) Retraçant plus de 60 ans de peinture, l’exposition de cet automne permet une lecture nouvelle du travail de l’artiste en insistant sur les développements récents de son œuvre.

L’exposition rassemble plus d’une centaine d’œuvres majeures créées de 1946 à aujourd’hui, des étonnants brous de noix des années 1947-1949 aux peintures des dernières années (la plupart inédites) qui manifestent le dynamisme et la diversité d’un travail toujours en devenir.

Il semble que Soulages ait participé activement à la conception de l’exposition et aux choix d’accrochage. En salle 5, point-clef qui éclaire le basculement de son univers pictural, il propose ainsi

un dispositif qui permet de basculer dans un autre univers pictural : une salle entièrement noire (murs, sol, faux plafond) à l’exception d’un mur peint en blanc et violemment éclairé. Face à celui-ci, trois peintures noires (appartenant à une suite de sept réalisées du 28 décembre 1990 au 19 février 1991) réfléchissent la lumière. Les œuvres se détachent du mur grâce à un système de potences qui vise à ‘donner aux tableaux leur existence de choses’. Il s’agit, par ce dispositif, de convier le visiteur à changer de regard pour aborder cette ‘peinture autre’ survenue en janvier 1979, en rupture, selon l’artiste, ‘avec la conception classique de ka peinture où le reflet est considéré comme parasitant la vision’. (…) Pour cette peinture sans précédent, Soulages a créé un néologisme : outrenoir. ‘Outrenoir pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un autre champ mental que celui du simple noir.’

Et c’est ainsi que l’on découvre, à mesure que l’on progresse à travers cette œuvre exigeante et austère, des richesses insoupçonnées. Le spectateur est convié à participer à ce ‘triple rapport’ qui s’établit avec l’œuvre-objet et avec le peintre. Ce n’est pas un effort particulier qui lui est demandé mais une sorte de mise en disponibilité lui permettant de percevoir cette ‘lumière secrète’ émise par le noir.

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Pierre Soulages, photo de Richard Dumas

Roger Vailland (oui, je sais, encore lui) a été un grand ami de Soulages qu’il avait rencontré en 1949. Il lui a consacré un livre, Comment travaille Pierre Soulages (réédité par le Temps des Cerises en 1998), ainsi que plusieurs articles.

Il convient d’être reconnaissant à Soulages d’avoir été le premier parmi les peintres de grand talent, à ne jamais raconter ni décrire. Aucune ambiguïté à aucun moment de son œuvre. Il n’a jamais évoqué la nécessité d’exprimer ses “états d’âme” pour justifier son goût d’étaler des couleurs sur une toile. Il n’a jamais évoqué les expériences des mystiques et les métaphysiques qu’elles impliquent, pour expliquer la concentration nécessaire à son travail. Il ne s’est jamais dérobé derrière des philosophies idéalistes. Il accomplit ses parcours dans un style d’une qualité chaque année plus élevée, et qui atteint parfois au “sublime”. Roger Vailland, “Procès à Soulages”, Clarté n°43, mai 1962

J’ai choisi pour illustrer cette note un portrait photographique de l’artiste, trouvant que les reproductions des œuvres sont largement impuissantes à rendre compte de leur intensité et de leur spécificité. Celui-ci provient du site “pierre-soulages.com” qui est très riche de ressources. On peut consulter aussi le dossier du Centre Pompidou.

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Folie au désert

Posté par Elizabeth le 24 octobre 09 - 0:28

L’imaginaire est un espace de sentiers qui bifurquent. C’est peut-être parce que Roger Vailland tenait en si haute estime le cardinal de Retz (qui constituait avec Laclos et Stendhal une trilogie récurrente sous sa plume) que je me suis sentie attirée par cet endroit étrange que l’on appelle le désert de Retz. (Je ne sais pas s’il y a un rapport quelconque avec le cardinal, dont malgré l’insistance de Roger je n’ai toujours pas lu les Mémoires).

CommuneRetz_1200-1eC’est un article du Monde, il y a quelques semaines, qui m’a mise sur cette piste, annonçant la réouverture au public (au compte-gouttes, toutefois, et sur inscription préalable) du désert de Retz. Il s’agit d’une « folie », comme on disait alors[1], construite à la fin du XVIIIe siècle par un sieur François Racine de Monville, en lisière de la forêt de Marly. Une folie, c’était selon le TLF une « riche maison de plaisance ». On lit dans le dictionnaire de Furetière, 1690 : « Il y a aussi plusieurs maisons que le public a baptisées du nom de la folie, quand quelqu’un y a fait plus de despense qu’il ne pouvoit, ou quand il a basti de quelque manière extravagante. »

François Racine de Monville était assurément un extravagant de la plus belle eau, qui conçut et réalisa ce projet. La municipalité de Chambourcy, qui acquit le domaine en 2008 pour un euro symbolique, après deux siècles de tribulations diverses, précise que :

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“Établi dans un domaine de 40 ha situé en bordure de la forêt de Marly, à Saint-Jacques de Roye (ou de Retz), dans la commune de Chambourcy, il se caractérisait notamment par la construction de 17 (ou 20) « fabriques », dont seulement une dizaine subsistent encore. Ces fabriques, qui faisaient référence à l’Antiquité ou à un certain exotisme, comprenaient notamment une glacière en forme de pyramide égyptienne, un obélisque, ainsi qu’un temple dédié au dieu Pan. On y trouvait également un pavillon chinois, aujourd’hui disparu. La plus importante de ces fabriques était la propre maison d’été de M. de Monville, en forme de section de colonne tronquée et ruinée. [Le site connut dans le passé des visiteurs célèbres, parmi lesquels] le roi de Suède Gustave III, à qui Monville offrit des dessins ; le prince de Ligne ; Benjamin Franklin ; le duc de Chartres, futur Philippe-Égalité ; Thomas Jefferson, qui s’inspira de la colonne détruite. Par la suite Colette, André Breton, Guy Debord.”

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Monsieur de Monville n’a pas de page Wikipedia ou de site en français à son nom. C’est un Américain établi à Paris, Ronald W. Kenyon, qui lui a consacré une page biographique dans son site : “The Désert de Retz – An Extraordinary 18th Century Garden near Paris”. On y apprend que François Racine de Monville, né en 1734, petit-fils d’un fermier général (collecteur des impôts) de Normandie, était considéré par le gratin parisien de l’époque comme « l’un des plus beaux cavaliers de Paris ». La construction du désert de Retz l’occupa de 1775 à 1785. En 1792, après avoir essayé en vain de vendre le domaine à Beaumarchais, Monville le céda à un Anglais, Lewis Disney Ffytche, premier d’une longue série de propriétaires éphémères qui se sont succédés au 19e et 20e siècles. Arrêté en 1794, Monville échappa de peu à la guillotine et mourut en 1797.

PS : Un livre sur le désert de Retz est paru il y a quelques semaines : Le Désert de Retz, paysage choisi, de Julien Cendres et Chloé Radiguet (éditions de l’Éclat). Pour plus de détails, voir les commentaires de cette note.


[1] Quant au terme de désert, il faut y voir un synonyme de lieu de retraite solitaire, et non le sens qu’il a aujourd’hui.

 

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Actualités ordinaires

Posté par Elizabeth le 22 octobre 09 - 0:22

Pourquoi ce soir ai-je trouvé le journal télévisé si déprimant ? Il n’y avait pas de catastrophe majeure, juste des actualités ordinaires. Mais je ne sais pas ce qui m’a paru le plus dégoûtant, entre l’expulsion des réfugiés afghans, l’hopital américain où les gens pauvres vont se faire tirer à la loterie pour avoir une chance de se faire soigner (on croit rêver), les entreprises vendues à crédit de sorte que l’objectif de majorer les profits à court terme et à tout prix devient impératif, les méduses géantes qui envahissent les zones japonaises de pêche et les algues vertes toxiques qui envahissent les plages bretonnes… Rien que du mal ordinaire engendré par la bêtise et la cupidité humaines.

— PS le 23 octobre

“Le monde se partage en imbéciles et en méchants, et le cumul est autorisé.” Cité par Jean d’Ormesson ce matin sur France-Inter.

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Changer la vue

Posté par Elizabeth le 21 octobre 09 - 10:28

On est certainement loin d’avoir épuisé les richesses de ce que le mouvement surréaliste a apporté à tant d’arts et de formes d’expression. Et cette année à Paris, nous sommes gâtés. Après les superbes collages de Max Ernst au musée d’Orsay, c’est le centre Pompidou qui propose, sous le titre un peu abstrait de La Subversion des images, une exposition consacrée à la photographie surréaliste.

Paul Nougé : La Jongleuse, de la série Subversion des images, 1929-1930

Paul Nougé : La Jongleuse, de la série Subversion des images, 1929-1930


Une large sélection des plus belles épreuves de Man Ray, Hans Bellmer, Claude Cahun, Raoul Ubac, Jacques-André Boiffard, Maurice Tabard sera réunie aux côtés d’images inédites, révélatrices des nombreux usages surréalistes de la photographie : publications dans les revues ou les livres d’artistes, publicités, collections d’images, fascination pour le document brut, photomatons, photographies de groupe…

L’événement révèle au public des corpus méconnus de collages d’artistes renommés tels Paul Eluard, André Breton, Antonin Artaud ou Georges Hugnet, les jeux photographiques de Léo Malet ou Victor Brauner et met en lumière des personnalités comme celles d’Artür Harfaux ou Benjamin Fondane.

Plus de vingt ans après « Explosante fixe », l’exposition de Rosalind Krauss et Jane Livingstone, « La Subversion des images » veut questionner les utilisations de la photographie et de l’image animée par les surréalistes et présenter au public une culture photographique du surréalisme. Chacune des neuf salles de l’exposition propose, autour de concepts-clés, de croiser les travaux des artistes avec les différentes applications qui en ont été faites.

En effet, les quelque 400 œuvres qui sont présentées ne sont pas regroupées par périodes ni par thématiques, mais selon le type d’approche auquel elles appartiennent, ce qui les élcaire davantage. On retrouve certes à Beaubourg des images très connues comme celle des larmes de Man Ray, mais je crois que l’essentiel était de montrer le foisonnement tous azimuts qui a animé les artistes, à la fois par l’utilisation de techniques diverses et surtout de points de vue différents sur la photo.

Le titre de l’expo est dû à Paul Nougé, poète surréaliste belge et grand ami de Magritte, dont plusieurs œuvres figurent également dans l’expo. Je pense par exemple à celle qui s’intitule « Camille Goetans écrivant » : c’est la photo ‘normale’ d’un homme écrivant à un guéridon, sauf que le personnage a suspendu son geste et regarde fixement une chaussure de femme à talon haut suspendue dans le vide.

Claude Cahun : Que me veux-tu ? 1929

Claude Cahun : Que me veux-tu ? 1929

En vrac, quelques autres éléments que j’ai remarqués :

  • pour les fans de Roger Vailland, deux photos où il figure dans la première salle, la première d’Artür Harfaux en 1928 (sans titre) montrant Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal et Vailland sous forme d’une tête à trois visages ; la seconde anonyme prise en 1924 regroupe les membres du groupe ‘simpliste’ (qui a précédé le Grand Jeu) inscrits dans une étoile à six branches) : les mêmes, plus Robert Meyrat, Pierre Minet et qui diable était le 6e ? ah oui, Maurice Henry ;
  •  

  • les images d’Eli Lotar, notamment celles des abattoirs de La Villette et les montages faits avec Antonin Artaud sur des scènes de théâtre ;
  •  

  • les photos de Claude Cahun, telles que Aveux non avenus ou Que me veux-tu ? (autoportrait double, qu’elle reprend ensuite sous forme de dessin) évoquant la question de l’identité sexuelle ;
  •  

  • Le Caput mortuum[1] ou la femme de l’alchimiste – un article de Michel Leiris  paru dans la revue Documents n°8 (en 1930) avec une photo de William Seabrook. J’ai cherché à me renseigner sur ce Seabrook, que je ne connaissais pas, et j’ai trouvé des choses assez curieuses[2]. Seabrook était un occultiste, explorateur et journaliste américain. Dans les années 1930 il voyage en Afrique et séjourne auprès d’une tribu appelér Guere. Seabrook est intéressé par le cannibalisme et interroge ses hôtes sur le goût de la chair humaine, mais trouvant leurs réponses insuffisantes, il finit par y goûter lui-même (l’article mentionne qu’il aurait mangé une portion de ragoût avec du riz ainsi qu’un steak de belle taille). Il déclare ensuite avoir trouvé cette viande très bonne, et comparable en matière de texture, de couleur et de goût à celle du veau.
Revue Discontinuité : n°1, juin 1928 (numéro unique, publié par Adamov et Claude Sernet)

Revue Discontinuité : n°1, juin 1928 (numéro unique, publié par Adamov et Claude Sernet)

L’expo dure jusqu’au 11 janvier 2010.


[1] « résidu suprême » selon Hegel, semble-t-il

[2] dans la Wikipedia anglophone

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Le piège de la rationalité

Posté par Elizabeth le 19 octobre 09 - 10:00

Je suis allée hier à la Cinémathèque sur la foi du nom de Jean-Luc Godard, car je n’avais jamais entendu parler du film qui passait, Le Nouveau Monde. Après un court métrage de Truffaut, Antoine et Colette, au charme quelque peu suranné (le vouvoiement persistant des deux personnages m’a fait penser à Rohmer, que j’abomine…), le film de Godard commence. Nous sommes à Paris, au début des années 60, le film est en noir et blanc, les gens roulent en Dauphine. Sur les trottoirs, les passants s’arrêtent à chaque instant pour gober des cachets. Les personnages (interprétés par Jean-Marc Bory et Alexandra Stewart) parlent italien, aussi, ça me paraît bizarre sur le moment, mais bon… Que se passe-t-il ? Titres de journaux : « Enorme explosion atomique[1] au-dessus de Paris ».

godard2.1217110606-small« Bientôt la fin du monde. On avale des pilules pour soigner la panique. Un homme, parmi les autres, flippe à mort : la femme qu’il aime et qui l’a rendu jaloux lui paraît brusquement loin, très loin, étrangère. La fin de tout. » J.-L. Douin, Godard, Éd. Rivages, 1989. En effet, le personnage n’est pas du tout inquiet de la situation, mais très affecté par l’attitude incohérente de sa petite amie, qu’il s’évertue en vain à faire s’expliquer.

Alors que le « héros », en voix off, s’étonne d’être le seul, semble-t-il, à ne pas être atteint par la psychose collective, le film s’arrête (on est à 35 minutes du début), l’écran est barré par une inscription en italien du genre « fin de la 3e bobine ». Les lumières s’allument, tout le monde s’en va. Je suis désorientée : est-ce vraiment fini ? D’en douter, de n’en rien savoir, je me trouve stupide et j’en suis vexée. Plutôt que de poser la question et de me rendre ridicule, je vais consulter au tableau d’affichage la durée du film : 35 minutes. C’est donc bien la fin.

En rentrant, je recherche sur Internet, intriguée. La durée limitée du film s’explique par le fait qu’il faisait partie d’un film à sketches franco-italien, comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Celui-ci s’intitule RoGoPaG, et son titre est constitué des premières lettres des noms de ses quatre réalisateurs : Rossellini, Godard, Pasolini et Gregoretti. (En fait, indique la Wikipedia, le sketch de Pasolini intitulé La Ricotta fut censuré en Italie pour « offense à la religion d’Etat ».) Film qui se révèle d’ailleurs introuvable, du moins en version sous-titrée. On ne trouve d’ailleurs sur la Toile que très peu de références au film de Godard, sauf pour indiquer qu’on le considère comme une préfiguration d’Alphaville qu’il devait réaliser deux ou trois ans plus tard.

Me voilà rassurée, à la fois, et penaude. Parce que je m’attendais à voir un long métrage qui faisait son heure et demie habituelle, je me suis trouvée déconcertée et j’ai failli passer à côté du film. Qui dit tout ce qu’il a à dire tel qu’il est.

Source image



[1] Note pour les moins de 40 ans. En ce temps-là on disait « atomique » là où aujourd’hui on dirait « nucléaire ».

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Naissance d’une île

Posté par Elizabeth le 16 octobre 09 - 0:25

Hier j’ai rêvé un moment à partir d’une information passée au journal télévisé (ce n’est pas souvent le cas…) et que j’ai retrouvée dans les pages de Sud-Ouest. Il y était question d’une île nouvelle qui, depuis quelques mois, a émergé au large de l’estuaire de la Gironde, « à 10 kilomètres de Royan et à 7 de la pointe de Grave », précise le quotidien. Il semble que cette île de quatre hectares environ soit apparue à la suite de la tempête Klaus, qui a dévasté les Landes en janvier dernier.

Ce sont des naturalistes qui sont allés explorer cette île, restée pour le moment sans nom, à ma connaissance du moins, et dont l’avenir n’est pas assuré : telle elle est émergée, telle elle pourrait disparaître sous l’effet d’une nouvelle tempête… J’aimerais qu’on marque cet événement par quelque chose de moins prosaïque. Cela m’a fait penser à une chanson de Jacques Brel que l’on n’entend plus guère (cette chanson-là du moins) et qui a pour titre « Une île » :

Une île
Voici qu’une île est en partance
Et qui sommeillait en nos yeux
Depuis les portes de l’enfance

Dès nos premières lectures, entre Robinson Crusoé et l’Ile au trésor, les îles ont toujours alimenté notre imaginaire. Dans une autre existence, j’ai passé beaucoup de temps dans les îles grecques et goûté à cette étrange mixture que l’on nomme insularité. L’insularité « est le caractère d’un espace ou d’un territoire confiné sur une ou plusieurs îles, cette spécificité donnant à ces lieux et aux populations qui y vivent des caractéristiques plus ou moins particulières, liées aux contraintes géographiques et géopolitiques » (Wikipedia). Mais un article très sérieux du site de géographie Hypergeo s’interroge : « certaines îles sont-elles plus îles que d’autres ? » (Sans doute que oui.)


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Aujourd’hui il existe même un Salon International du Livre Insulaire. Organisé sur l’île d’Ouessant depuis 1999, le quatrième week-end d’août, « gratuit et accessible par bateau »,  il rassemble les écrivains et les éditeurs des îles. La littérature des îles ici mise en lumière, nous dit ce site, s’attache à croiser les regards sur les livres écrits par des auteurs insulaires (nés ou vivant dans une île), et les livres s’inspirant de la figure de l’île, réelle ou imaginaire.

source image : Voyage Forum

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Pourquoi je lis

Posté par Elizabeth le 14 octobre 09 - 0:39

Pourquoi je lis – sept raisons élémentaires

“Le livre c’est une invention indépassable,
comme la roue, le marteau ou la cuiller.”

Umberto Eco


Anonyme (cercle de Jean-Jacques Henner), vers 1870

Anonyme (cercle de Jean-Jacques Henner), vers 1870

  1. Parce que j’y prends plaisir. Ce serait vraiment pur masochisme que de passer autant d’heures à une activité qui ne m’en apporterait pas.
  2. Parce que cela tient étroitement à moi. Je fais partie des gens qui ont appris à lire si jeunes (vers l’âge de quatre ans) qu’ils ne se souviennent pas de cet apprentissage. Et je n’ai pas non plus de souvenir conscient d’une période où le fait de lire n’ait pas été présent dans mon quotidien. Les jours où je n’ai pas lu – ne serait-ce que quelques minutes – sont très rares dans ma vie.
  3. Parce que plus on lit, plus on a envie de lire. Une bibliothèque, une librairie me sont des lieux de bonheur, car il s’y trouve toujours plus de livres que je n’en aurai le temps de lire. Evidemment, se pose le problème du choix, et tout ce qu’on ne choisit pas possède un autre attrait.
  4. Parce que plus on lit, plus on peut établir de connexions (consciemment ou non) entre le livre lu et les précédents. Il y a des rapports directs bien sûr, comme quand on lit le nouveau livre de X. ou Y. dont on a déjà tout lu, et d’autres moins immédiats. Il y a tout le mécanisme des connotations et des métatextes appelés par le texte présent. Il est plaisant de boire du vin blanc (quand il est bon), il est plaisant aussi de boire de la liqueur de cassis, et je ne déteste pas le kir.
  5. Parce que après lire, parler de ce qu’on a lu avec des gens qui sont aussi des lecteurs est à la fois agréable et stimulant. Ils n’ont pas forcément lu les mêmes choses que vous, ni de la même façon.
  6. Parce qu’il y a autant de plaisir à relire des livres que l’on connaît déjà qu’à en découvrir de nouveaux – alors que ce n’est pas le même type de satisfaction.
  7. Parce que je m’imagine toujours que je tomberai un jour sur le livre parfait, le livre des livres, celui qui rassemblera toutes les qualités des livres multiples que j’ai aimés auparavant, plus les siennes propres. Celui dont le regard me semblera en absolue adéquation avec le monde qu’il suscite et me fera dire : « oui, c’est exactement ça. »

PS —-> A lire sur le blog de Pierre Assouline :  “Un écrivain est d’abord un lecteur”

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Anges noirs, diamants bruts

Posté par Elizabeth le 9 octobre 09 - 0:29

Je ne sais pas vraiment (ce qui ne signifie pas la même chose que « Je ne sais vraiment pas »…) pourquoi l’œuvre d’un artiste tel que François Lunven me fascine à ce point, de cette manière involontaire et irrésistible. Sans doute y a-t-il là ce phénomène que Lunven lui-même disait vouloir susciter : d’une part l’horreur, de l’autre une attirance profonde – ce « couple de sentiments contraires et extrêmes » qu’il essayait « de faire surgir dans l’esprit du spectateur ».

François Lunven : Bomb-x-sex-tron, huile sur toile, juin 1971

François Lunven : Bomb-x-sex-tron, huile sur toile, juin 1971

Une dizaine de toiles et une dizaine de dessins de François Lunven, plus une belle série de gravures, sont actuellement exposés (jsuqu’au 17 octobre) à la galerie Alain Margaron, à Paris dans le Marais, dans le cadre d’une exposition conjointe Lunven/Réquichot. Un rapprochement que le propriétaire de la galerie – qui a déjà consacré plusieurs expos à l’œuvre de Lunven, depuis 1997 – explique ainsi :

« Tous les deux ont connu une carrière brève, fulgurante. Ils ont été remarqués très rapidement, non seulement par des acteurs importants du monde de l’art (Daniel Cordier ou bien Alfred Pacquement pour Réquichot, Claude Fournet pour Lunven ou encore Pierre Gaudibert qui a montré ses gravures au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1970), et également par des intellectuels de leur temps (par exemple Roland Barthes pour Réquichot, Bernard Noël pour Lunven). Ils ont interrompu brutalement leur vie en se défenestrant l’un et l’autre la veille d’une exposition. »

(Lunven est mort en 1971, à l’âge de 29 ans ; Réquichot dix ans plus tôt, à 32 ans.)

François Lunven : Sans Titre, crayon Wolf

François Lunven : Sans Titre, crayon Wolf

Les analogies entre les deux peintres ne s’arrêtent pas aux données biographiques. Il y a quelque chose de commun dans leurs thématiques et leur manière de les traiter, quelque chose qui me semble (et là je me risque sur des terrains glissants…) se rapprocher de l’ « intériorisation subjective du monde » dont parle Christophe Bident à propos de Bernard-Marie Koltès. Ce monde qui se traduit chez Lunven par la naissance de créatures hybrides, issues des amours improbables des insectes et des machines, des êtres humains et des artefacts, de la chair et du métal ; des êtres à la fois imprécis, inachevés, et cependant rendus avec un luxe hyperréaliste de détails qui les impose avec force à notre imagination. Recompositions que Gérard Durozoi désigne sous le terme d’ « anagrammes anatomiques ». Dans les gravures, la précision du trait et son foisonnement contribuent à les rendre plus présents ; dans les huiles, c’est la couleur souvent brutale et éclatante qui nous conduit vers l’intérieur de cet univers.

François Lunven : Sans titre, huile sur toile, 1971

François Lunven : Sans titre, huile sur toile, 1971

Dans le travail de Lunven, écrit Bernard Noël, « tout s’organise selon deux directions principales : l’anatomie et le combat. Ce dernier est partout sensible à cause d’une agressivité tournée tantôt vers le dehors (le spectateur), tantôt vers l’intérieur quand prédominent éclatements, blessures, greffes violentes. » Le texte de Bernard Noël décrit comment le travail de Lunven s’accomplit à la manière d’un « fourneau alchimique destiné à lui permettre de porter au ‘blanc’ (c’était son expression) ses capacités mentales ». Le parallèle avec l’œuvre de l’alchimiste étant d’autant plus juste que cette dernière a également pour but la transmutation de son auteur même à travers les diverses opérations effectuées.

toutes images : © galerie Alain Margaron

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