Sédiments

Le carnet de notes de l'ex-Fuligineuse —— an V

La voix qui doit venir

Posté par Elizabeth le 22 novembre 09 - 16:05

 

« Un poème sur le papier n’est rien qu’une écriture soumise à tout ce qu’on peut faire d’une écriture. Mais parmi toutes ses possibilités, il en est une, et une seule, qui place enfin ce texte dans les conditions où il prendra force et forme d’action. Un poème est un discours qui exige et qui entraîne une liaison continuée entre la voix qui est et la voix qui vient et qui doit venir. Et cette voix doit être telle qu’elle s’impose, et qu’elle excite l’état affectif dont le texte soit l’unique expression verbale. Otez la voix et la voix qu’il faut, tout devient arbitraire. Le poème se change en une suite de signes qui ne sont liés que pour être matériellement tracés les uns après les autres. »

Paul Valéry, Première leçon
du cours de poétique
, 1937

Publié dans Notes de lecture, Paroles | Taggé: , | Laisser un commentaire »

La robe jaune d’Artemisia

Posté par Elizabeth le 19 novembre 09 - 0:17

Connaissez-vous Artemisia Gentileschi ? Peut-être que non. Eh bien c’est un peintre italien étonnant, dans la lignée du Caravage.

Artemisia Gentileschi, Judith et sa servante avec la tête d’Holopherne, vers 1625 - The Detroit Institute of Arts, USA (image Wikipedia)

 

Vivant dans la première moitié du XVIIe siècle (elle était née en 1593), elle reprend de son père Orazio, lui-même peintre et élève du Caravage, la limpide rigueur du dessin en lui ajoutant une forte accentuation dramatique. Elle rejoint son père à Londres en 1638 puis s’installe à Naples et devient ainsi un peintre de cour à succès, sous le patronage des Médicis et de Charles Ier d’Angleterre.

Remarquablement douée et aujourd’hui considérée comme l’un des premiers peintres baroques, l’un des plus accomplis de sa génération, elle s’est imposée par son art à une époque où les femmes peintres ne sont pas facilement acceptées. Elle a laissé d’elle un autoportrait d’une grande vigueur qui dénote une maîtrise consommée de son art. Sa peinture se caractérise par l’abondance des couleurs vives, la luminescence soyeuse des tissus, l’attention quasi hyper-réaliste aux détails des bijoux et des armes.

En 1916, un essai de l’historien d’art Roberto Longhi, maître de la critique italienne et grand spécialiste de Piero della Francesca, a eu le mérite de ramener l’attention de la critique sur la stature artistique d’Artemisia Gentileschi, la désignant comme « l’unique femme en Italie qui ait jamais su ce que voulait dire peinture, couleur, mélange, et autres notions essentielles… ». Mais cet éloge doit être « recadré ».

Dans son commentaire de la peinture la plus célèbre d’Artemisia, la Judith décapitant Holopherne des Offices, Longhi écrit : « Qui pourrait penser que sous un drap étudié de candeurs et d’ombres glacées dignes d’un Vermeer grandeur nature, pouvait se dérouler une boucherie aussi brutale et atroce (…) ? Mais – avons-nous envie de dire – mais cette femme est terrible ! Une femme a peint tout ça ? » et il ajoute : « qu’il n’y a ici rien de sadique, qu’au contraire, ce qui surprend, c’est l’impassibilité féroce de qui a peint tout cela et a même réussi à vérifier que le sang giclant avec violence peut orner le jet central d’un vol de gouttes sur les deux bords ! Incroyable, vous dis-je ! Et puis, s’il vous plaît, laissez à la Signora Schiattesi – c’est le nom d’épouse d’Artemisia – le temps de choisir la garde de l’épée qui doit servir à la besogne ! Enfin ne vous semble-t-il pas que l’unique mouvement de Judith est de s’écarter le plus possible pour que le sang ne lui salisse pas son tout nouveau vêtement de soie jaune ? N’oublions pas qu’il s’agit d’un habit de la maison Gentileschi, la plus fine garde-robe de soie du XVIIe européen, après Van Dyck ». (Roberto Longhi, Gentileschi père et fille, 1916)

Voilà qui semble passablement misogyne. Ici il faut noter qu’Artemisia Gentileschi est aussi un personnage emblématique pour les mouvements féministes (elle a d’ailleurs inspiré plusieurs romans et films). En effet, elle avait été à dix-huit ans victime d’un viol par un peintre collaborateur de son père, Agostino Tassi. Gentileschi père ayant porté plainte, elle dut subir de plus un procès éprouvant. Par la suite, elle réussit cependant à se reconstruire et, après s’être séparée de son mari, à mener une carrière autonome de peintre. Il est certain qu’on regarde autrement les Judith et Holopherne d’Artemisia (je dis « les » car elle a peint plusieurs tableaux autour de ce thème) quand on connaît les événements de sa vie…

—–

pour en savoir plus : un article de Pascale Beaudet : Artemisia Gentileschi, artiste peintre et femme libre

Publié dans Peinture fraîche | Taggé: , , | 1 commentaire »

Miles Davis, l’incomparable

Posté par Elizabeth le 15 novembre 09 - 0:48


We want Miles, c’est le titre donné à l’exposition que la Cité de la Musique (à la Villette) consacre présentement (et jusqu’au 17 janvier 2010). We want Miles, c’était le titre d’un de ses albums, sorti en 1982. Magnifique évocation et qui vient pour moi à point, alors que j’avais regretté, en visitant Le Siècle du Jazz au musée du quai Branly en juin dernier, que Miles Davis n’y fût pas mieux honoré.

Miles_Davis_22

En 1991 au North Sea Jazz Festival - photo Peter Buitelaar - image Wikipedia

Je n’y connais rien en musique, j’ai oublié le peu de solfège appris à l’école, je ne sais jouer d’aucun instrument (un regret que j’aurai toujours). Tout ce que je sais, c’est que la musique de Miles Davis est unique, incomparable au sens littéral de cet adjectif. Le son de Miles Davis. Cette année 2009 marque le cinquantenaire de la sortie d’un des meilleurs albums de jazz qui soient, Kind of Blue.

Miles Davis, en plus, ça fait du bien à l’âme. Le regretté auteur hollandais de polars Janwillem van de Wetering donnait dans un de ses livres, je ne sais plus lequel, quelques conseils pour essayer d’aller mieux, ou moins mal, parmi lesquels « écouter davantage de Miles Davis ».

Martin Committee

Trompette Martin Committee - comme l'une de celles de MD qu'on peut voir à la Cité de la Musique

J’ai eu la chance d’assister à un concert de l’homme à la trompette, en novembre 1989 au Zénith, merde il y a déjà vingt ans de ça. Moments inoubliables. Allez donc à la Villette le voir et l’entendre.

Publié dans Actualités, Tous les arts | Taggé: , , | 1 commentaire »

Des gens sans nom

Posté par Elizabeth le 14 novembre 09 - 0:19

J’avais envie de cinéma et j’ai hésité un moment sur le choix du film. J’étais tentée par les Herbes folles de Resnais mais le film venait juste de sortir et j’ai craint une affluence excessive. J’ai donc décidé d’aller voir Sin Nombre, film américano-mexicain qui n’avait rien de commun avec mon choix précédent : un premier film, un réalisateur et des acteurs inconnus de moi.

affiche-sinnombre

 

Suédois par sa mère, japonais par son père, américain de naissance, Cary Joji Fukunaga a tourné son premier film en Amérique centrale. Pendant des mois, il a recueilli le témoignage de victimes ou d’anciens membres des gangs qui sévissent dans la région. Il a aussi partagé le quotidien des émigrés clandestins. De ce riche matériau documentaire qu’il a converti en fiction, il tire un film fort et pessimiste. Une oeuvre au noir, hantée par des personnages traqués, cherchant coûte que coûte à s’arracher à leur condition.

Au Mexique, un jeune homme enrôle un gamin des bidonvilles dans un gang aux moeurs sanglantes, la Mara. Pendant ce temps-là, une adolescente originaire du Honduras monte clandestinement à bord d’un train en direction des Etats-Unis. En rébellion contre la Mara, le garçon en fuite croise la fille sur la route de son exil…  Mathilde Blottière (Télérama, 24 octobre 2009)

 

Comment on dit « no future » en espagnol ? Car il n’y aura pas de happy end et quel que soit le moyen choisi par les personnages pour essayer de s’en sortir, leur tentative, on le voit très vite, est vouée à l’échec. Plus triste encore que le destin des deux héros, celui du gamin qui est recruté au début du film : Benito, dit Smiley, un gosse de douze ans, tout au plus, peut-être moins. Une sorte de Gavroche mexicain. Que deviendra-t-il, on n’en sait rien, mais contraint à tuer dès son entrée dans le gang, comment fera-t-il pour porter ce poids ?

 

Le film est par moments incroyablement dur et j’avoue avoir plusieurs fois détourné les yeux. Savoir qu’il reflète la réalité – et non les fantasmes « gore » de quelque cinéaste hollywoodien – rend ces images encore plus insupportables. Le contraste apporté par les magnifiques paysages mexicains (sans exotisme hors de propos) ne fait qu’accentuer le désespoir suscité par le film de Fukunaga. Au-delà du destin particulier de tous ces gens « sans nom », c’est aussi le procès de tout un système, planétaire désormais, où la prospérité des uns ne peut exister qu’assise sur la misère des autres.

 

Image : Allociné

 

Publié dans Cinéma et théâtre, Encore le Mexique | Taggé: , | 2 Commentaires »

Trois peintres vénitiens (et quelques autres)

Posté par Elizabeth le 11 novembre 09 - 0:45

Map_of_Venice,_15th_century

Carte de Venise au XVe siècle par Erhardum Reüwich de Trajecto et Bernhard von Breydenbach

Cette fois, j’ai dû ouvrir mon coffre à adjectifs et en tirer les plus rutilants, pour arriver à qualifier les tableaux de cette exposition : Rivalités à Venise (c’est au Louvre jusqu’au 4 janvier 2010). J’ai en trouvé plein :

admirable, beau, bellissime, brillant, divin, éblouissant, éclatant, étincelant, étonnant, étourdissant, fabuleux, fantastique, fastueux, flamboyant, fulgurant, glorieux, lumineux, luxueux, magnifique, merveilleux, paradisiaque, pompeux, prestigieux, resplendissant, riche, royal, remarquable, sensationnel, somptueux, sublime, superbe, splendide, triomphal.

De quoi simplement commencer à avoir un début d’idée de la splendeur de ce qui nous est proposé. Dans la Venise des années 1540 à 1590, trois géants de la peinture, Titien, Tintoret, Véronèse, s’affrontent dans des combats picturaux. Pour les situer un peu (extraits du site de l’expo) :

Titien_Venus-au-miroir_Washington

Titien, Vénus au miroir (vers 1555). Washington, National Gallery of Art

  • Titien (Tiziano Vecellio), né vers 1490 à Pieve di Cadore, dans les Dolomites, s’est formé à Venise auprès des Bellini et de Giorgione. Il acquiert rapidement une grande renommée dès 1520 à Venise et rapidement dans toute l’Italie et en Europe.
  •  

  • Tintoret (Jacopo Robusti) est né à Venise vers 1518. Trente années le séparent de Titien, qui aurait été quelques temps son maître. Une forte antipathie semble s’être installée entre eux et de nombreuses commandes ou promesses de commandes apparaissent comme des tentatives pour surpasser ou bloquer l’autre.
  •  

  • Véronèse (Paolo Caliari) naît en 1528 à Vérone. Il s’installe à Venise dans les années 1550 et reçoit très vite de très nombreuses commandes émanant d’églises ou du Palais Ducal, faisant ainsi de l’ombre à Tintoret. Il semble qu’il soit devenu le protégé de Titien, voire son pion dans sa rivalité avec Tintoret.
  • Ces trois peintres vont se côtoyer pendant plus de trente ans, et après la mort de Titien en 1576, les deux autres se confronteront encore pendant une douzaine d’années. Mais s’ils sont rivaux, ils s’influencent, s’inspirent. Ils ont énormément contribué au renouvellement de leur art : utilisation de l’huile sur toile, accent mis sur la couleur de préférence au dessin, émergence du tableau de chevalet qui transforme non seulement la peinture vénitienne mais la peinture européenne toute entière.

    Les Vénitiens ont un réel engouement pour les portraits d’artistes et nombreux sont les collectionneurs et artistes eux-mêmes qui passent commande pour des portraits de peintres, de sculpteurs et d’architectes. Les peintres ont majoritairement préféré être les auteurs de leur propre représentation, occasion d’une autocélébration ou d’une réflexion intime.

    Veronese_Iseppo_Uffizi

    Véronèse, Iseppo da Porto avec son fils Adriano (vers 1551). Florence, Galerie des Offices.

    J’ai retrouvé ici un portrait de Véronèse que j’avais beaucoup admiré au musée du Luxembourg en décembre 2004 (je n’ai pas une mémoire si précise mais j’ai conservé des traces de mon ancien blog, Sablier) : Iseppo da Porto avec son fils Adriano – une pose très naturelle de l’enfant qui s’accroche des deux mains au bras de son père – tous les deux en pelisse bordée de fourrures.

    Des trois, c’est sans doute Véronèse que j’apprécie le plus, son usage de la couleur me semble incomparable. De plus, le personnage a des côtés fort sympathiques. Jugez plutôt : En 1573, Véronèse défie le tribunal de l’Inquisition qui lui reproche des libertés prises par rapport aux textes saints dans une Cène (on lui reproche d’avoir ajouté à l’épisode religieux quantité de personnages secondaires et anecdotiques, dont un perroquet et deux hallebardiers, l’un ivre et l’autre saignant du nez.)

    Voici comment Philippe Sollers, grand Vénitien devant l’Eternel, raconte l’affaire dans son Dictionnaire amoureux de Venise : « L’Inquisition feint de s’inquiéter (à Venise, il faut vraiment insister pour qu’elle vous poursuive). Que fait ce Christ dans une telle atmosphère de luxe, de dépense, de richesse étalée ? N’y a-t-il pas là, pêle-mêle, des nains, des Noirs, des singes, des perroquets ? La Palestine connaissait-elle Palladio ? Que veut Véronèse avec ces pitreries blasphématoires ? Réponse de l’artiste : « Nous autres peintres, nous prenons les licences que prennent les poètes et les fous. » L’affaire est vite réglée : il suffit de changer de titre. Et voilà pourquoi nous admirons cette énormité voluptueuse et agitée qui s’appelle Le Repas chez Lévi. [...] »

    schiavone

    Schiavone, Jupiter et Callisto (vers 1550)

    A part les trois grands peintres précités, d’autres encore sont présents dans l’exposition, et suffiraient presque à son intérêt. J’ai notamment apprécié Schiavone (Andrea Meldolla ou Andrija Medulić, dit Andrea Schiavone ou Lo Schiavone[1]) peintre et graveur italien « maniériste[2] » de l’école vénitienne et d’ailleurs influencé par Véronèse. Regardez ce petit tableau de la série montrant l’histoire de Jupiter et Callisto. Ne dirait-on pas que les personnages sont en train de danser ?

    Lumières, dorures, draperies, fastes et éclats, chairs et chevelures, plaisirs sensuels, une fête pour les yeux que cette Venise.

    Images

    Carte de Venise au XVe siècle : source Wikipedia

    Toutes les autres images : site du Louvre

     


    [1] C’est-à-dire « le Slave », parce qu’il était originaire de Dalmatie.

     

    [2] Le maniérisme, aussi nommé Renaissance tardive, est un mouvement artistique de la période de la Renaissance allant de 1520 (mort de Raphaël) à 1580. Il constitue une réaction face aux conventions artistiques de la Haute Renaissance, réaction amorcée par le sac de Rome de 1527 (par les troupes de Charles-Quint) qui ébranla l’idéal humaniste de la Renaissance. Le terme « maniérisme » vient de l’italien manierismo (de l’expression bella maniera), dans le sens de touche caractéristique d’un peintre en opposition avec la règle d’imitation de la nature. Le maniérisme se caractérise en outre comme un art de répertoire, où les artistes puisent chez Raphaël ou Michel-Ange des formules pour définir leur vocabulaire spécifique. C’est donc un jeu artistique de l’emprunt, mais aussi un jeu de codes et de symboles souvent troubles. Il s’adresse ainsi aux lettrés de l’époque, en multipliant les allusions et les citations, au risque de brouiller le sens des œuvres.

    Publié dans Peinture fraîche | Taggé: , , , | 2 Commentaires »

    Une nécessité impérieuse

    Posté par Elizabeth le 8 novembre 09 - 0:24

    abstract035135060

     

    « Lire est une activité politique, au sens où cela permet de prendre parti dans la vie de la cité, dans la chose publique. C’est pour cela que nos gouvernants essaient de censurer, d’appauvrir la lecture afin d’affaiblir l’activité intellectuelle. Pour fabriquer des consommateurs dociles, surtout pas des individus capables de penser par eux-mêmes, de poser des questions intelligentes. C’est pour cela que les lecteurs doivent se battre ; car un lecteur c’est quelqu’un qui, au fur et à mesure qu’il se construit et s’enrichit par ses lectures, devient de plus en plus capable de poser des questions pertinentes. Je pense qu’il existe aujourd’hui une nécessité impérieuse de défendre l’activité intellectuelle et de lui redonner une place centrale dans nos sociétés. Il faut remettre la bibliothèque, et non la banque, au centre. »

    Alberto Manguel
    interview dans le n° 51 de
    Chroniques de la BnF
    , nov-.déc. 2009

    —–

    Image : Droit Devant, photo de Damien Doumax
    (Merci à Wictoria de m’avoir fait découvrir ce photographe)

    Publié dans Notes de lecture, Paroles | Taggé: , , | 2 Commentaires »

    L’intelligence même

    Posté par Elizabeth le 6 novembre 09 - 0:45

    Levi-strauss-by-pablo-secca

    Portrait de Lévi-Strauss par Pablo Secca (image Wikipedia)

    Sans doute parce qu’il était centenaire, je le croyais en quelque sorte éternel. C’est ainsi que l’annonce de la mort de Claude Lévi-Strauss m’a surprise. Que dire après l’avalanche d’hommages qui a déferlé depuis l’an dernier, année du centenaire justement. Juste mon impression de citoyenne lambda, impression qui résulte de la lecture de quelques-uns de ses livres (et la conscience que beaucoup d’entre eux dépassaient mes capacités d’entendement), de nombreux articles, et le souvenir de quelques émissions de télévision où, pour peu qu’on disposât (je m’offre le luxe d’un imparfait du subjonctif, parfaitement…) du temps suffisant, il était éblouissant.

    Eblouissant de culture, de finesse, d’intelligence. Une intelligence hors du commun, qui a abouti à une œuvre inclassable : ethnologue, anthropologue, certes, mais pas seulement. Il a changé notre regard sur les peuples du monde. Par la largeur de sa vision. D’ailleurs, la revue d’anthropologie qu’il a créée en 1961 s’appelait tout simplement “L’Homme”…
    A la limite, il m’apparaît comme un de ces intellectuels de la Renaissance, capable d’embrasser tout le spectre des connaissances humaines et d’en faire la matière de sa réflexion. Si nous étions Japonais, nous aurions dû assurément lui décerner le titre de « trésor national ».

    Je songe aussi aux détours du destin. Sans les lois raciales du régime de Vichy, qui le poussèrent en 1940 à quitter la France pour les USA, Lévi-Strauss aurait-il rencontré André Breton, et surtout Roman Jakobson, dont les théories linguistiques ont été d’un apport décisif pour l’élaboration de son propre système de pensée…

    CLS-05_Ymago_3316-recadré

    Statue de chamane - Collection Lévi-Strauss, musée du quai Branly

    Lévi-Strauss est entré vivant dans la bibliothèque de la Pléiade, un honneur que peu d’auteurs ont connu. Mais un grand nombre de ses livres existent également dans des collections de poche. En plus de le lire, ou de le relire, on peut aussi aller voir les objets de sa collection au musée du quai Branly, qui en détient près de 1500 pièces.

    —–

    Quelques documents : le dossier du Courrier de l’Unesco paru lors du centenaire en 2008 – et un livret de Didier Eribon.

    Statue de chamane – Collection Lévi-Strauss, musée du quai Branly.

    Canada, Colombie britannique, Population tsimshian, Bois patiné, peau peinte, cuir, griffes d’ours, fourrure, cuivre, dents de chien, 85 x 32 cm, Ancienne collection Claude Lévi-Strauss, 71.1951.35.2.

    Commentaire du musée : « Cette statue d’aspect saisissant est recouverte d’un vêtement de peaux peintes et, au sommet de sa tête, arbore un diadème de cuir surmonté de griffes d’ours. C’est sur les conseils d’André Breton que Claude Lévi-Strauss fit l’aquisition de ce ‘curio’ destiné au commerce. Il ne s’agit donc pas d’une sculpture rituelle, mais d’un objet produit pour la vente de souvenirs ».

    Publié dans Actualités, Magasin général | Taggé: | 2 Commentaires »

    L’homme et la machine

    Posté par Elizabeth le 4 novembre 09 - 0:24

    1846Cramptonloco

    Locomotive Crampton, 1846 (Wikipedia)

    “Vous croyez, vous espérez que ces machines vous dispenseront d’avoir vous-même une valeur propre, qu’elles vous communiqueront celle qu’elles possèdent. Détrompez-vous ! Rien au monde ne peut vous dispenser d’avoir vous-même une âme, une dignité personnelle, le respect de vous-même, un caractère, une conscience, une parole. Tous les rails de fer, toutes les chaudières à haute pression ne peuvent vous acquitter de l’obligation d’avoir vous-même une trempe invisible, ce ressort interne, ce point moral qui résiste, s’il le faut, au poids de l’univers et constitue l’être humain, ni le fer, ni le bois, ni la tôle ne vous prêteront leurs vertus. Il faut absolument que vous ayez les vôtres, celles qui caractérisent la nature humaine. Aucune machine ne vous exemptera d’être homme.”

    Edgar Quinet, La révolution religieuse au XIXème siècle (1857)

    source

    Publié dans Paroles | Taggé: , , | Laisser un commentaire »

    Sous le manteau

    Posté par Elizabeth le 2 novembre 09 - 0:26

    Selon la formule prêtée à Dostoïevski, tous les grands écrivains russes sont sortis du « Manteau » de Gogol.

    Gogol_karandash“On emporta Akaky Akakiévitch, et on l’enterra. Et Pétersbourg resta sans Akaky Akakiévitch. Ce fut comme s’il n’eût jamais existé. Il disparut, cet être que personne ne protégeait, que personne ne chérissait, auquel nul ne s’intéressait, qui n’avait même pas attiré l’attention du savant, lequel pourtant ne perdra pas l’occasion d’examiner au microscope le moindre moucheron, − cet être qui supportait humblement les railleries de ses collègues et qui était descendu au tombeau sans avoir accompli quelque action remarquable, mais auquel, malgré tout, juste à la fin de ses jours, était apparue sous l’aspect d’un manteau neuf, une vision radieuse qui avait pour un instant illuminé sa pauvre existence, cet être sur lequel ensuite s’était acharné le malheur, comme il s’acharne parfois sur les puissants de ce monde… ” Gogol, Le Manteau, 1843

    Le groupe de lecteurs « L’Œil bistre au comptoir »,  sous la houlette de Marc Le Monnier, vous convie à découvrir ce que cache ce manteau… et vous donne rendez-vous le dimanche 8 novembre à 17 heures, « Aux Tontons flambeurs », 8 rue de la Main d’or, 75011 Paris, métro Ledru-Rollin,  pour assister et/ou participer à ces rencontres.

    PS du 13 novembre

    lesamesmortes

     

    A signaler, la parution des Ames Mortes dans une nouvelle édition de poche aux éditions Verdier, dans une traduction d’Anne Coldefy-Faucard.

    Publié dans Actualités, Magasin général | Taggé: , , | 5 Commentaires »

    La fin du monde, c’est juste

    Posté par Elizabeth le 31 octobre 09 - 0:12

    Au commencement – le commencement de la fin – on se trouve face à l’image en très gros plan, au buste nu, d’un jeune homme immobile ; on pourrait d’abord croire que c’est une photo, mais bien que le jeune homme soit totalement impassible, on s’aperçoit bientôt qu’il cligne des yeux. Ce jeune homme, c’est l’acteur Pierre Louis-Calixte, juste avant le début de la pièce, juste avant la fin du monde.

    lagarce-recadré

    Pierre Louis-Calixte et Catherine Ferran dans Juste la fin du monde

     

    Rien de plus simple que le thème de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, que je suis allée voir l’autre jour à la Comédie Française. Le personnage principal, Louis, trente-quatre ans, est à la veille de sa mort (annoncée, attendue – espérée ?). Il a décidé, après une longue absence, après un long silence ponctué seulement de cartes postales, de « petites lettres elliptiques », de retourner voir sa famille (mère, frère, sœur) en province, et de leur parler, de leur dire ce qui lui arrive. Mais ce « retour au désert » n’aboutit évidemment qu’à une impasse, à la résurrection des vieilles querelles, des anciennes rancunes, des malentendus restés, comme on dit, ‘en souffrance’.

    L’écriture de Lagarce, sa façon de dire (que je ne connaissais pas jusqu’ici) se prête magnifiquement à dire cet univers de solitude(s), de doutes, de manque d’amour, d’incompréhension mutuelle ; avec ses redites, à un mot près, ses ressassements, ses retours, parce que ce n’est jamais tout à fait ça, juste ça, et qu’il convient alors de le reformuler, ce qui fait apparaître, sous la trame élimée des mots quotidiens, d’autres sens souterrains, d’autres inflexions encore.

    Cela commence avec cette phrase qui vous empoigne : « Plus tard, l’année d’après, j’allais mourir à mon tour. » L’année d’après, enfin, quelques années après, la pièce datant de 1990, Jean-Luc Lagarce est effectivement mort, en septembre 1995, âgé de trente-huit ans seulement. Comment ne pas y penser continuellement quand Louis évoque sa mort à venir (annoncée, attendue – désirée ?)… après, dit-il, « de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚ de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini ».

    Le décor et la mise en scène minimalistes ne font que faire ressortir davantage le côté obsessionnel de ce grand thème tragique. Louis se montre en costume noir et chemise blanche, cravate noire – comme s’il allait déjà à son propre enterrement. L’essentiel de la pièce, dont les phases sont ponctuées par une sonnerie de crécelle déplaisante, discordante, se déroule sur un grand proscenium carré, qui à la fois amène les acteurs plus près de nous et les en sépare cependant, métaphore constante de leur situation. La partie arrière de la scène ne sera ouverte qu’à la séquence finale, celle du départ de Louis. Qui revient en arrière pour nous raconter une dernière chose : cette idée qu’il a eue une nuit, alors qu’il marchait le long des voies, sur un viaduc de chemin de fer, cette envie de « pousser un grand et beau cri/un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée ». Mais il ne l’a pas fait ; et maintenant c’est (bientôt) fini, avec cette mort « prochaine et irrémédiable » qu’il va rejoindre.

    800px-Posada_03455u

    José Guadalupe Posada : Calavera oaxaqueña

    §§§ — Un très bon site sur Jean-Luc Lagarce avec de nombreux extraits de textes : c’est ici

    Publié dans Cinéma et théâtre | Taggé: , , | 1 commentaire »