Cinéma de Pentecôte

 

Week-end pourri. Temps idéal, par contre, pour aller au cinéma. Deux jours, deux films. Samedi à la Cinémathèque pour Jacquot de Nantes, d’Agnès Varda, que je n’avais pas vu en son temps (le film est sorti en 1991). On sait qu’il s’agit de l’hommage rendu par la cinéaste  son mari Jacques Demy, mort en 1990 ; film évoquant l’enfance et la jeunesse du réalisateur, et cernant de très près la naissance de sa vocation et sa persévérance à la concrétiser.

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Reconstitution très attentive d’une période (grosso modo, de la fin des années 30 à la fin des années 40) où les petits garçons portaient des bérets, des bretelles et des pèlerines – et des « culottes courtes » hiver comme été jusqu’à 13 ou 14 ans. Mais bien sûr, Varda étant Varda, tout cela est chaleureux, lumineux, même les sombres années de guerre, vif et même gai. Et surtout, le film est imprégné dans sa texture même de l’amour pour le disparu, qui apparaît « en vrai » pour quelques brèves séquences. Amour qui se traduit aussi par ces très-très-très gros plans sur le visage ou les mains de l’homme Jacques Demy, qui se transforment en une sorte de paysage.

Dimanche, Hannah Arendt, le film de Margarethe Von Trotta, au Louxor. J’étais curieuse de voir ce cinéma qui a rouvert il y a juste un mois après rénovation complète du site ; j’aime beaucoup son décor de mosaïques à thèmes égyptiens. J’ai trouvé le film passionnant. Ce n’est pas un biopic au sens strict puisqu’il se concentre sur une période précise de la vie de la philosophe, le début des années 60, quand elle se rend en Israël pour y suivre le procès Eichmann, et ce qui s’ensuit à son retour à New York. Il y a juste quelques flashbacks pour évoquer sa jeunesse étudiante et bien sûr ses relations avec Heidegger.

Barbara Sukowa est Hannah Arendt. Photo © Sophie Dulac Distribution

Barbara Sukowa est Hannah Arendt. Photo © Sophie Dulac Distribution

Je suis entièrement d’accord avec la critique de Jean-Michel Frodon parue sur Slate ; l’objet essentiel du film est de défendre et illustrer la liberté de pensée et la liberté d’expression. Arendt, à son retour de Jérusalem, publie son reportage sur le procès dans le New Yorker et elle est vilipendée par la communauté juive des États-Unis, qui lui reproche de ne pas avoir escamoté certaines vérités pas bonnes à dire. Barbara Sukowa, dans le rôle d’Hannah, est magnifique de naturel. Tout le monde aura remarqué (pour finir sur une note plus légère) que le personnage fume sans arrêt, ce n’est pas dans un film américain qu’on verrait ça !

 

Trouble, horreur et fascination

« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. »
Dante, Divine Comédie, Enfer, chant III

« L’ange du bizarre » : l’exposition du musée d’Orsay emprunte son titre à un conte fantastique d’Edgar Poe traduit par Baudelaire (texte d’ailleurs plus grotesque et ludique que vraiment noir). Elle illustre un courant artistique qui traverse les arts plastiques en Europe tout au long du 19e siècle et qui fascine en mettant sous nos yeux la part d’ombre de son expression. Elle en explore les constantes à travers le temps – depuis les prémices de ce courant à la fin du 18e siècle jusqu’à son « revival » surréaliste – et dans l’espace européen, les artistes allemands étant particulièrement bien représentés. Ce qui n’est pas tout à fait un hasard puisque 1) ils se sont beaucoup exprimés dans ce domaine à l’époque romantique et 2) l’un des deux commissaires de l’exposition est le Dr Felix Krämer, conservateur au Städel Museum de Francfort-sur-le-Main, musée où l’exposition a d’ailleurs été montrée avant Paris.

Thomas Cole : Expulsion - Lune et lueur de feu, 1828 Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza. Photo : Daniel Couty, image Tribune de l'Art

Thomas Cole : Expulsion – Lune et lueur de feu, 1828
Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza. Photo : Daniel Couty, image Tribune de l’Art

« Dans les années 1930, l’écrivain et historien d’art italien Mario Praz (1896-1982) a mis en valeur pour la première fois le versant noir du romantisme, désignant ainsi un vaste pan de la création artistique qui, à partir des années 1760-1770, exploite la part d’ombre, d’excès et d’irrationnel qui se dissimule derrière l’apparent triomphe des lumières de la Raison.

Cet univers se construit à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre dans les romans gothiques, littérature qui séduit le public par son goût du mystère et du macabre. (…) Les univers terribles ou grotesques de nombreux peintres, graveurs et sculpteurs de toute l’Europe rivalisent avec ceux des écrivains : Goya et Géricault nous confrontent aux atrocités absurdes des guerres et naufrages de leur temps, Füssli et Delacroix donnent corps aux spectres, sorcières et démons de Milton, Shakespeare et Goethe, tandis que Caspar David Friedrich et Carl Blechen projettent le public dans des paysages énigmatiques et funèbres, à l’image de sa destinée.

Max Klinger : Premier avenir, 1880. Strasbourg, musée d'art moderne et contemporain. Image Ministère de la Culture

Max Klinger : Premier avenir, 1880. Strasbourg, musée d’art moderne et contemporain. Image Ministère de la Culture

A partir des années 1880, maints artistes reprennent l’héritage du romantisme noir en se tournant vers l’occulte, en ranimant les mythes et en exploitant les découvertes sur le rêve, pour confronter l’homme à ses contradictions : la sauvagerie et la perversité cachée en tout être humain, le risque de dégénérescence collective, l’étrangeté angoissante du quotidien révélée par les contes fantastiques de Poe ou de Barbey d’Aurévilly. En pleine seconde révolution industrielle ressurgissent ainsi les hordes de sorcières, squelettes ricanants, démons informes, Satans lubriques, magiciennes fatales… qui traduisent un désenchantement provocant et festif envers le présent. Le mythe de la bonne mère Nature hérité de Rousseau est aboli en faveur d’une vision terrifiante où la Nature est une force dévorante, moteur de destruction du bonheur individuel au profit de la perpétuation de l’espèce. Un des corollaires de ce basculement est la résurgence du mythe de la chute et de la femelle pécheresse sublimée par Gustave Moreau, Munch, von Stuck ou Odilon Redon.

Eugène Grasset : Trois femmes et trois loups, 1892. Image du site Art nouveau et Jugendstil

Eugène Grasset : Trois femmes et trois loups, 1892. Image du site Art nouveau et Jugendstil

Lorsqu’au lendemain de la Première guerre mondiale, les surréalistes font de l’inconscient, du rêve et de l’ivresse les fondements de la création artistique, ils parachèvent le triomphe de l’imaginaire sur le principe de réalité, et ainsi, l’esprit même du romantisme noir. Ils en apprécient notamment la prédilection pour l’anticonformisme esthétique des contrastes (mêlant le sublime au bouffon, la cruauté à la sensualité) et de l’excès. Dali est fasciné par l’univers de Böcklin, Max Ernst obsédé par le thème de la forêt cher à Caspar David Friedrich. Au même moment, le cinéma s’empare de Frankenstein, de Faust et des autres chefs-d’œuvre du romantisme noir qui s’installe définitivement dans l’imaginaire collectif. » (d’après le dossier du musée) L’expo propose d’ailleurs plusieurs extraits de films de Murnau, Buñuel ou encore le Frankenstein de James Whale (1931).

Carlos Schwabe : La Mort et le fossoyeur, 1895. Image Musée d'Orsay

Carlos Schwabe : La Mort et le fossoyeur, 1895. Image Musée d’Orsay

J’ai particulièrement apprécié de découvrir les œuvres de certains peintres allemands de la fin du 19e siècle comme Carlos Schwabe (La Mort et le fossoyeur), Moritz von Schwind (Apparition dans la forêt) ou encore Gabriel von Max avec une étonnante Femme en blanc au visage absolument hallucinant de présence fantômatique. La période surréaliste est moins développée que les deux premières et pourrait, il est vrai, être à elle seule un sujet d’exposition (je veux dire : le versant « romantisme noir » du surréalisme).

Signe des temps ? Noir, c’est noir… Il m’a semblé que ce sujet présentait des passerelles évidentes avec plusieurs autres expositions parisiennes récentes, comme Les arcs-en-ciel du noir à la Maison de Victor Hugo ou les Sorcières du musée de la Poste. Sans parler de celles consacrées aux Vanités en peinture.

La guerre d’Espagne revisitée

« The pictures are there,
and you just take them. »
Robert Capa

L’exposition de photographies qui est montrée actuellement (et jusqu’au 30 juin) au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris a pour objet la légendaire « Valise mexicaine » de Robert Capa – en fait trois boîtes de carton contenant les négatifs de quelque 4500 photos de la guerre d’Espagne prises non seulement par Capa, mais également par sa compagne, Gerda Taro, et leur ami David Seymour alias Chim – longtemps considérée comme perdue.

Affiche du film réalisé par Trisha Ziff

Affiche du film réalisé par Trisha Ziff

Ces images ont finalement refait surface à la fin de 2007 à Mexico, d’où le nom donné à l’ensemble. (Sur l’histoire rocambolesque de la Valise mexicaine, on peut lire le récit (en anglais) de la conservatrice de l’International Center of Photography de New York, qui détient maintenant ces documents, et celui de Trisha Ziff qui a contribué à leur récupération (en anglais et en espagnol) . J’ai traduit en français le premier de ces récits et on peut le lire sur cette page du blog.)

Gerda Taro, Spectateurs de la procession funéraire du général Lukacs, Valence, ju(in 1937 - (c) ICP

Gerda Taro, Spectateurs de la procession funéraire du général Lukacs, Valence, juin 1937 – (c) ICP

L’exposition est organisée en une trentaine de séquences dont chacune couvre un moment ou un aspect particulier de la guerre civile espagnole, de mai 1936 à mars 1939 ; chaque séquence comprend des planches-contacts, des tirages et des fac-similés des publications de l’époque. C’est la naissance du photo-journalisme. Quelques-unes de ces images nous sont familières, beaucoup sont inédites.

L'ouvrage publié chez Actes Sud

L’ouvrage publié chez Actes Sud

Des photos de guerre peuvent-elles être belles ? Je ne suis sûrement pas la première à poser la question, et il n’est pas certain qu’elle ait une réponse. À les voir, l’émotion et l’empathie prennent souvent le dessus, d’autant plus quand on sait que Gerda Taro trouva la mort lors de ce conflit, en juillet 1937, à l’âge de vingt-sept ans… Mais on ne peut pas s’empêcher (pas moi, en tout cas) d’être sensible à la qualité des images, leurs cadrages, leurs compositions. Et elles continuent longtemps à habiter votre mémoire.

Robert Capa photographié par Gerda Taro en mai 1937 - (c) ICP

Robert Capa photographié par Gerda Taro en mai 1937 – (c) ICP

Pour l’amour de Salonique

 

couv Salonique, mon amour 16mm corr MS.inddSi je n’avais pas lu, en exergue de ce livre, la mention « fiction », j’aurais pu les croire authentiques, ces « lettres retrouvées d’Antoine d’Alençon, enseigne de vaisseau à l’armée d’Orient, à son amie Camille (mars 1916 – août 1917) ». L’une des plus grandes réussites de ce roman, puisque c’en est un, c’est en effet d’avoir reconstitué, de manière impressionnante, l’atmosphère d’une époque, avec sa langue (encore) châtiée, sa sentimentalité, son patriotisme. C’est un travail singulier que l’auteur, Robert Guyon, a ainsi accompli, appuyé sur une documentation historique sérieuse, et pourchassant attentivement le moindre anachronisme. Un autre tour de force, c’est d’être parvenu à rendre crédible un texte qui se présente comme un seul côté d’une correspondance. En effet, les lettres de Camille à Antoine ont été détruites (on apprend dans le roman dans quelles circonstances). Antoine doit donc en évoquer le contenu avec assez de précision pour que l’on puisse suivre l’enchaînement des événements auxquels il se réfère.

Je ne m’intéresse guère, à vrai dire, à la première guerre mondiale, car tout ce qui est militaire me rebute, et les états d’âme d’un jeune officier de l’armée d’Orient (mon ignorance est telle que j’ai dû consulter la Wikipedia pour savoir ce que c’était que cette armée) n’auraient pas suffi à m’attirer. Non, ce qui m’intéressait a priori dans ce livre, c’était l’évocation de Salonique. Thessaloniki, comme on dit en grec, une ville que je connais mal. Elle ne se trouve guère qu’à 500 km de distance d’Athènes, mais c’est déjà presque un autre univers. Je n’y ai passé que quelques jours, en 2006, mais Robert Guyon, lui, la connaît fort bien ; il y a vécu pendant sept ans.

Sur la "paralia" de Salonique (photo ELC)

Sur la "paralia" de Salonique (photo ELC)

A l’époque où se situe son livre, au début du XXe siècle, Salonique était une ville notoirement multiethnique ; elle comptait environ 120 000 habitants, dont 80 000 Juifs, 15000 Turcs, 15 000 Grecs, 5 000 Bulgares et 5 000 Occidentaux. (C’est encore Wikipedia qui m’apprend tout ça…) Elle était alors l’une des plus grandes villes de l’Empire ottoman et ne fut reconquise par la Grèce qu’en novembre 1912. Le roman évoque de manière précise cette cité en pleine mutation. Depuis la « petite maison de pêcheur » où habite Antoine d’Alençon, sur le rivage, il a « une vue cavalière sur tout le quai du Roi Constantin (que les Grecs appellent tout simplement Paralia, bord de mer), jusqu’à la Tour Blanche, dernier reste de remparts turcs sur la mer et sinistre prison, qu’on appelait naguère, non sans frémir, la Tour du Sang ; et plus loin encore, un quartier récent, relié au centre-ville par un tramway électrique flambant neuf, où s’égrènent devant la mer les villas prétentieuses à l’éclectisme architectural étonnant (…) »
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Au passage, un clin d’œil au film de Pabst : « Il n’est pas rare non plus que je me rende aux bureaux de la Sûreté française, car Salonique est un vrai nid d’espions, du moins le dit-on, un salmigondis de nations et d’intérêts divergents, un caravansérail où tout s’échange, se négocie, s’achète, se corrompt. » Mais il décrit tout aussi bien les rites de la fête de Pâques et la coutume de la promenade du soir sur le bord de mer, il apprécie la cuisine grecque et ne dédaigne pas le vin résiné, « trouble et sentant la térébenthine. Ne t’y trompe pas, accompagné de quelques petits poulpes au vinaigre, d’olives et de fromage de brebis, la feta parfumée à l’origan, c’est délicieux. » (J’ajouterai que l’on reconnaît l’ancien habitant de la Grèce en celui qui parle de partager avec ses amis « un kilo », et non un litre, de vin nouveau ; car c’est ainsi qu’on le dit là-bas…)

Le personnage principal, ce jeune officier donc, est à la fois acteur et observateur, il noue des liens avec la « bonne société locale » (il faut tout de même tenir son rang ; ses amis ne sont pas des pêcheurs et des cireurs de chaussures). Mais pour être honnête, il faut lui reconnaître une ouverture d’esprit. Il souligne par exemple : « Moi, je me sens comme un poisson dans l’eau avec toute cette macédoine de langues parlées en même temps, l’espagnol, le djido des Juifs émigrés d’Espagne au XVIe siècle, l’italien des familles, le grec qui s’impose peu à peu dans la rue et le turc. »
J’avoue avoir été relativement peu sensible à l’histoire d’amour entre Antoine et Camille, qui est pourtant le ressort essentiel de leur correspondance. C’est peut-être parce que le personnage de Camille est un peu évanescent, du fait que nous n’avons pas ses lettres à elle et que nous la voyons uniquement par les yeux d’Antoine. Mais finalement peu importe, car l’intérêt majeur du livre, à mon sens, n’est pas là, il est plutôt dans la recréation totale d’une époque et d’un lieu qui, grâce à des détails concrets, s’avère fortement évocatrice.

Biographie de l’auteur (selon le site de l’éditeur, la Société des Écrivains)
Robert Guyon, poète, voyageur, ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud, professeur agrégé de Lettres et formateur, a passé la plus grande partie de sa carrière à l’étranger, dont Salonique pendant sept ans. Son enfance s’est déroulée en Égypte puis en Provence avant Paris puis le Chili par cargo, prélude à bien d’autres voyages en mer. Ses recherches ont porté principalement sur la littérature, la psychanalyse et l’histoire de la Marine Marchande. À la retraite, il vit aujourd’hui à Villeurbanne, son dernier port d’attache.

PS : Le nom de Thessalonique

Thessalonique fut fondée par le roi Cassandre de Macédoine en 315 avant JC, et baptisée ainsi en l’honneur de sa femme à qui il offrit la ville. Le nom de Thessalonique, fille de Philippe II de Macédoine et demi-sœur d’Alexandre le Grand, provient de la contraction des mots Θεσσαλών (Thessaliens) et νίκη (victoire), voulant signifier la victoire sur les habitants de Thessalie.

Le nom de Salonique par lequel on la désigne souvent en français – comme si celui de « Thessalonique » était trop long – provient sans doute du nom de Selânik qu’elle portait sous la domination turque. (Il est vrai que les noms ou patronymes grecs sont souvent bien longs pour des oreilles françaises, comme celui du poète grec d’expression française Ioannis Papadiamantopoulos, qui s’est fait appeler, en France, Jean Moréas).

Étaient originaires de Thessalonique les saints orthodoxes Cyrille et Méthode, qui furent les évangélisateurs de la Russie ; et bien des siècles plus tard, Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et le premier président de la République turque. Mais le grand homme là-bas, c’est bien sûr Alexandre le Grand, « Megalexandros » comme on dit en grec où le nom est contracté comme dans « Charlemagne ».

Les fantômes de Tabucchi à la BnF

 

 

Mardi dernier, 19 mars, la Bibliothèque nationale de France rendait hommage à Antonio Tabucchi, décédé il y a un an, le 25 mars 2012. On apprend à cette occasion que sa veuve, Maria José de Lancastre, a choisi de donner à la BnF les archives de l’écrivain. Un fonds d’une très grande richesse, comprenant l’ensemble des manuscrits, rédigés sur des cahiers d’écolier, de tous les romans et récits publiés, mais aussi des textes inédits, des notes, de nombreuses correspondances.

 

Antonio Tabucchi en 2008 - photo Wikipedia

Antonio Tabucchi en 2008 – photo Wikipedia

Présentation par la BnF : Écrivain engagé et subtil, reconnu mondialement, de nationalité italienne mais attentif à l’Europe et au monde, c’est en France, à Paris, qu’il découvre l’œuvre de Pessoa, dont la lecture bouleverse sa vie. Il décide d’apprendre le portugais, et traduira plus tard l’intégralité de l’œuvre de Pessoa en italien, avec la complicité de sa femme, Maria José de Lancastre. En 1992, il écrit un livre directement en portugais, Requiem (dont Alain Tanner a tiré un film), expérience unique dans une œuvre abondante, traduite dans de multiples langues, où l’on peut citer en particulier Nocturne Indien (prix Médicis étranger en 1987, adapté au cinéma par Alain Corneau), Petites équivoques sans importance, Pereira prétend, Tristano meurt, ou encore Le temps vieillit vite, autant de livres qui ont marqué les esprits. Professeur de langue et de littérature portugaises à l’université de Sienne (Italie), Antonio Tabucchi a été un grand intellectuel européen qui intervenait régulièrement et avec force dans de grands journaux comme le Corriere della Sera, Le Monde ou El País. Polémiste très engagé contre le gouvernement de Silvio Berlusconi, il aurait sans doute préféré se consacrer exclusivement à sa passion, la littérature, et aux plaisirs de la vie, mais l’époque impose parfois le devoir de parler. Sa lucidité et son courage en firent un éclaireur particulièrement précieux, qui savait garder le ton de l’écrivain pour aborder l’actualité et ses dérives. En tout, il fut et reste un grand auteur, très attaché à la France.

Une soirée qui a commencé et fini par des images. D’abord un extrait du film d’Alain Tanner Requiem (1998) tiré du livre éponyme de Tabucchi : la scène avec la diseuse de bonne aventure devant l’entrée du cimetière des Prazeres à Lisbonne, là même où repose maintenant l’écrivain mort le 25 mars 2012.

Bernard Comment, écrivain et traducteur de Tabucchi en français (et qui fut aussi co-scénariste de Requiem), a évoqué la symbolique de cette date du 25 mars, son ambivalence (l’Annonciation étant un thème de naissance, mais aussi de mort). Tabucchi a aussi utilisé l’image de la Visitation, évoquant la visite des anges. « Il attire des gens qui lui racontent leur histoire, il sait capter les destins », nous dit Bernard Comment, qui parle au présent de son ami disparu.

Le palais impérial de Tokyo - DR

Le palais impérial de Tokyo – DR

Un grand écrivain, « quelqu’un qui a inventé sa propre façon de marcher dans sa langue, qui éclaire son époque d’un jour singulier ». Né à Pise en 1943, il a été nourri des récits des années 30 et 40, ceux du fascisme et de la Résistance. La figure du père est très présente, dans un roman familial contradictoire, une « casuistique de la filiation » (bon père/mauvais père). Requiem est « un livre cathartique où les morts rencontrent les vivants ». Un livre emblématique de l’écriture de Tabucchi : une « esthétique de l’allusion, de l’understatement, des trous du texte ». Ainsi, dans ce livre, tout le texte est construit sur la rencontre attendue entre le narrateur et Isabel, mais il n’y a finalement pas de récit de cette rencontre, qui se révèle être le « centre vide de ce livre » à la manière du palais impérial de Tokyo (au sens où le dit Barthes[1]).

 

Essentiel, Pessoa. À sa première lecture : Bureau de tabac, à Paris dans les années 60, c’est pour Tabucchi un coup de foudre, qui changera le cours de son existence. Il décide d’apprendre le portugais (il écrira Requiem directement dans cette langue), d’aller à Lisbonne. Il ne cessera plus pendant toute sa vie d’approfondir sa connaissance de la littérature portugaise et de l’œuvre de Pessoa, avec ses écarts de niveaux de langage, ses « montagnes russes de la pensée »…

 

Lisbonne (photo ELC)

Lisbonne (photo ELC)

Bernard Comment souligne également sa lucidité envers l’actualité contemporaine, à travers culture et histoire (la « double vue » selon Balzac). Tabucchi n’est pas comme tant d’autres un intellectuel cherchant une cause ou une scène pour se mettre en avant, mais un citoyen persuadé de la nécessité d’intervenir. C’est « un démocrate intense sans romantisme des extrêmes ». Son attitude lui a valu de nombreuses attaques en Italie.

Au cours de la campagne électorale italienne de 1995, le protagoniste de son roman Pereira prétend est devenu un symbole pour l’opposition de gauche à Silvio Berlusconi, le magnat italien de la presse. Antonio Tabucchi lui-même a été très engagé contre le gouvernement Berlusconi. En tant que membre fondateur du Parlement international des écrivains, il a pris la défense de nombreux écrivains, notamment son compatriote Adriano Sofri. (Wikipedia)

 Tabucchi nous a donné des livres « qui nous ont interpellés, touchés, transformés », conclut Bernard Comment. Il en distingue surtout deux (à part Requiem) : Tristano meurt, « formidable dispositif fictionnel, constat de l’impossibilité pour la littérature de restituer la matière d’une vie », et Le Temps vieillit vite. (Justement deux que je n’ai pas encore lus !)

La soirée s’est poursuivie par la lecture par Gérard Desarthe (intense et précis) d’un extrait de Le Temps vieillit vite, puis un dialogue de Bernard Comment avec Jacqueline Risset, Edwy Plenel et Alain Veinstein. Jacqueline Risset a essentiellement évoqué les prises de position politiques de Tabucchi ; Edwy Plenel, se présentant en tant que simple lecteur de Tabucchi, a fait l’éloge de Pereira prétend, roman qui vient nous dire « comment notre liberté nous requiert par le geste de cet homme ordinaire ». Alain Veinstein, qui a reçu onze fois Tabucchi à France Culture dans son émission Du jour au lendemain, nous le présente comme « un homme de parole, qui part à l’aventure vers l’inconnu de sa parole, qui va loyalement essayer de dire cette relation d’incertitude dans laquelle il nous entraîne. « Onze rencontres à haut niveau d’intensité, chaque entretien comme un récit fait en rêve »…

 

Soirée qui s’achevait sur la projection d’un extrait de l’entretien avec l’écrivain filmé par Bernard Comment chez lui en 2008. Vite, maintenant, lire et relire Tabucchi…

 


[1] « La ville dont je parle (Tokyo) présente ce paradoxe précieux : elle possède bien un centre, mais ce centre est vide (…). De cette manière, nous dit-on, l’imaginaire se déploie circulairement, par détours et retours, le long d’un sujet vide… » Roland Barthes, L’Empire des signes